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Full text of "Cahiers de la quinzaine"

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in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/s3cahiersdelaquinz05pg 


CINQUIÈME    CAHIER     DE    LA    TROISIÈME    SÉRIE 


GEORGES  DELAHACHE 


JDIFS 


I  it 


CAHIERS   DE    LA  QUINZAINE 

paraissant  vingt  fois  par  an 

PARIS 

8,  rue  de  la  Sorbonne,  au  rez-de-chaussée 


Xoiis  no  piiblicM'ons  pas  le  roman  de  Tristan  et  heut. 
La  picmirrc  ('dilioii,  tirrc  à  deux  mille,  étant  épuisée, 
les  éditeurs  eu  préparaient  eux-niènies  une  seconde, 
aussi  à  deux  nn'lle.  Ijilin  ils  préparent  une  édition 
spc'eiale,  avee  illustrations,  à  deux  mille,  pour  livre 
détrennes,  l'an  pioeliain.  Nous  avons  en  vente  à  la 
librairie  des  cahiers  (jueUpu^s  excMuplaires,  les  derniers. 
i]o  la  première  é<lition.  Nous  mettons  en  vente  'a 
tleuxième  édition,  un  volume  à  trois  Irancs  ciiKjuante. 

(lonuue  rien  ne  peut  rem|)lacer  un  aussi  beau  poème, 
il  n"v  aura  pas  de  cahier  <le  Noél  dans  la  ti-oisieme 
st'rie. 

Nous  mettrons  en  vente  le  lo  janvier,  jour  de  sa 
publication  : 

Jkax  Jaurès.  —  Études  Socialistes,  un  volume  tle 
i.xxvi  4-  ^7('>  pilles,  édit(''  par  la  Sociéli-  d'Kdilions 
lill('iaires  et  arlisticpies,  librairie  Paul  Ollendorll',  un 
volume  à  trois  bancs  ciiupianle. 

L'averfisserncnt  (pie  l'on  a  pu  lire  dans  le  (pialiième 
cahiei'  de  la  troisièiiM'  si'iic  n';i  p;i<  <'|.'  l'.iinmiiiii'  d;»n>^ 
l'édition  Ollendorll. 

Le  lunnéro  du  premier  <lécenibre  de  la  Coajn'ration 
des  Idées  est  prescpie  tout  enlier  une  réponse  au  cahi«'r 
(h'  M.  (liiailes  (iuit'vssè.  les  l'nU'ersités  pojïnlaires  et  le 
inoUK'entent  om^rier.  ('onlormément  à  la  méthode  que 
nous  avons  toujours  suivie,  nous  publi(M'ons  tout  ce  (pie 
nous  pourrons  de  cette  réponse, 

Xoiis  OK'orts  reçu  en  innniiserit  le  deuxième  rmnan  de 
/{('fié  Sainmé  :  la  ('lairv(»yance  automati(pH'. 

Ia'  sixième  eahier  sera  la  (irève,  de  Jean  lïup^aes. 

Xnns  mutns  reçu  de  Félieien  (Uiallaye  denx  courriers 
(rindo-(^hine  (fne  n<nis  pahlierons  le  jdns  tôt  que  nous 
jtonrroiis. 

l'mir   Sih'oi/    (  I-  (jKf  ^<nii    M  .s   {(ilili  is.  on   jit  lit    rii\in  rr 

soixante  eentimes  à  M.  André  Jioarf^eois.  administ ra- 
tent- des  ealiit'is.  S,  rae  de  la  Sorhonm'.  On  reeevra  en 
spéeinien  le  premier  eaidei'  de  la  troisième  série.  Ptnir 
trnis  f'rfines  eim/nante  on  reeevra  six  eahiers  s/iéeirnens. 

.Xnns  meltnns  ce  eahier  di'"-  '■•  >>,rnrnrrre  :  nnux  le 
yi'ndons  an  frane. 

Je  serai  aax  eahiers  le  Jeudi  2  jamùer    iffoj  de  an:' 

h"are   a  sept  !i''iirr<    rt    />'    ri'ii,fi-,'/li     V    ///>    Imi/     lii'iiri'<  à 

nn:.e  henre^ 


JUIFS 


Le  mémoire  que  l'on  va  lire  a  été  publié  pour  la  pre- 
mière fois  chez  Ollendorff,  en  1901.  L'auteur  l'avait 
écrit  en  1900,  quand  l'affaire  battait  son  plein,  quand 
elle  finissait  en  effet.  L'auteur  est  un  Juif.  Il  a  même  un 
beau  nom  juif.  Mais  il  a  dû  garder  ici  un  pseudonyme 
habituel. 

Cette  seconde  édition  est  complètement  refondue. 
Mais  nous  n'avons  pas  pu  lui  enlever  cette  marque  par- 
ticulière d'une  affaire  qui  reste  ineffaçable,  et  qui  dans 
la  mémoire  de  l'humanité  sera  grande  longtemps  après 
que  les  États-Majors  constitués  pour  elle  et  par  elle 
auront  fini  de  se  décomposer.  Les  dreyfusards  mo- 
destes, qui  forment  le  fond  de  nos  abonnés,  seront  heu- 
reux de  retrouver  pour  une  heure  un  certain  ton  que 
nous  avons  pensé  qui  serait  éternel,  et  qui  date  aujour- 
d'hui déjà. 

Le  mémoire  de  M.  Delahache  est  préalable,  en  ce 
sens  qu'il  déblaie  le  terrain.  Au  cœur  de  l'affaire,  sous 
la  poussée  des  haines  antisémitiques,  nous  répondions 
victorieusement,  par  défi  ou  sincèrement,  qu'il  n'y  a  pas 
de  question  juive.  On  risque  toujours  de  dire  une  bêtise 
quand  on  prétend  qu'il  n'y  a  pas  une  question.  C'est  la 
question  qui  manque  le  moins.  Nous  nous  en  sommes 
aperçus  depuis.  Des  déchirements  douloureux,  des  dé- 
fections lâches,  des  injures  graves,  —  et,  au  contraire. 


^ 

^ 


cinquième  cahier  de  la  troisième  série 

des  dévouements  tenaces,  des  amitiés  fidèles  nous  ont 
avertis  qu'il  y  a  une  question  juive,  et  sans  doute  plu- 
sieurs questions  juives. 

Le  mémoire  de  M.  Delahachc  déblaie  cette  question. 
Il  repousse  les  gros  arguments  ou  les  grosses  calomnies 
antisémitiques.  Il  présente  les  premiers  arguments  des 
Juifs.  Il  est  ainsi  d'une  utilité  première. 

Ce  mémoire  surprendra  les  personnes  habituées  cà 
traiter  les  questions  en  partant  de  certains  postulats,  de 
certains  dogmes,  de  certains  mots.  L'auteur  n*a  pas 
transféré  dans  le  réel  un  judaïsme  ou  un  internationa- 
lisme formel.  Au  contraire  il  est  parti  d'un  réel  qu'il 
connaît  bien.  C'est  pour  cela  que  son  étude  ne  cadre  ni 
avec  les  programmes  dos  partis  politiques,  ni  avec  les 
programmes  des  partis  intellectuels.  —  Car  il  y  a  des 
partis  intellectuels,  qui  ont  de  véritables  programmes. 
L'histoire  des  Juifs  et  leur  géographie  n'est  pas  encore 
faite.  On  n'a  jamais  fait  que  l'histoire  des  bourgeois 
juifs.  Et  encore  on  l'a  mal  faite.  M.  Bernard  Lazare 
prépare  une  histoire  générale  d'Israël  dans  les  pays 
occidentaux,  où  les  bourgeois  juifs  auront  exactement 
leur  place. 

Un  de  nos  tout  prochains  cahiers  sera  de  M.  Bernard 
Lazare  son  mémoire  pour  les  droits  des  JuiU  dans 
l'Europe  orientale. 


Nous  ne  publierons  pas  un  cahier  du  débat  survenu 
entre  M.  Joseph  Beinach  et  maître  Labnri.  Ce  débat 
contribue  à  la  décomposition  du  dreyfusisme  en  France. 
Mais  il  n'a  pas  lui-même  un  caractère  historique.  Il  n'a 
jamais  été  que  polémique. 


Georges  Delahache 


JUIFS 


Après  dix-neuf  cents  années,  malgré  les  Révolu- 
tions, le  peuple  errant  poursuit  sa  course  in- 
quiète... 

Sur  le  quai  de  la  gare  presque  désert,  ils  atten- 
dent. Le  train  qui  va  les  emporter,  à  la  nuit  tom- 
bante, les  jettera  demain  matin,  après  huit  heures 
de  roulis  monotone  à  travers  les  petites  stations 
interminablement  échelonnées  sur  la  ligne,  dans 
le  Paris  houleux,  dans  l'Inconnu.  Ils  sont  là  tous 
les  cinq,  serrés  l'un  contre  l'autre,  seuls  :  lui,  la 
barbe  en  pointe,  légèrement  recourbée,  grison- 
nante, les  pommettes  roses,  les  yeux  clignotants 
de  myopie,  de  fatigue  et  d'émotion;  elle,  autrefois 
jolie,  maintenant  empâtée  un  peu,  les  yeux  en 
amande  perdus  dans  la  face  trop  plate  ;  les  deux 
gamins,  la  petite,  aquilins  et  crépus.  Groupe  de 
Juifs,  facilement  grotesque.  Au  bout  du  quai,  trois 
malles  vieillottes,  qui  depuis  longtemps  dormaient 
sans  serrures  dans  la  poussière  du  grenier,  et  qu'on 
a  fait  sortir  en  hâte,  ficelées  à  la  diable,  pour  le 
triste  exil. 

Voici  le  train...  La  dernière  fois  qu'ils  avaient 


Georges  Delahache 

ainsi  transporté  leur  foyer,  c'était  quelque  temps 
après  la  guerre.  L'aîné  venait  de  naître,  là-bas, 
dans  la  Ville-Pucelle,  à  deux  pas  de  cette  Esplanade 
qui  domine  la  Moselle  et  où  aujourd'hui  un  Guil- 
laume premier  de  bronze  tourne  le  dos  à  notre  ma- 
réchal Ney.  On  ne  voulait  pas  que  l'enfant  fût  Alle- 
mand; on  partit  pour  la  France,  simplement,  sans 
accompagnement  d'orchestre  patriotique...  Aujour- 
d'hui, second  déménagement,  plus  triste  peut-être, 
puisqu'ils  n'ont  pas,  pour  relever  leur  courage, 
ridée  d'un  grand  devoir.  C'est  donc  pour  rien  qu'ils 
s'enfuient  ainsi,  tristes  comme  le  berger  de  l'églogue, 
l'ftme  déchirée,  incertains  de  l'avenir?...  Oui,  pour 
rien,  —  parce  qu'un  ouragan  de  sottise  et  d'ini- 
quité a  soufflé  sur  ce  pays  de  bon  sens  et  de  justice, 
qu'il  a  entraîné  dans  son  tourbillon  une  légion 
d'imbéciles,  de  mécontents  et  de  coquins  qui  font 
la  terreur  sur  leur  passage.  Un  capitaine  israélitc 
est  dégradé  en  grande  pompe,  à  Paris,  au  Champ 
de  Mars,  à  neuf  heures  du  matin  :  le  peuple,  ami 
des  mélodrames  et  des  pièces  militaires,  n'est  pas 
tous  les  jours  à  pareille  fête!  et  dans  les  clameurs 
sinistres  qui  s'élevaient  de  la  place  Fonlenoy  il  y 
avait  je  ne  sais  quelles  joies  mauvaises...  Deux  ans 
après,  la  France  tressaille  à  la  voix  de  quelques 
hommes  d'énergie  et  de  conir  qui  lui  crient  son 
erreur.  J/\   foule,  liélas  !   continue  «V;tl)n\  .«r  .m   mi- 


JUIFS 

sérable  :  soit  qu'elle  se  refuse,  par  paresse  d'esprit 
ou  par  diabolique  entêtement,  à  examiner  même  la 
question,  soit  que,  comme  il  arrive  à  chacun  dans 
la  vie  de  tous  les  jours,  elle  sente  confusément  que 
les  gêneurs  peuvent  avoir  raison,  et  qu'elle  se  mette 
à  trépigner  avec  d'autant  plus  de  frénésie  qu'il  faut 
étouffer  en  soi  la  voix  du  doute  et  l'appel  de  la 
conscience...  aX  bas  les  Juifs!  »  Par  ce  vocable 
de  haine,  hurlé  aux  carrefours  comme  un  cri  de 
ralliement  ou  soupiré  comme  une  confession  dans 
la  tiédeur  des  conversations  papelardes,  les  pires 
citoyens  se  mettent  en  règle  avec  l'Honneur  et  le 
Devoir,  avec  la  Patrie  et  la  Religion... 

On  fait  le  vide  autour  du  bonliomme  Lévy,  on 
craint  d'être  vu  entrant  dans  sa  bouticjne,  les 
dames,  dans  la  rue,  n'osent  plus  s'arrêter  avec  sa 
femme,  les  hommes  lui  font  grise  mine  au  café,  la 
maîtresse  de  pension  néglige  la  fillette,  les  gar- 
çons rentrent  du  collège,  chaque  soir,  avec  un 
nouvel  incident  à  conter,  des  histoires  de  coups 
de  poing,  de  dos  tournés,  de  colloques  hargneux, 
et  ces  adolescents,  écœurés,  prennent  déjà  la  vie 
en  haine.  On  résiste  d'abord,  le  calme  renaît... 
Mais  chaque  semaine  un  incident  nouveau  sert  de 
prétexte  aux  conflits  :  le  procès  Zola,  le  procès  de 
Versailles,  le  suicide  d'Henry,  l'arrestation  de  du 
Paty,  la  Chambre  Criminelle...  Les  fenêtres  volent 


Georges  Delahache 

en  éclats,  les  grosses  pierres  s'abattent  sur  les 
comptoirs,  le  père  Lévy  proteste,  défend  ses  volets, 
joue  de  la  barre  de  fer...  et,  le  lendemain,  le  com- 
missaire lui  fait  dire,  pour  son  bien,  d'être  pru- 
dent. . .  Plus  même  le  droit  de  se  défendre  ! . . .  Allons  ! 
«  on  n'y  peut  plus  tenir  »!  On  «  vend  Taffaire  » 
n'importe  comment,  on  «  réalise  »  le  plus  vite  pos- 
sible, on  va  chercher  fortune  ailleurs...  Le  train 
glisse,  trépidant  à  petits  coups  monotones  et 
sourds;  la  ville  disparaît  dans  la  brume,  et,  pâles, 
ils  n'osent  pas  se  regarder  les  uns  les  autres,  de 
peur  de  fondre  en  larmes  et  de  perdre  leur  reste  de 
courage...  Mais  ce  soir  les  i^etits-maitres  de  la 
petite  ville  seront  contents  :  les  bonnes  âmes  rô- 
daient autour  de  la  gare,  on  a  vu  «  les  Juifs  »  se 
presser  au  guichet,  sur  le  quai,  dans  le  wagon, 
avec  armes  et  bagages,  et  la  nouvelle  se  répand 
aussitôt  :  les  Lévy  sont  partis  ! 

Nous  voilà  maîtres  chez  nous!  Enfin! 

Pourtant  ces  Juifs  sont  des  hommes... 

*  * 

Il  est  vrai  que  ces  hommes  sont  les  maîtres  du 
monde.  Voyez  !...  Regardez  !...  Ils  se  sont  mis  par- 
tout, partout  ils  sont  les  premiers!... 

Je  regarde. 


JUIFS 

Au  Parlement.  —  Parmi  les  députés,  il  y  en  a 
deux,  dont  l'un  est  un  vieux  philanthrope  qui  vote 
quelquefois  et  ne  parle  jamais,  et  l'autre,  un  jeune 
élégant  qui,  pour  se  faire  élire,  a  dû  jouer  avec  ses 
origines  et  ses  opinions  tout  comme  un  élève  des 
Bons  Pères.  —  Au  Sénat,  trois  Juifs,  si  je  ne  me 
trompe,  dont  deux  ne  seront  plus  ministres,  et  dont 
le  troisième  l'aurait  sans  doute  été  déjà  s'il  n'était 
pas  né  Israélite.  UnhojQime  de  talent,  juif,  qui  veut 
participer  activement  aux  affaires  politiques  du 
pays,  a  cent  fois  plus  d' efforts  à  faire  et  d'obstacles 
à  vaincre  ponr  être  élu  dans  une  circonscription 
que  le  moindre  apothicaire  de  canton,  bien  pen- 
sant, ignare,  intrigant  et  vide.  Et  chacun  sait  qu'un 
parlementaire,  même  libéral,  j'ajoute  :  même  cou- 
rageux, peut  avoir  'pour  secrétaire  particulier 
M.  Lévy  ou  M.  Cahen,  il  n'osera  pas,  s'il  devient 
ministre,  l'attacher  à  son  cabinet. 

L'Administration?  —  H  y  a  dix  ans,  trois  ou 
quatre  préfets  étaient  juifs.  Aujourd'hui,  un. 

Les  Administrations  ?  —  Parmi  les  officiers  géné- 
raux en  activité  de  service,  je  crois  qu'il  n'y  a  qu'un 
seul  Israélite  ;  parmi  les  colonels,  un  seul  également. 
—  Il  ne  suffit  sans  doute  pas,  au  Conseil  d'État,  de 
deux  conseillers  Israélites  sur  quarante-cinq  et  de 
deux  maîtres  des  requêtes  sur  trente-deux,  —  à  la 
Cour  de  Cassation,  d'un  conseiller  sur   quarante- 


Georges  Delahache 

cinq.  —  à  la  Cour  d'Appel  de  Paris,  de  deux  conseil- 
lers sur  soixante-deux,  —  pour  rendre  la  haute  jus- 
tice en  France  boiteuse  et  vénale.  —  A  la  Cour  des 
Comptes,  pas  un.  —  Aux  Affaires  Étrangères,  par 
principe,  personne.  —  A  l'Instruction  Publique  : 
voyez  les  directeurs,  les  recteurs,  même  les  doyens  : 
rien.  —  Feuilletez  tous  les  autres  annuaires  spé- 
ciaux :  Agriculture,  Finances,  Commerce  :  mCmes 
constatations  partout  :  on  peut  dire,  d'une  façon 
presque  absolue,  qu'il  n'y  a  pas  de  Juifs  parmi 
les  ((  grands  chefs  ».  ni  mcmo  immédiatement 
au-dessous  d'eux.  —  Si  vraiment  trente -huit 
millions  de  Français  catholiques  et  protestants 
étaient  gouvernés  par  quatre-vingt  mille  Français 
israélites,  on  pourrait  se  demander  par  l'effet  de 
quels  sortilèges  cette  minorité  infime  «  gouverne  » 
cette  écrasante  majorité. 

Il  y  a  bien,  je  le  sais,  flustilut,  et  les  Universités. 
Mais  ce  ne  sont  pas  là  des  fonctions  administratives, 
puissantes  et  dorées,  à  propos  desquelles,  pour  le 
moindre  incident  de  service  intérieur,  l'inférieur 
«  aryen  »  puisse  gémir  d'éti*e  sous  la  main  d'un 
supérieur  juif;  ce  sont  des  postes  d'honneur  intel- 
lectuels, oii  l'on  n;»rrivo  pas  au  i>etit  bonheur  des 
camaraderies  politiques  ou  par  le  fonctionnement 
paresseux  des  hiérarchies  automatiques,  et  personne 
encore  dans  ce  pays  ne  rcproclicrait  sérieusement  à 

8 


JUIFS 

un  Darmesteter  son  traitement  de  Professeur  à  la. 
Faculté  des  Lettres,  à  M.  Henri  Weil  ou  à  M.  Salo- 
mon  Reinacli  leurs  jetons  de  présence  à  l'Académie 
des  Inscriptions.  — Et  je  n'oublie  pas  non  plus  les 
cadres  subalternes,  les  jeunes,  la  foule  de  ceux  qui 
ne  sont  pas  encore  «  arrivés  »  :  je  reconnais  volon- 
tiers qu'après  avoir  dû  déployer  parfois,  aux  exa- 
mens et  aux  concours,  pour  lutter  contre  d'étranges 
tendances,.des  énergies  particulièrement  méritoires, 
nombre  de  Juifs  figurent  parmi  les  lieutenants  et  les 
capitaines,  les  rédacteurs  et  les  sous-chefs,  les  audi- 
teurs au  Conseil  d'Etat,  les  agrégés  de  l'Université, 
les  ingénieurs,  les  avocats,  les  médecins. 

Mais  encore  faut-il,  à  propos  de  ces  Juifs  auxquels 
on  reproche  tant  d'être  là,  se  demander  pourquoi 
ils  y  sont.  Les  manuels  dans  lesquels  nous  avons, 
adolescents,  appris  l'histoire  de  notre  pays,  nous 
ont  enseigné  qu'au  quinzième  siècle,  sous  l'influence 
d'événements  politiques  considérables  et  de  causes 
sociales  très  complexes,  une  poussée  formidable 
s'était  produite  vers  la  lumière  intellectuelle, 
qu'après  une  longue  compression  de  l'esprit  humain, 
tout  à  coup  et  comme  miraculeusement,  du  peuple 
naguère  abêti,  de  la  bourgeoisie  naguère  enfoncée 
dans  la  matière,  était  née  une  foule  brillante  de 
poètes,  d'artistes,  d'humanistes,  de  philosophes.  Or, 
cette  invasion  gigantesque   se  produit  fatalement 


Georges  Delahache 

chaque   fois  que   se  présentent  des  circonstances 
analogues  à  celles  qui  ont  provoqué  le  mouvement 
de  la  llcnaissance.  Les  Juifs  de  France  avaient  vécu, 
de  longs  siècles,  esclaves  et  méprisés,  séparés  abso- 
lument des  autres  sujets  du  roi,  sans  aucun  droit  à 
la  culture  libérale,  à  la  vie  intellectuelle,  politique, 
administrative  du  pays.  Ils  étaient  las  d'entasser  des 
écus  sur  un  comptoir  obscur  ou  de  mener  des  bœufs 
de  marché  en  marché,  sui'  les  routes  de  Lorraine  et 
d'Alsace.  La  Révolution  a  fait  tomber  les  barrières  : 
ils  se  sont  rués  dans  la  carrière  avec  une  ardeur 
qu'en  toute  justice    nous   devons  trouver  louable 
et  généreuse.  Ils  ont  même  déployé  dans  la  lutte 
des  qualités  d'énergie  et  d'intelligence  qu'on  ne  son- 
gerait môme  pas  à  admirer  si  l'on  voulait  bien  ap- 
pliquer à  ce  milieu  social,  comme  à  d'auti'es,  des 
comparaisons  scientifiques  presque  banales  aujour- 
d'hui, et  remarquer  que  d'une  façon  toute  naturelle 
la  sève  devait   couler  d'autant  plus  vigoureuse  et 
plus  abondante   qu'elle   avait  été   plus  longtemps 
contenue  et  que  la  plante  était  plus  «  neuve  ».  Et  si, 
depuis  une  trentaine  d'années,  ce  mouvement  des 
jeunes  gens  israélites  vers  les  professions  libérales 
s'est  accentué,  s'ils  sont  chaque  jour  plus* nombreux 
ceux  qui,  fils  de  drapiefs,  de  banquiers  et  de  colpor- 
teurs, veulent  devenir  olïiciers,  médecins,  avocats, 
soit  que  cette  autre  vie  leur  apparaisse  comme  plus 


lu 


JUIFS 

élevée  intellectiiellemeiit  que  celle  de  leurs  pères, 
soit  pour  échapper  par  une  «  carrière  sûre  »  aux  ha- 
sards et  aux  tracas  des  affaires,  ce  n'est  pas  à  notre 
démocratie  de  leur  en  faire  un  reproche,  ni  surtout 
à  cette  bourgeoisie  jfrançaise  dont  la  bourgeoisie 
juive  n'est  qu'une  toute  petite  portion  et  qui  lui 
donne  l'exemple  de  la  «  curée...  » 

Enfin  gardez- vous  de  croire  que  ces  petits  fonc- 
tionnaires juifs  menacent  les  autres  et  que  la 
carrière  soit  grande  ouverte  à  leurs  ambitions  :  ils 
ont  partout  leurs  lisières,  comme  dans  l'armée  : 
on  les  détourne  de  l'École  de  Guerre,  et,  quand  ils 
entraient  encore  à  Saint-Cyr,  on  ne  leur  permettait 
jamais  —  non  pas  en  droit,  grand  Dieu!  mais  en 
fait  —  d'en  sortir  «  dans  la  cavalerie  »  :  tout  serait 
perdu  si  des  Juifs  sans  particule,  nés  dans  une 
arrière-boutique  de  province,  allaient,  de  par  l'éga- 
lité des  mess,  frayer  avec  le  rejeton  des  vieilles 
souches,  fier  de  ses  aïeux  comme  s'il  les  avait 
faits,  fds  de  vieux  marcheur  très  noble  ou  de 
financier  douteux  et  catholique,  et,  mal  dégrossis 
encore,  s'avisaient  de  jeter  dans  les  traditions 
de  cette  arme,  où  l'on  a  pour  essentielle  mission 
d'être  chics,  un  peu  de  leur  esprit  sérieux,  de 
leur  application  constante,  de  leur  ténacité  au 
travail. 

Reste  le  monde  des  affaires.  Je  ne  voudi^ais  pas 

II 


Georges  Delahache 

rappeler  l'arg-ument  trop  banal  :  les  Juifs,  installés 
partout  d'une  façon  précaire,  à  la  merci  d'un  caprice 
princier,  écartés  de  la  propriété  territoriale,  écartés 
des  corporations ,  et  obligés  de  recourir,  pour 
vivre,  au  trafic,  à  toutes  les  sortes  de  trafics,  et  à 
celui  de  l'or  en  particulier.  Malheureusement,  les 
circonstances  actuelles  ont  donné  à  cet  argument 
une  force  et  une  vie  nouvelles  :  car  elles  nous  ren 
dent  témoins  du  perpétuel  recommencement  imposé 
à  la  race  opprimée.  Parmi  ces  jeunes  gens  qui 
avaient  embrassé  avec  enthousiasme  les  carrières 
libérales,  beaucoup,  après  plusieurs  années  de 
parfaite  conscience  professionnelle,  d'efforts  éner- 
giques et  d'illusions  tenaces,  sont  obligés  d'ouvrir 
les  yeux  à  la  réalité  :  pas  d'avancement,  les  cama- 
raderies sans  franchise,  la  province  défiante,  la  vie 
terne  à  perpétuité...  Et  après  des  luttes  pénibles, 
dans  un  moment  de  dépit,  on  donne  sa  démission, 
on  profite  de  relations  non  encore  perdues  et  d'une 
jeunesse  encore  liardio  pourw  chercher  autre  chose  », 
une  situation  moins  dépendante  dos  administra- 
tions offîcielles,  et  plus  lucrative  :  car  voici  que  se 
réveillent  des  désirs  qu'autrefois,  dans  l'orgueil  de 
leur  mandarinat,  ces  jeunes  gens  méprisaient  ou 
l)h\inaient  autour  d'eux,  jusque  chez  ceux  dont  la 
volonté  de  «gagner  de  l'argent»  leur  avait  assui'é 
les  moyens  d'être  des  mandarins.  Ils  ont  dû  s'aper- 


JUIFS 

cevoir  que  l'argent  est  indispensable  pour  vivre, 
qu'il  faut  en  acquérir  par  sa  propre  activité  si  l'on 
veut  un  jour  donner  à  ses  enfants  la  même  vie  qu'on 
a  vécue  soi-même,  qu'on  est  plus  indépendant  quand 
on  a  «du  bien»  derrière  soi,  et  que  le  jour  où  ces 
messieurs  s'aviseraient  de  vous  battre  froid  dans 
votre  garnison  ou  de  lancer  des  pierres  dans  vos 
volets  :  qu'importe,  après  tout,  si  vous  pouvez 
demain,  sans  risquer  de  jeter  à  la  misère  votre 
femme  et  vos  enfants,  fermer  votre  boutique  ou 
envoyer  votre  démission  au  ministre?...  Et  voilà 
comment,  au  lieu  de  se  reposer  de  père  en  fils  sur 
un  domaine  une  fois  acquis,  sur  une  fortune  une 
fois  faite,  sur  un  nom  une  fois  établi,  et  de  s'abâ- 
tardir de  génération  en  génération  dans  la  noncha- 
lance d'une  existence  assurée,  presque  tous  les 
hommes  de  ce  peuple,  perpétuellement  fouetté  par 
des  persécutions  violentes  ou  sournoises,  sont  con- 
traints de  faire  eux-mêmes  leur  apprentissage  et 
leur  vie,  d'adapter  leurs  organes  à  des  fonctions 
toujours  nouvelles  et  à  des  milieux  toujours  nou- 
veaux, sans  pouvoir  dans  leur  course  s'arrêter 
jamais...  Et  si  cette  nécessité  perpétuelle  de  «  se 
tirer  d'affaire  »  entretient  merveilleusement  le  jeu 
de  leurs  organes,  c'est  par  une  loi  toute  naturelle. 
Leurs  adversaires  n'ont  pas  à  s'étonner  de  Jleur 
souplesse,  de  leur  énergie  et  de  leur  ténacité,  et, 

i3 


Georges  Delahache 

partant,  de  leur  richesse  même  :  c'est  eux  qui  les 
condamnent  à  être  riches. 

Douce  condamnation  sans  doute,  si  elle  avait 
toujours  son  plein  efl'el!  Mais  de  ce  que  les  Roth- 
schild sont  juifs,  et  les  Cahen  d'Anvers,  et  les  Fur- 
tado,  il  serait  d'un  raisonnement  trop  simpliste  ou 
trop  perfide  de  conduire  au  «  millionnariat  »  de 
tous  leurs  coreligionnaires.  J'ai  sous  les  yeux  une 
statistique  intéressante  établie  par  M.  Louis  Du- 
rieu  dans  un  article  sur  Le  Prolétariat  juif  en 
Algérie  (i),  et  j'y  remarque,  par  exemple,  qu' «  à 
Constanliue,  sur  1.249  niénages,  on  en  compte  208 
aisés,  en  considérant  comme  tels  ceux  où  l'on  peut 
dépenser  un  franc  par  jour  et  par  pei*sonne.  11  y  a 
1.016  ménages  d'une  indigence  extrême,  364  seule- 
ment sont  secourus.  717  ont  pour  logis  un  bouge 
recevant  le  jour  par  la  porte  seulement;  les  privilé- 
giés, c'esl-à-diitî  ceux  qui  sont  assistés,  reçoivent 
en  moyenne  deux  francs  par  semaine,  les  autres 
sont  réduits  à  la  mendicité  ». 

Je  ne  dis  pas  que  si  l'on  pouvait  faire  la  même 
enquête  sur  la  population  juive  de  la  métropole,  on 
constaterait  exactement  les  mêmes  proportions.  Il 
n'en  est  pas  moins  vrai  que  là  comme  partout  les 
très  riches  sont  les  moins  nombreux,   et  ceux  qui 


(1;  Revue  socialiste,  numéro  173,  de  mai  1899. 

i4 


JUIFS 

gagnent  leur  vie  à  la  force  du  poignet,  la  majorité. 
Les  Juifs  ne  sont  pas  un  bloc.  Il  y  a  autant  de 
différences  de  fortune,  d'habitudes,  d'âme  entre 
les  barons  de  l'ayenue  Marigny  et  la  colporteuse 
en  pâtisserie  qui  vit  misérablement  dans  son  taudis 
de  la  rue  des  Écouffes,  qu'entre  Louis  XIV  et  les 
mendiants  de  Gallot,  et  il  est  aussi  illogique  de 
rendre  la  vie  impossible  à  celle-ci  à  cause  de 
ceux-là,  qu'il  le  serait  de  couper  les  vivres  aux  mi- 
neurs de  Garmaux  sous  prétexte  que  le  baron  Reille 
est  millionnaire.  Jajoute  que  si  l'on  trouvait, 
comme  le  disent  parfois  même  des  personnes  d'or- 
dinaire sensées  et  justes,  que  par  rapport  au  nombre 
total  des  Juifs  de  France,  le  nombre,  par  exemple, 
des  bijoutiers  aisés  d'origine  Israélite  est  trop 
considérable,  la  raison  se  refuse  obstinément  à 
comprendre  l'objet  de  cette  remarque  et  à  admettre 
le  fondement  d'un  di^oit  quelconque»  qu'on  aurait  de 
supprimer  ce  prétendu  inconvénient  :  pourquoi  ne 
pas  se  plaindre  aussi  que  les  Limousins  soient  trop 
nombreux  dans  la  corporation  des  ouvriers  du 
bâtiment  et  que  parmi  les  ramoneurs  toutes  les 
places  soient  prises  par  des  Savoyards?  —  J'ajoute 
enfin  que,  quand  même  tous  les  Juifs  de  France 
seraient  rentiers  dodus  et  puissants  financiers, 
quand  il  n'y  aurait  parmi  eux  ni  ces  petits  em- 
ployés qui  ont  tout  simplement  besoin  de  gagner 

i5 


Georges  Delahache 

leur  vie,  ni  «  ces  officiers  de  fortune  »  qui  n'ont 
d'autre  fortune  que  leur  solde,  ni  ces  tristes  mé- 
nages (jui  croupissent  dans  les  ruelles  du  Marais 
avec  quatre  francs  par  jour  et  un  nouveau-né  tous 
les  ans,  la  raison  se  refuse  obstinément  à  com- 
prendre de  quel  droit  on  établirait  une  différence 
entre  les  millionnaires  juifs  et  les  autres  :  si  le  ca- 
pital est  odieux,  il  l'est  toujours  et  partout,  qu'il 
soit  «  juif  »  ou  «  chrétien  »:  il  n'y  a  pas  déraison 
pour  qu'un  industriel  sémite  soit  une  «  sangsue  » 
si  son  confrère  non-sémite  est  un  «  homme  de 
bien  »;  pour  que  le  ruban  rouge  soit  ridicule  ou 
inconvenant  sur  la  poitrine  d'un  couturier,  s'appe- 
lùt-il  Isidore,  comme  le  faisait  remarquer  un  de  ces 
messieurs  de  la  droite  avec  une  insistance  spiri- 
tuelle, —  s'il  ne  l'est  pas  à  la  boutonnière  d'un 
fabricant  d'alcools  catholique  qui  a  fait  de  «  ponnes 
affaires  »  en  empoisonnant  ses  concitoyens.  Pour- 
quoi un  groupe  de  coulissiers  juifs  serait-il  plutôt 
suspect  (jue  la  Chambre  des  agents  de  change  —  qui 
se  refuse  presque  absolument,  remarquons-le  l)ien,  à 
s'ouvrir  aux  Israélites?  Ils  sont  pourtant,  les  uns 
et  les  autres,  des  hommes  d'  «  affaires  »,  des  hommes 
d'argent,  des  hommes  de  Bourse.  Quand,  i\  la  nou- 
velle du  désastre  de  AVaterloo,  le  marché  monta,  il 
n'y  avait  pas  de  Rothschild,  petits  ni  grands,  à  la 
Bourse  de  Paris. 


A  la  foule  de  ceux  qui,  sans  être  antisémites  en 
principe,  suspectent  le  Juif  toujours,  on  peut  citer  les 
exemples  les  plus  variés  de  la  misère  juive,  depuis 
le  marchand  de  poissons  algérois  juscpi'au  savetier 
-de  la  rue  des  Rosiers  :  leur  assurance  est  inébran- 
lable. Il  y  a  des  Juifs  pauvres?  —  Peut-être;  mais 
ils  seront  riches  :  «  Ils  se  connaissent  tous,  ils  se 
soutiennent,  ils  se  poussent  les  uns  les  autres.  » 

Eh  bien,  ici  encore,  il  faut,  les  hommes  et  les 
faits  étudiés,  ramener  à  plus  de  justesse  des  appré- 
ciations portées  à  la  légère,  et  nier  avec  énergie, 
si  audacieuse  qu'en  puisse  paraître  la  négation  aux 
esprits  prévenus,  cette  prétendue  solidarité  juive. 

Qu'ils  se  connaissent,  sans  doute  !  Ils  sont  environ 
quatre-vingt  mille  en  tout,  ils  ont  été  parqués  pen- 
dant des  siècles,  en  trois  régions  :  Juifs  de  Lorraine 
et  d'Alsace,  —  Juifs  d'Avignon,  —  Juifs  de  Bor- 
deaux et  Bayonne,  —  et  en  une  seule  profession  : 
le  négoce.  Quand  la  liberté  est  venue,  quand  ils  se 
sont  dispersés,  naturellement  ils  ont  «  formé  des 
courants  »  :  un  Juif  de  Bordeaux  qui  prospérait  à 
Paris  devait,  par  son  seul  exemple,  attirer  dans  la 
même  viUe  et  le  même  métier  un  autre  Juif  de  Bor- 
deaux. Je  ne  crois  pas  que  personne  songe  à  s'éton- 
ner que  les  «  Terre-Neuviens  »  se  connaissent  entre 
eux,  ni  que  les  «  Barcelonnettes  »  constituent  une 
colonie  française  à  Mexico. 

17 


Georges  Delahache 

Mais  croire  qu'ils  se  prêtent  un  mutuel  appui, 
sacrifiant  chacun  ses  petits  intérêts  pour  le  plus 
grand  succès  des  ambitions  communes  d'un  groupe, 
c'est  mal  connaître  la  nature  humaine  ou  prêter  aux 
Juifs  une  élévation  d'âme  qu'ils  ne  sauraient  avoir. 
Pourquoi  voudrait-on  que  deux  négociants  juifs, 
qui  trafiquent  des  mêmes  objets,  ne  fussent  pas 
aussi  âpres  à  la  concurrence  que  s'ils  étaient  tous 
deux  chrétiens?  Les  malins  diraient  même  que  la 
lutte  doit  être  d'autant  plus  vive  qu'ils  sont  juifs 
tous  les  deux. 

Dans  les  professions  libérales  particulièrement, 
dans  tous  les  «  milieux  »  où  le  Juif  était  encore  une 
exception,  Varrwé  prenait  volontiers  une  attitude  à 
l'égard  de  Yarrivant.  Ceftx  des  Juifs  qui  avaient 
réussi,  il  y  a  vingt-cinq  ou  trente  ans,  à  sortir  du 
monde  commerçant,  étaient  encore  en  nombre  très 
restreint,  et  ils  n'avaient  acquis  cette  situation 
exceptionnelle  que  grâce  à  1'  «  aristocratie  »  relative 
d'une  famille  qui  avait  déjà  pu  leur  donner  l'édu- 
cation nécessaire  pour  y  parvenir  :  premier  motif 
de  vanité.  Ajoutez  que  la  grande  ambition  de  ces 
parvenus  devait  être  naturellement  d'échapper  à  la 
suspicion  générale,  de  se  détacher  le  plus  nettement 
possible  du  groupe  méprisé,  de  se  mêler  le  plus 
intimement  possible  au  groupe  où  l'on  était  fier 
d'entrer,  de  rompre  les  ponts  derrière  soi  ;  et  les  cas 

i8 


JUIFS 

que  je  pourrais  citer  sont  nombreux,  où,  au  lieu 
d'accueillir  aimablement  le  jeune  homme  qui  s'effor- 
çait d'être  jugé  dignus  intrare  à  son  tour,  on  le 
recevait  avec  une  froideur  volontiers  hostile  :  peut- 
être  mal  dégrossi,  encore  imprégné  sans  doute  des 
habitudes  anciennes,  il  pouvait  compromettre,  en 
rappelant  par  sa  seule  présence  le  milieu  ancien, 
une  situation  bien  établie  dans  le  milieu  nouveau  : 
tels  ces  parents  de  province,  pot-au-feu  du  vieux 
style,  qui  débarquent  un  soir  de  grand  dîner 
très  parisien...  On  veut  paraître  d'autant  plus 
impartial  qu'on  se  sent  toujours  suspect  de  partialité, 
et  conserver  les  distances  parce  qu'on  se  sent 
menacé  par  des  familiarités  facilement  audacieuses. 
Et  c'est  peut-être  pour  ces  raisons  que  parmi  leurs 
coreligionnaires,  les  officiers  juifs  ont  été  les  plus 
lents  à  devenir  «  dreyfusards  »  :  coterie  pour  coterie, 
ils  aimaient  mieux  la  nouvelle,  qui  glorifie,  que 
l'ancienne,  qui  humiliait,  et  pour  paraître  moins 
juifs,  voulaient  paraître  d'autant  plus  soldats  : 
M .  Jourdain  premier  ministre  serait  plus  royaliste 
que  le  roi. 

A  côté  de  cette  erreur,  qui  provient  d'une  obser- 
vation psychologique  insuffisante,  il  y  en  a  une 
autre  qui  repose  sur  une  connaissance  trop  super- 
ficielle des  faits.  On  se  représente  la  société  juive 
comme  formant  un  tout    dont    l'étroite    cohésion 


19 


Georges  Delahache 

serait  due  à  une  communauté  absolue  d'origine,  de 
goûts  et  d'habitudes.  Rienn'est  moins  exact. 

La  société  israélite  de  Paris,  par  exemple,  se 
composait,  il  y  a  dix  ans  encore,  de  deux  éléments 
très  didérents  et  qui  ne  sympathisaient  guère, 
quoi  qu'en  pensent  et  qu'en  disent  les  gens  qui  ne 
la  connaissent  que  de  loin.  Parmi  ces  Juifs  de  Paris, 
en  cfTet,  il  y  a  d'abord  ceux  qu'on  pourrait  appeler 
les  vieux  Français  :  les  uns,  venus  de  leur  province 
à  Paris  au  milieu  de  ce  siècle,  avec  quelques  francs 
en  poche,  ont  fait  à  Paris  leur  apprentissage  de 
commis  et  d'emi)loyés,  puis,  à  force  de  travail, 
d'initiative  et  de  perspicacité,  sont  arrivés  à  la 
fortune,  tout  comme  de  simples  Auvergnats  catho- 
liques, et,  âgés  aujourd'hui,  sont  restés  fidèles  aux 
goûts,  aux  habitudes,  aux  mœurs  simples,  aux  ami- 
tiés du  début;  d'autres,  peut-ôtrc  plus  misérables 
encore  à  l'origine,  sans  le  moindre  appui  dans  la 
capitale,  ont  dû  s'expatrier,  courir  les  Amériques 
pour  y  tenter  la  fortune,  passer  de  longues  années 
dans  les  hasards  et  les  périls,  avant  de  revenir  en 
France,  d'y  établir  la  «  maison  de  commission  », 
d'y  vieillir  dans  le  contentement  du  pays  retrouvé 
et  de  l'aisance  conquise.  Ils  se  nomment  Lévy, 
Gahn,  Dreyfus... 

L'autre  catégorie  est  beaucoup  moins  autochtone. 
Originaires  d'au  delà  du  Rhin  et  du  Danube,  nés 


20 


JUIFS 

de  familles  qui  avaient  pour  la  plupart  acquis 
déjà  quelque  fortune  dans  les  Bourses  de  Francfort 
ou  de  Vienne,  ils  ne  sont  venus  en  France  qu'assez 
tard  :  leur  arrivée  a  dû  coïncider  avec  la  grande 
extension  des  affaires  financières  sous  le  second 
Empire.  Plus  riches  dès  l'origine,  partant  plus 
répandus  dans  la  haute  société,  beaucoup  portaient 
des  noms  plus  étrangers  peut-élre,  mais  moins 
spécialement  juifs,  et  ainsi,  quoique  étrangers, 
ils  ont  parfois  rencontré  moins  d'obstacles  que  les 
autres. 

Entre  ces  deux  éléments  de  la  société  Israélite 
parisienne,  les  relations  étaient  plutôt  correctes  que 
vraiment  cordiales,  on  se  classait  réciproquement, 
dans  le  jargon  juif,  sous  des  épithètes  spéciales,  on 
ne  se  mariait  pas  volontiers  d'un  clan  à  l'autre,  le 
snobisme  du  Boulevard  Malesherbes  méprisait  la 
roture  de  la  Pointe  Rivoli  ;  le  Sentier,  vibrant  de  ses 
origines  lorraines  ou  alsaciennes,  répugnait  à  l'exo- 
tisme de  la  Plaine  Monceau.  Et  quand  éclata  l'affaire 
en  1894,  je  crois  bien  que  le  Boulevard  Malesherbes 
n'éprouva  pas  toute  la  tristesse  qu'on  s'imagine 
volontiers  :  pas  de  doute  attristé,  plutôt  des  sourires 
et  des  insinuations  :  «  Ce  n'est  pas  un  des  nôtres, 
celui-là,  un  de  ceux  dont  se  défie  toujours  votre 
patriotisme  étroit  :  pas  de  mélange  chez  ce  Dreyfus, 
il  est  de  cliez  vous  tout  à  fait,  c'est  un  vieux  Fran- 

21 


Georges  Delahache 

çais  sans  alliances  et  sans  origines  suspectes,  un 
bourgeois,  un  Mulhousien...  » 

Quatre  ans  plus  tard,  tout  était  changé.  Il  avait 
bien  fallu,  lAnie  en  détresse,  constater  que  si,  avec 
une  étrange  rapidité  de  déduction,  le  capitaine 
Dreyfus,  d'antipathique,  était  devenu  suspect,  si, 
avec  une  étrange  rapidité  d'exécution,  on  avait 
passé,  à  son  égard,  du  soupçon  à  l'accusation,  de 
l'accusation  à  l'arrestation,  de  l'arrestation  à  la 
condamnation,  c'était  parce  qiiil  était  juif;  que 
si,  trois  ans  après,  on  avait,  dès  les  premiers 
mots,  fait  le  vide  autour  de  Scheurer-Kcstner, 
ce  n'était  pas  parce  que  Scheurer-Kestner  vou- 
lait réhabiliter  un  condamné  —  pour  moins  de 
courage,  le  sénateur  Marcou  était  devenu  célèbre  et 
Pierre  Vaux  avait  été  élu  député,  —  c'était  bien 
parce  que,  cette  fois,  le  condamné  réhabilitable 
était  un  Juif.  Les  lieutenants  ne  pouvaient  plus 
mépriser  les  marchands,  les  Juifs  élégants  ne  pou- 
vaient plus  se  targuer  de  leurs  belles  relations, 
hélas!  les  vieux  Français  ne  pouvaient  plus  se 
redresser  avec  orgueil  dans  leur  quiUité  de  Français  : 
tous  également  Juifs,  enveloppés  dans  la  môme 
suspicion  générale,  ceux  des  professions  libérales 
et  ceux  du  négoce,  ceux  de  la  rue  LafTittc  et  ceux  de 
la  rue  de  la  Lyre,  ceux  de  Francfort  et  ceux  de 
Strasbourg,  ils  étaient  rejetés  les  uns  vers  les  autres, 


JUIFS 

par  la  faute  de  leurs  ennemis,  pêle-mêle,  en  foule 
misérable  et  désemparée,  cohue  de  parias,  comme 
au  temps  des  exodes  dont  le  souvenir,  jusque-là 
pâle  et  froid,  s'animait  d'une  étrange  intensité  de 
vie  à  l'infâme  lumière  delà  Grande  Iniquité. 

* 
*  * 

On  connaît  le  mot  :  «  L'orthodoxie,  c'est  ma  doxie 
à  moi;  l'hétérodoxie,  c'est  la  doxie  des  autres.  » 
Ainsi  la  «  Solidarité  »,  —  bonne,  louable,  géné- 
reuse, utile  aux  particuliers  et  à  l'État,  panacée 
universelle  quand  elle  est  pratiquée  par  un  grou- 
pement de  personnes  sympathiques,  —  est  fonciè- 
rement mauvaise  et  dangereuse ,  ferment  de 
dissolution,  quand  ceux  qui  s'entr'aident  sont  nos 
adversaires.  Ainsi  la  prétendue  solidarité  des  Juifs  a 
contribué  à  les  rendre  suspects  :  puisqu'ils  ont  des 
noms,  des  origines,  des  habitudes,  des  relations 
communes,  il  faut  se  méfier  de  cette  minorité  active 
et  ambitieuse  qui  forme  un  État  dans  l'État,  une 
petite  patrie  étrangère,  hostile  à  la  grande  patrie. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  rappeler  que  c'est  sur  ce 
point  spécial  que  s'est  concentrée  l'énergie  de  la 
campagne.  La  France  aux  Français!  formule  admi- 
rable parce  qu'elle  est  sonore  et  qu'elle  a  l'air  de 
signifier  quelque  chose...  Et  ce  sont  —  suprême 
logique  —  les  mômes  gens  qui  accusent  les  Juifs 

23 


Georges  Delahache 

de  «  se  faufiler  »  partout,  d'occuper  dans  toutes  les 
branches  de  l'activité  française  des  places  émi- 
nentes,  (jui  leur  reprochent  aussi  de  se  tenir  à 
l'écart  du  «  milieu  »,  de  se  singulariser  :  autant  dire 
qu'ils  s'assimilent   sans  s'assimiler. 

C'est  cette  négation  de  leur  assimilation  au 
milieu,  c'est  cette  perpétuelle  mise  en  doute  de  leur 
patriotisme  qui  a  le  plus  ému  les  Juifs  de  France, 
parce  que  ces  attaques  paraissaient  à  leur  raison 
insensées  et  à  leur  cœur  outrageantes. 

Il  serait  tout  à  fait  amusant,  si  la  constatation 
n'en  était  pas  si  triste  et  si  l'alTaire  n'était  pas 
lourde  de  haines,  de  prendre  nos  concitoyens 
en  perpétuel  flagrant  délit  d'absurdité.  Certains 
prétendent  que  ce  qu'ils  détestent  dans  le  Juif, 
c'est  l'étranger.  Mais  je  ne  sache  pascjue.  ilans  les 
salons  les  plus  élégamment  antisémites,  on  soit  si 
exclusivement  et  si  farouchement  Français.  La 
société  française  dans  son  ensemble  me  rappelle 
cette  giaiulr  tîaiiu'  (|ui  accueillait  dans  son  cercle, 
avec  inie  faveur  marquée,  un  bonhomme  suspect 
qui  se  présentait  comme  ca])itaine  roumain,  et 
fit  une  moue  glaciale,  tout  un  jour,  à  quelqu'un 
cjui  voulait  lui  présenter  un  polytechnicien  du  nom 
de  Lévy...  Lisez  les  avis  mondains  du  Gaulois,  du 
Figaro,  de  VLcho  de  Paris  :  vous  y  trouverez  les 
titres  les  plus  éclatants  de  la  vieille  noblesse  fran- 


JUIFS 

çaise  accolés  aux  blasons  les  plus  hétéroclites  de 
l'étranger.  On  parle  très  haut  de  sang  français,  de 
race  pure,  et,  parmi  les  plus  acharnés  nationalistes, 
on  échange  son  nom  contre  des  millions  américains 
et  l'on  ne  rougit  pas  de  mêler  au  sang  bleu  de  la 
vieille  race  le  sang  doré  d'outre-mer...  Et  cela  est 
très  bien  porté,  puisque  ce  sont  catholiques  bien 
pensants  qui  s'allient  ainsi,  de  la  noblesse  au 
million,  fils  des  preux  et  filles  des  dollars,  sans  souci 
des  frontières.  Ceux-là  ont  donc  le  privilège  de 
rester  Français,  quand  un  Juif  de  Paris  qui  épouse- 
rait une  Juive  de  Genève,  de  Bruxelles,  voire  de 
Strasbourg,  est  un  «  cosmopolite  »?  — Et  si  vraiment 
on  s'indigne  de  ce  qu'il  y  a  des  Juifs  au  delà  comme 
en  deçà,  pourquoi  ne  s'indignerait-on  pas  de  voir 
aussi  dans  tous  les  camps  des  protestants,  et  des 
catholiques  ?  et  qui  sont  très  capables  de  s'entre- 
tuer  à  l'occasion,  sans  souci  de  la  religion  com- 
mune? On  dit  même  que  les  aristocraties  militaires 
de  pays  très  étrangers  l'un  à  l'autre,  et  parfois 
ennemis,  comptent  dans  leurs  rangs  des  petits- 
cousins  très  authentiques,  et  je  crois  volontiers 
qu'il  y  a  plus  de  rapports  de  parenté,  d'éducation, 
d'habitudes,  par  exemple,  entre  le  grand-duc  de 
Mecklembourg,  le  prince  de  Galles,  le  duc  de 
Chartres  et  le  grand-duc  Vladimir,  qu'entre  l'un 
quelconque  de  ces  messieurs  et  leurs  compatriotes 

25 


Georges  Delahache 

d'état  populaire,  le  brasseur  de  Nuremberg,  le 
batelier  de  la  Tamise,  le  moujik  et  le  camelot... 
Nous  n'allons  pas  dire  pourtant  qu'ils  ne  sauraient 
pas  très  bien,  s'il  le  fallait,  charger  sabre  au  poing 
l'un  contre  l'autre,  pour  l'idée  du  devoir  envers 
leurs  patries  respectives. 

Il  convient  de  remarquer  d'ailleurs  que  sur  dix 
millions  de  citoyens  français,  il  n'y  en  a  pas  deux 
millions,  j'imagine,  qui  connaissent  avec  certitude 
leur  fdiation  au  delà  de  la  troisième  ou  quatrième 
génération.  Ce  que  faisait  leur  bisaïeul,  au  temps  de 
Louis  XV  ou  de  la  Révolution,  où  il  habitait,  d'où 
il  venait,  s'il  était  Bourguignon  ou  Normand, 
Basque  ou  Piémontais,  Anglais,  Italien,  Allemand, 
Dupont  l'ignore  autant  que  l'histoire  de  la  Révolu- 
tion de  48  et  Durand  s'en  moque  autant  que  de  la 
Déclaration  des  Droits.  Amusante  application  du 
dicton  de  la  paille  et  de  la  poutre  :  tout  en  suspectant 
chez  les  autres  l'aloi  de  leur  titre  de  Français,  on 
n'est  pas  très  sûr  de  ne  pas  être  un  peu  moins 
Français  qu'eux.  Remarquez  même  que  les  habi- 
tants des  villes  sont  certainement,  sinon  les  seuls, 
du  moins  les  plus  émus  par  ces  querelles,  qu'ils  se 
montrent,  dans  l'ardeur  de  la  dispute,  les  plus 
injustes  et  les  plus  acharnés,  et  que  c'est  eux  préci- 
sément que  le  doute  rendrait  plus  circonspects  s'ils 
songeaient  un   seul  instant  combien  leur  «  natio- 

a6 


JUIFS 

nalité  »  est  précaire,  étant  le  produit  d'éléments 
hétérogènes  que  le  hasard  de  la  vie  sociale  a  accou- 
plés sans  se  demander  d'où  ils  venaient... 

Sans  doute,  il  y  a  cent  ans,  les  Juifs  ne  comptaient 
pas  dans  la  nation  française,  et  les  noms  qu'ils 
portent  sont  à  eux  seuls  comme  des  témoignages 
historiques  indélébiles,  des  marques  extérieures, 
qui  dénoncent  au  premier  venu  leur  passé  d'escla- 
vage :  car  ils  n'étaient  même  pas,  comme  les  autres 
Français,  attachés  à  un  seigneur  par  ces  liens  de 
vassalité,  de  clientèle,  qui  font  du  supérieur  et  de 
l'inférieur  des  membres  d'un  même  corps,  des 
collaborateurs,  des  soutiens  réciproques .  Ils  étaient 
simplement  hors  la  nation,  hors  la  loi.  Leur  refuser 
aujourd'hui  la  qualité  de  Français  parce  qu'ils  ne 
l'avaient  pas  en  1789,  c'est  aussi  ridicule  que  si  l'on 
s'avisait  de  dénier  à  Mounet-Sully  et  à  Goquelin  la 
possibilité  d'être  bons  citoyens  et  bons  territo- 
riaux, sous  prétexte  que  les  comédiens  aussi  étaient 
hors  la  loi...  avant  1789.  Et  cet  illogisme  est  plus 
frappant  encore  dans  une  «  démocratie  »  qui  se 
grise  depuis  cent  ans  de  flatteries  pompeuses,  qui 
entend  dire  tous  les  jours  qu'elle  a  donné  la  liberté 
au  monde  et  qu'elle  marche  à  l' avant-garde  de 
l'humanité  :  «  des  mots  !  des  mots!  »  que  tout  cela, 
si  la  démocratie  française,  au  milieu  des  parfums 
de  gloriole  dont  on  l'encense,  vient  faire  comme  un 

27 


Georges  Delahache 

reproche  de  cette  émancipation  généreuse  à  ceux 
mêmes  qu'elle  a  affranchis. 

Il  semblerait,  d'après  les  discours  et  les  actes  de 
ces  gens,  que  nul  ne  saurait  être  patriote,  hors  eux 
et  leurs  amis.  Dans  leur  parti  pris  de  circonscrire 
le  patriotisme  en  des  limites  étroites  et  de  consi- 
dérer comme  de  mauvais  fils  de  la  patrie  française 
ceux  qui  ne  sont  pas  de  leur  club,  de  leur  cénacle  et 
de  leur  paroisse,  ils  en  arrivent  à  donner  ou  à 
refuser  la  qualité  de  Français  suivant  le  caprice  de 
circonstances  toutes  formelles  et  contingentes.  Ils 
ignorent  sans  doute  la  belle  définition  de  Michelet  : 
«  la  patrie  est  une  grande  amitié  »,  ils  ne  tiennent 
pas  compte  des  conditions  morales,  des  lois  de  l'ha- 
bitude et  de  l'éducation,  ils  suppriment,  en  somme, 
ce  qui  est  l'àme  même  de  la  patrie.  Car,  fût-il  petit- 
fils  d'Esquimaux  et  de  Soudanais,  le  bébé  qui  fait 
rouler  son  cerceau  sur  le  gravier  des  Tuileries,  le 
gosse  qui  joue  à  la  marelle  sur  les  dalles  du  bou- 
levard Richard-Lenoir,  quand  il  aura  usé  ses  pan- 
talons sur  les  bancs  de  la  «  laïque  »  ou  du  «  bazar  », 
et  chanté,  sac  au  dos,  sur  la  route  de  Louviers 
ou  de  Saint-Xazairo,  la  chanson  des  pousse- 
cailloux  entre  Pitou  et  Dumanet  battant  de  l'épaule 
contre  lui,  celui-là  a  quelque  chance  d'être  aussi 
Français  qu'homme  de  France.  J'imagine,  après 
tout,   que   les   royalistes,    qui   forment  une  moitié 

a8 


JUIFS 

du  nationalisme  militant,  ne  vont  pas  jusqu'à 
renier  le  cardinal  Giulio  Mazarini,  et  que  les  impé- 
rialistes qui  en  forment  l'autre  moitié  ne  refusent 
pas  la  qualité  de  Français  au  lieutenant  d'artillerie 
Napoleone  Buonaparte... 

Lillustre  compositeur  à  propos  duquel  on  a  usé 
les  épithètes  les  plus  «  françaises  »,  esprit  mousseux 
comme    du    Champagne,    fantaisie    diabolique    de 
Parisien  en   verve,    n'était-il  pas  Jacques  OfTen- 
bach,    juif   allemand?    Et    cet    homme,     d'esprit 
français  entre  tous  par    l'élégance,  la  discrétion, 
l'ironie    aimable     et    fine,     ne    s'appelle-t-il    pas 
Ludovic  Halévy,  vieux    Français,    mais  Juif?   11 
était  Juif,  «  le  chevaleresque  Fr anche tti  »,  (i)  com- 
mandant des  Eclaireurs  de  la  Presse,  qui  fut  tué  à 
Champigny.    Ils  étaient  Juifs,  le  sergent  Dennery 
qui  périt  il  y  a  vingt  ans  avec  la  mission  Flatters, 
et  le  capitaine  Braun  qui  vient  de  mourir  dans  la 
mission  Bretonnet.  Il  était  Juif,  Eugène  Manuel,  le 
poète  «  de  l'École  et  du  Foyer  »,  qui  fut  si  souvent, 
après  la  guerre,  le  chantre  ému  des  malheurs  et  des 
espoirs   de  la   patrie...  Au   même  moment  qu'on 
honnissait  les  Juifs,  d'autres  hommes  étaient  portés 
sur  le  pavois.  L'un,  chargé  de  rendre  la  justice  «  au 
nom  du  peuple  français  »  et  de  l'armée  française, 


(1)  Arthur  Chuquet,  Histoire  de  la  Guerre  de  iSlO-lSll. 

29  u. 


Georges  Delahache 

laisse  dévier  à  l'audience  l'aflaire  Esterhazj'  en 
aflaire  Picquart,  ouvre  toutes  grandes  les  portes  sur 
la  foule  tandis  qu'on  accuse  et  les  ferme  brus- 
quement dès  que  l'accusé  prend  la  parole  pour 
se  défendre.  Cela  n'est  pas  juste,  et  cela  n'est 
pas  français.  L'autre,  accusé  d'avoir  donné  commu- 
nication de  certaines  pièces  aux  juges  hors  la  pré- 
sence du  prévenu  ou  de  son  défenseur,  nie  d'abord 
énergiquement,  puis,  acculé,  intimidé,  tremblant, 
en  une  phrase  monstrueuse  dont  les  commentateurs 
illustreront  les  éditions  futures  des  Provin- 
ciales, avoue  :  «  ...  Je  n'ai  lu  qu'une  pièce,  mais  je 
n'ai  pas  dit  :  il  n'a  été  lu  qu'une  pièce...  Après  cette 
picce  lue,  j'ai  passé  le  dossier  à  mon  voisin  en 
disant  :  «Je  suis  fatigué...  »  Gela  n'est  pas  franc, 
et  cela  n'est  pas  français.  Celui-ci,  dans  son  journal, 
publiait  en  caractères  gras  toutes  les  affirmations 
péremptoircs  et  vides  de  preuves  qui  accablaient  le 
forçat,  et  tronquait  misérablement  ou  interprétait 
tortueusement  tout  ce  qui  pouvait  provoquer  au 
doute  l'esprit  de  ses  lecteurs.  Gela  n'est  pas  loyal, 
et  cela  n'est  pas  français.  Celui-là  faisait  subir  au 
prisonnier  h)intain  le  contre-coup  de  tous  les  etforts 
faits  ici  pour  le  sauver,  aggravant  les  doubles 
cloisons  par  h»s  doubles  boucles.  Gela  n'est  pas 
humain,    et   cela   n'est   pas   français. 

Laissons  de  côté  les  cas  particuliers.  Nous  avons 

3o 


JUIFS 

un  témoignage  plus  général  de  ce  que  peut  l'édu- 
cation, de  la  force  inéluctable  avec  laquelle  le 
contact  de  la  société  ambiante  et  l'habitude  de  vie 
preniière  transforment  les  résidus  de  l'atavisme  : 
c'est  précisément  ce  fait  que  tous  les  jeunes  gens  de 
la  petite,  moyenne  et  grande  «  juiverie  »  étaient  en 
train  de  perdre  les  qualités  d'initiative  et  d'énergie 
individuelle  de  leurs  pères.  Regardez  dans  ce  monde 
juif  :  vous  y  verrez  des  hommes  mûrs  et  des 
vieillards  qui,  sortis  de  familles  misérables,  partis 
de  villages  infimes,  ont  parcouru  le  monde  et  tra- 
versé la  vie  avec  la  fièvre  d'une  inlassable  activité 
—  pour  faire  de  leurs  fils  des  hommes  de  tout  repos 
qui  se  distinguent  le  moins  possible  de  leurs  cama- 
rades non  juifs,  —  bons  petits  élèves  au  lycée,  bons 
petits  employés,  bons  petits  fonctionnaires,  régu- 
liers, rangés  et  médiocres,  qui  ne  pourront  vivre 
que  grâce  à  la  fortune  acquise  par  les  parents...  et 
les  beaux-parents.  Encore  une  ou  deux  générations, 
et  tout  cela  se  fondra  dans  l'universelle  torpeur. . . 
Car  c'est  une  observation  qui  n'a  pas  été  faite  :  ces 
Juifs  qu'on  vilipende  représentaient  un  peu  parmi 
nous  cet  esprit  anglo-saxon  qu'on  exalte.  Et  M.  Jules 
Lemaître,  qui  a  «  lancé  »  le  livre  de  Demolins  et  le 
comité  Bonvalot,  M.  Jules  Lemaître  n'y  voit  rien! 
Les  Juifs  de  France,  dont  le  sens  naturel  s'avivait 
encore  sous  les  piqûres  d'épingle  de  l'injure  quoti- 

3i 


Georges  Delahache 

dienne,  devaient  souffrir  péniblement  de  tant 
dinconséquences.  Mais  c'était  pour  eux  autre 
chose  qu'une  souffrance  intellectuelle  et  théorique  : 
en  doutant  de  leur  patriotisme,  on  touchait  peut- 
être  à  la  corde  la  plus  sensible  de  leui^  être  intime. 
Les  «  vieux  Français  »  avaient  en  effet  une 
excellente  raison  d'aimer  la  France  :  c'est  que, 
sans  la  France,  ils  n'étaient  rien.  S'ils  sont  quelque 
chose,  c'est  à  la  France  de  89  qu'ils  le  doivent.  Et 
cet  attachement  à  la  patrie,  où  entrait  comme  élé- 
ment fondamcntid  la  reconnaissance  pour  un 
bienfait  précis,  a  toujours  été  très  vif  jusque  chez 
les  plus  ignorants  et  chez  les  plus  humbles.  Ils  éprou- 
vaient tous  et  toujours  une  fierté  un  peu  hautaine, 
devant  les  Juifs  étrangers,  au  récit  de  quelque 
odieuse  persécution,  à  dire  qu'en  France  «  cela  ne 
se  passait  pas  ainsi  »,  qu'ils  étaient  égaux  aux  non- 
Juifs,  qu'ils  pouvaient  aspirer  conmie  eux  aux  plus 
hautes  situations.  Je  me  rappelle  une  page  de 
J.-J.  AVciss,  mi  peu  oubliée  peut-être,  qu'il  écrivit 
il  y  a  quinze  ans  au  retour  d'un  voyage  en  Alsace. 
Le  spirituel  et  sagace  écrivain  s'amuse,  pour  résu- 
mer d'une  façon  vivante  ses  observations  sur  l'état 
d'âme  de  nos  concitoyens  perdus,  à  mettre  en  scène 
quatre  personnages  importants  de  petite  ville  (i), 


(\)  J.-J.  ^Veiss,  Au  Pays  du  Hliin,  Cliarpcnlicr,  1886. 
32 


JUIFS 

qui,  réunis  au  frais  dans  le  jardin  de  la  brasserie, 
bavardent  en  vidant  des  chopes.  Le  notaire,  fils  de 
l'ancien  juge  de  paix,  n'aime  pas  les  Allemands, 
mais  il  trouve  que  «  tout  n'est  pas  si  mauvais  dans 
la  loi  allemande...  elle  a  bien  abrégé  les  cérémonies 
dans  nos  études...  »  Mathias,  le  bourgeois,  est  dans 
les  mêmes  dispositions  d'esprit  à  la  fois  hostiles  et 
conciliantes  :  «...  Sacrés  cochons  d'Allemands!  Ils 
nous  ont  tout  de  même  envoyé  de  Paderborn  un 
excellent  juge  de  paix...  »  Quant  au  garde  forestier, 
qui  revient  du  régiment,  il  reconnaît  qu'au  bataillon 
de  Jaeger,  à  Greifswald,  on  se  trouve  un  peu  loin 
de  Bischwiller.  «  Mais  si  vous  me  demandez  mon 
avis  en  tant  qu'Alsacien,  on  ne  m'y  a  pas  traité  plus 
mal  que  si  j'avais  été  de  Poméranie  comme  les 
autres.  »  Restait  le  Juif.  Quand  vint  son  tour  de 
parole,  il  «  regarda  prudemment  autour  de  lui,  et, 
baissant  la  voix,  il  s'exprima  de  la  sorte  :  «  Et  moi, 
«  je  les  hais  !  ils  ont  augmenté  les  appointements  de 
«  notre  rabbi,  comme  ceux  de  l'instituteur,  du  curé 
«  et  du  pasteur.  Oh  !  ils  sont  habiles  et  ils  font  tout 
«  ce  qu'ils  peuvent  pour  séduire  et  mettre  de  leur 
«  côté  les  chefs  de  file  du  peuple  alsacien.  Mais  moi, 
«  ils  ne  me  payent  pas  comme  mon  rabbi,  qui  tâche 
«  à  m' enjôler.  Je  ne  me  ferai  jamais  à  eux.  Vive  la 
«  France  !  Vous  m'amusez,  monsieur  Mathias,  avec 
«  la  justice  du  juge  de  paix.  C'est  une  politique 

33 


Georges  Delahache 

«.  qu'ils  ont  pour  nous  amadouer...  J'ai  trimé  long- 
«  temps  ;  j'ai  maintenant  du  bien;  je  voudrais  faire 
a  quelque  chose  de  mes  fils...  Comment?...  Si  mon 
«  fils  cadet,  qui  est  toujom'S  dans  les  livres,  travail- 
«  lait  pour  être  professeur  à  l'Université  de  Stras- 
«  bourg  ou  de  Heidelberg,  quand  même  il  aurait 
«  toute  la  science  du  monde,  les  professem's  refu- 
«  seraient  de  voter  pour  lui;  le  Rector  magnificus 
«  et  le  curateur  diraient  :  On  ne  peut  pas,  cest  un 
«  sémite.  —  Quel  baragouin  !  Sémite  !  Leurs  phi- 
«  lologues  ont  inventé  ce  grimoire.  Je  vous  demande 
«  si,  du  temps  de  France,  on  entendait  parler  de 
«  philologue  et  de  sémite.  Tous  Français,  en  France  ! 
«  Tous  également  de  la  société  quand  on  était  bien 
«  élevé...  Est-ce  que  le  Bezirks-Praesident  de  la 
«  Basse-Alsace  ne  nous  a  pas  retranché  la  subven- 
«  tion  que  le  département  avait  toujours  donnée  à 
«  notre  orphelinat  de  Strasbourg?  Il  nous  a  dit  : 
<(  Pourquoi  le  gouvernement  allemand  payerait-il 
«  les  frais  d'apprentissage  de  vos  orphelins?  ils 
«  n'ont  pas  plutôt  seize  ans  qu'ils  laissent  l'Alsace 
«  pour  aller  travailler  à  Nancy,  à  Épinal,  à  Paris.  — 
((  Eh  bien  I  après?  Ces  jeunes  gens  font  bien  de 
«  s'en  aller...  A  Paris,  le  Juif  est  l'égal  de  tout  le 
«  monde...  » 

Et  en  fait,  je  sais  de  ces  Israélites  d'Alsace  des 
li'aits  de  délicatesse  patriotique  et  de  fidélité  tenace 


JUIFS 

qui  mériteraient  d'être  contés.  Et  je  sais  quelle 
amertume  les  vieux  sentent  remonter  au  cœur 
quand  ils  repassent  aujourd'hui,  aux  vacances,  la 
frontière  nouvelle,  quand  ils  revoient  les  villages 
de  leur  enfance,  inconnus  au  bon  temps  d'alors, 
aujourd'hui  lugubrement  célèbres,  les  Froeschwiller 
ou  les  Wissembourg,  —  car  la  botte  ennemie  est 
figée  là  et  des  ossements  français  ont  durci  cette 
glèbe.  Et  je  sais  des  pèlerinages  touchants  qu'ont 
faits  les  jeunes  pour  revoir,  guidés  par  les  souvenirs 
des  pères,  ces  coins  de  village,  ces  vieux  quartiers 
de  ville  où  l'on  avait  été  si  heureux  du  temps  fran- 
çais. Et  maintenant,  toujours  «peuple  »  jusqu'aux 
moelles,  malgré  les  injustices,  les  haines  et  les  ava- 
nies, ils  ne  peuvent  pas  entendre  sans  ce  frisson  qui 
hérisse  la  peau  et  agace  les  nerfs,  avec  la  vision 
lointaine  de  la  flèche  de  grès  rose,  le  tintamarre  de 
«  Sambre-et-Meuse  »  ou  de  «  Sidi-Brahim  »  (i). 
Quant  aux  autres,  ceux  que  les  çieux  Français 
suspectaient,  il  a  bien  fallu  réfléchir  et  comprendre 
qu'ils  pouvaient  être  Français  quand  même,  pour 


(1)  Ces  Israélites  d'Alsace  —  sur  lesquels  j'insiste  parce  que  ce 
sont  eux  qui,  pour  certaines  particularités  tout  extérieures,  ont 
prêté  le  plus  à  la  (  blague  »  et  à  la  calomnie,  et  qui  en  ont  le  plus 
souffert  —  sont  toujours,  même  dispersés  à  travers  le  monde,  restés 
Français  avant  tout,  nerveusement  et  bruyamment  Français.  Par- 
courez les  listes  des  Sociétés  Alsaciennes-Lorraines  qui  se  sont 
constituées  un  peu  partout  après  la  guerre,  et  demandez  à  Dérou- 
léde  s'ils  ne  s'étaient  pas  enrôlés  en  foule,  lors  de  la  fondation,  dans 
sa  Ligue  des  Patriotes. 

35 


Georges  Delahache 

des  raisons  analogues  et  avec  autant  de  sincérité. 
Poursuivis,  suspects,  haïs,  traqués  dans  leurs  pays, 
ils  étaient  venus  vers  la  France  parce  que  la  France, 
disait  on,  était  accueillante  et  généreuse.  Et  en 
effet,  pendant  de  longues  années,  ils  purent  croire 
qu'on  ne  leur  avait  pas  menti.  Et  ils  aimaient  la 
France  du  fond  du  cœur,  comme  les  naufragés 
aiment  la  grève  hospitalière,  comme  les  hommes 
ont  toujours  aimé  le  pays  qui  leur  donnait,  quand 
ils  y  arrivaient  tremblants  des  périls  de  la  persécu- 
tion et  fatigués  des  routes  d'exil,  la  sécurité  et  la 
paix.  Il  y  a  même,  dans  l'histoire  de  notre  pays,  un 
exemple  qu'il  ne  serait  pas  malséant  de  rappeler 
aujourd'hui.  Au  dix-septième  siècle,  quand  la  pas- 
sion de  l'unification  à  outrance,  surexcitée  encore 
par  les  adiurations  intéressées  de  prédicateurs  plus 
catlioliques  que  chrétiens,  eut  amené  le  Roi  à  signer 
la  révocation  de  l'Édit  de  Nantes,  les  Français  pro- 
testants durent  chercher  ailleurs  un  pays  adoptif 
qui  leur  fût  moins  inclément  que  le  pays  de  leurs 
pères.  Recueillis  j)ar  le  margrave  de  Brandebourg, 
ils  furent  pour  lui  des  sujets  reconnaissants  et 
loyaux,  ils  se  donnèi^nt  corps  et  àme  à  leur  nou- 
velle patrie,  ils  l'aimèrent  avec  d'autant  plus  de  fer- 
veur sans  doute  qu'il  se  mêlait  à  leur  amour  une 
sorte  d'amertume  à  l'égard  des  frères  d'autrefois  qui 
n'avaient  plus   voulu   d'eux,  et   peut-êtro   un   âpre 


JUIFS 

désir,  très  humain,  de  mettre  en  valeur  avec  plus 
d'énergie  chaque  jour  toutes  leurs  qualités 
d'hommes  et  de  citoyens,  pour  provoquer  chez  leurs 
persécuteurs,  en  même  temps  que  le  remords  d'un 
crime,  le  regret  d'uamauvais  calcul.  Eh  bien! pour- 
quoi tous  ces  Juifs  chassés  de  Russie,  de  Pologne, 
de  Roumanie,  n'auraient-ils  pas  aimé,  n'aime- 
raient-ils pas  la  France  qui  les  accueille,  comme  les 
Français  chassés  il  y  a  deux  siècles  par  l'aberration 
religieuse  aimèrent,  de  reconnaissance  d'abord,  puis 
d'amour,  le  pays  qui  les  faisait  siens  ?  Tel  jeune 
médecin,  Juif  d'Autriche,  réfugié  en  France  et  qui 
fait  honneur  à  nos  laboratoires,  a  d'autres  raisons, 
plus  profondes  et  plus  conscientes,  d'aimer  la 
France,  que  beaucoup  de  braves  gens  qui  se  sont 
donné  seulement  la  peine  facile  d'y  naître  et 
le  plaisir  également  facile  d'y  crier  Vwe  V armée! 
Le  petit  Juif  d'Oran  qui,  du  fond  de  son  échoppe, 
à  la  clarté  douteuse  de  sa  lampe  de  pauvre,  rêve, 
en  préparant  ses  examens,  à  la  gloire  d'être  un  jour 
officier  français  ou  ingénieur  français,  celui-là  se 
fait  de  la  France  une  idée  plus  haute,  plus  con- 
forme à  son  rôle  traditionnel,  plus  digne  d'elle, 
que  les  massacreurs  des  tramv^ays  d'Alger.... 

J'ai  pu  montrer  que  la  «  suprématie  des  Juifs  » 
n'est  qu'un  mot,  qu'on  exagère  en  parlant  de  leur 

3; 


Georges  Delahache 

solidarité,  qu'on  calomnie  en  niant  leur  patrio- 
tisme, —  et  je  n'ai  peut-être  convaincu  personne, 
j'entends  de  ceux  qui  ont  une  opinion  contraire. 
Même  si  leur  conviction  est  ébranlée  par  ces  rai- 
sonnements, nos  adversaires  n'acquiesceront  que 
du  bout  des  lèvres,  comme  ces  timides  auxquels, 
après  avoir  plaidé,  discuté,  insisté  pendant  des 
heures,  on  arrache  enlin  un  engagement  contraire 
à  leurs  plus  chères  routines,  et  qui,  dès  qu'on  a 
tourné  le  dos,  se  ressaisissent  et  vous  dépêchent 
un  billet  embarrasse  pour  se  rétracter.  —  Oui, 
vous  avez  raison,  tout  ce  que  vous  dites  est 
juste...  Mais  ce  sont  des  Juifs,  et  je  me  délie...  C'est 
le  sans  dot,  c'est  le  tarte  à  la  crème,  l'éternel 
refrain,  tenace,  obstiné,  absurde,  de  ceux  qui  n'ont 
ni  raisons,  ni  raison...  Le  vieux  Démos  a  l'imagi- 
nation surexcitée,  le  cœur  et  la  raison  pervertis  par 
une  passion  —  la  nmsiijuc  militaire.  —  et  par  une 
haine  —  le  Juif, — cl  la  (|ucstion  s'étant  un  jour, 
devant  lui,  grâce  à  des  sojdiismes  habiles,  posée 
entre  1'  «  Armée  »  et  un  certain  Dreyfus,  il  ne  lui 
était  plus  possible  d'être  juste. 

C'est  que  son  sentiment  tient  à  des  racines  pro- 
fondes :  d'abord  hi  haine  de  l'homme  asservi  par 
une  vieille  discipline  intellectuelle,  morale  et 
sociale,  contre  celui  qui,  plus  indépendant,  plus 
capable    d'initiative    et    d'énergie,    plus    désireux 

38 


JUIFS 

d'arriver  à  quelque  chose  sur  cette  terre,  cherche  à 
«  réussir  »  avec  plus  de  persévérance  et  d'ingénio- 
sité ;  la  haine  aussi  de  celui  qui  mène  péniblement 
une  vie  médiocre  contre  un  groupe  d'hommes,  dont 
beaucoup,  pauvres  aussi  à  l'origine,  sont  parvenus 
à  l'aisance,  et  dont  les  noms,  très  significatifs,  ne 
lui  permettent  pas  d'ignorer  Torigine  et  la  religion  ; 
le  besoin  de  ne  pas  regarder  en  soi,  de  ne  pas  cher- 
cher en  soi  les  causes  du  mal  et  les  possibilités  de 
remède,  mais,  directement,  commodément,  d'ac- 
cuser les  autres,  de  jeter  la  responsabilité  de  son 
mal  personnel  et  du  mal  social  sur  un  homme  ou 
sur  un  groupe  d'hommes  :  cela  soulage  délicieuse- 
ment la  conscience  :  c'est  la  faute  à  Voltaire  —  c'est 
la  faute  à  Rousseau  —  c'est  la  faute  aux  Juifs,  —  et, 
quand  ces  idées  ont  pénétré  dans  son  esprit,  l'hon- 
nête ouvrier  qui  gagne  cinq  ou  six  francs  par  jour 
s'imagine  qu'il  serait  patron  millionnaire  depuis 
longtemps  si  les  Rothschild  étaient  toujours  restés 
dans  le  ghetto  de  Francfort. 

Mais  il  y  eut  aux  violences  de  la  dispute  une 
raison  plus  profonde  et  plus  intime  encore.  L'af- 
faire Dreyfus  n'est  peut-être  qu'un  incident  d'une 
lutte  très  vieille  —  vieille  comme  la  France. 
Augustin  Thierry,  Taine,  Michelet  l'ont  répété  : 
en  ce  pays  plus  peut-être  qu'en  tout  autre  subsiste 
l'antagonisme  entre  les  conquérants  et  les  conquis, 

39 


Georges  Delahache 

entre  les  seigneurs  qui  pendant  des  siècles  furent 
les  maîtres,  et  les  humbles  qui  pendant  des  siècles 
ne  vécurent  que  par  et  pour  les  seigneurs.  Brisés 
par  89,  les  premiers  ne  se  sont  jamais  consolés  de 
leur  chute.  AlTranchis  et  exaltés  par  89,  les  seconds 
nont jamais  satisfait  complètement  leur  désir  de 
liberté  absolue.  Parmi  les  descendants  de  la  vieille 
noblesse  puissante  et  riche,  les  uns  ont  conservé  à 
travers  les  révolutions  politiques  et  économiques 
leurs  fortunes  intactes.  Ils  possèdent  maison  de 
ville  et  maison  des  champs,  des  arrondissements 
entiers,  des  mines  entières,  des  domaines  infinis  en 
France  et  à  l'étranger,  et  le  chifTre  représentatif  de 
leurs  biens  ne  serait  pas  moins  stupéfiant  pour 
limagination  des  petits  bourgeois  et  des  prolétaires 
qne  celui  de  la  fortune  du  juif  Rothschild.  Mais  s'ils 
ont  encore  la  richesse,  ils  n'ont  plus  tout  à  fait  le 
pouvoir  :  d'autres  puissances  se  sont  élevées  à  coté 
de  la  leur,  nées  de  rien,  et  ils  voient  avec  regret 
ces  puissances  roturières,  puisque  par  leur  seule 
existence,  elles  diminuent  l'importance  de  la  leur, 
et  que  sur  elles  le  «  privilège  de  ranti(iuo  noblesse  », 
la  «  pureté  du  sang  »,  le  «  long  dévouement  aux 
rois  »,  l'éclat  du  titre  ne  leur  assurent  plus  qu'une 
supériorité  très  vaine  et  très  illusoire.  Ils  étaient  les 
premiers  jadis,  même  pauvres  :  aujourd'hui,  même 
riches,  ils  ne  sont  plus  les  premiers  de  droit.  Dans 

40 


JUIFS 

la  vie  ordinaire,  les  nécessités  politiques  et  sociales, 
les  relations  mondaines,  la  communauté  des  habi- 
tudes et  des  opinions,  ont  pu,  entre  catholiques, 
atténuer  certaines  aversions  —  quoique  le  feu  couve 
toujours  et  que  les  moindres  flammèches  d'une  dis- 
cussion un  peuvive  risquent  de  rallumer  l'incendie... 
Mais  les  chances  de  désastre  sont  beaucoup  plus 
nombreuses  entre  catholiques  et  juifs.  C'est  que, 
même  —  ou  surtout  —  dans  le  «  grand  monde  »  où 
semblent  fraterniser  grands  juifs  et  grands  chré- 
tiens, ceux-là  sont  pour  ceux-ci,  par  le  seul  fait  de 
leur  existence,  je  le  répète,  le  symbole  de  la  grande 
commotion  qui  a  élevé  les  uns  et  abaissé  les  autres. 
Les  Juifs  auront  beau  s'enfler  pour  prendre  un  air 
d'ancien  régime  :  ils  sont  la  démocratie,  le  produit 
de  la  Révolution.  Ajoutez  que  ce  Juif,  même  baron 
et  vivant  de  la  vie  élégante  du  Faubourg,  échappe 
«  par  définition  »  au  souvenir  d'antiques  traditions 
^qui  sont  une  consolation  pour  la  noblesse  et  par 
lesquelles  les  nobles  même  déchus  tiennent  toujours 
les  «  parvenus  »  de  leur  monde  :  le  souvenir  de  la 
tutelle  ancienne,  des  relations  de  suzerain  à  vassal, 
de  cette  soumission  dont  l'Église  pendant  des 
siècles  inculqua  la  nécessité  aux  âmes  des  fidèles, 
traduisant  ainsi  dans  le  langage  social  l'idée  sublime 
de  résignation  pour  en  faire  un  procédé  très  pra- 
tique de  gouvernement.  Enfin  l'antisémitisme  con- 

4i 


Georges  Delahache 

sti tuait  pour  eux  un  moyen  facile  de  se  refaire  une 
vertu  en  rejetant  sur  un  bouc  émissaire  la  respon- 
sabilité de  tous  les  crimes  et  de  toutes  les  hontes, 
de  diminuer  leur  impopularité  en  spéculant  sur  celle 
des  autres,  et  de  montrer  du  doigt  d'autres  inso- 
lentes fortunes  pour  que  les  leurs  échappassent 
peut-être  plus  aisément  à  l'envie  publique. 

Mais  si  ceux  qui  possèdent  avec  un  nom  illustre 
les  moyens  pécuniaires  d'en  soutenir  dignement 
l'éclat  selon  l'honneur  du  monde,  voient  avec  cette 
mauvaise  humeur  des  hommes  nouveaux  se  tailler 
une  place  à  coté  de  la  leur,  quels  sentiments  de  ran- 
cuneuse  et  basse  jalousie  doivent  fermenter  dans 
l'âme  des  nobles  anémiés  et  ruinés  !  Les  biens  des 
ancêtres,  depuis  un  siècle,  ont  fondu  ;  la  famille 
s'est  divisée  à  l'infini,  et  la  fortune  avec  elle  :  l'un, 
pour  se  relever,  a  fait  des  spéculations  malheu- 
reuses, l'autre,  pour  se  distraire,  a  dépensé  au  jeu 
et  aux  femmes  plus  d'argent  cpi'il  ne  convenait. 
Les  ressorts  tlu  corps  et  de  l'àme  se  sont  détendus 
dans  la  fête  ou  dans  l'inertie.  Et  maintenant  les 
jeuues  végètent,  bienheureux  d'accepter  encore 
quelque  fonction  administrative  ou  militaire  à  dix 
louis  par  mois.  Et  si  l'on  a  été  obligé,  pour  subsis- 
ter quand  même,  de  vendre  à  quelque  Juif  parvenu, 
mais  qui  n'était  pour  rien  dans  la  débAcle.  une 
chasse,    un   domaine,   des    collections    précieuses, 

42 


JUIFS 

avouez  que  l'injure  est  trop  tentante,  et  qu'il  fau- 
drait, pour  observer  la  dignité  du  silence,  une  trop 
belle  âme. 

Voilà  par  quel  processus  psychologique  et  quelles 
modifications  sociales  les  «  aristocrates  »  ont  été 
naturellement  antisémites,  entraînant  avec  eux  l'ar- 
mée, le  haut  clergé,  la  haute  finance  catholique,  tout 
ce  qui  veut  se  rapprocher  de  la  noblesse,  épouser 
ses  traditions,  ses  préjugés,  ses  passions,  ses  modes, 
comme  pour  profiter  de  l'antiquité  de  sa  gloire,  — 
tout  ce  qui  a  toujours  vécu  du  principe  d'autorité, 
et  veut  aujourd'hui,  si  ébranlé  soit-il,  le  ressusciter 
contre  le  Juif.  En  face  d'eux  alors  les  autres  se  sont 
levés,  et  non  pas  seulement  ceux  qui  au  principe 
d'autorité  absolue  opposeraient  volontiers  le  prin- 
cipe de  liberté  absolue,  mais  ceux  qui  simplement 
n'acceptent  pas  sans  discussion  et  sans  examen  le 
mot  d'ordre,  l'opinion  hiérarchique,  l'interpréta- 
tion traditionnelle,  tous  ceux  qui  regrettent  peut- 
être  la  tranquillité  d'âme  et  de  conscience  que  donne 
la  Foi,  mais  qui  ne  se  résoudront  jamais  à  étrangler 
en  eux  la  Raison.  Le  jour  où  le  capitaine  Alfred 
Dreyfus  reçut  l'ordre  de  se  rendre  au  ministère  de 
la  guerre,  le  i5  octobre  1894,  en  tenue  civile,  pour 
une  séance  d'inspection  générale,  ce  n'était  rien 
qu'une  mauvaise  petite  querelle  de  bureaucrates 
jaloux,  —  ce  n'était   que   les  deux  moitiés  de  la 

43 


Georges  Delahache 

France  qui  se  détachaient  Tune  de  l'autre,  le  réveil 

furieux,  au  grand  jour,  de  deux  intérêts  et  de  deux 

esprits  éternellement  en  lutte  sourde,  et  le  <r  beau 

tapage  »  rendu  plus  inévitable  et  peut-être  avancé 

de  cinquante  ans. 

* 
*  * 

Quand,  deux  heures  après  l'arrestation  du  capi- 
taine, le  directeur  du  Cherche-Midi  lalla  visiter,  il 
le  trouva  «  tout  bouleversé  dans  sa  chambre  :  le  ca- 
pitaine Dreyfus  avait  l'air  d'un  fou,  les  yeux  san- 
glants et,  à  mes  premières  paroles,  il  ne  répondit 
que  par  des  sons  rauqucs»...  (i)  Il  se  frappait  la 
tête  contre  les  murs,  il  tournait  «  comme  un  lion  en 
cage  »  (2),  ahuri,  fou  de  douleur  et  de  surprise,  cher- 
cliant,  ne  comprenant  pas... 

Cette  rage  folle  du  prisonnier  contre  les  murs  de 
sa  prison,  c'était  par  avance  comme  un  symbole  des 
colères  également  légitimes  et  naturelles,  également 
insensées  et  impuissantes,  qui  devaient  soulever  à 
plusieurs  reprises,  entre  l'incidont  Schourer-Kestner 
et  la  condamnalion  de  Rennes,  les  âmes  généreuses 
et  justes.  Loi'sque  le  Président  Delegorgue  laissait 
tomber  de  sa  voix  pale,  avec  la  conscience  d'une 


(1)  Disposition  du  ooniinandant  Foi-zinclli  dcvanl  la  Cour  de  Cas- 
sation, le  2-1  déccnibrc  189N. 

(2)  Lcllrc  du  capHainc  Dreyfus  à  sa  femme,  décembre  1894. 

44 


JUIFS 

autorité  tranquillement  brutale,  ces  mots  :  «La  ques- 
tion ne  sera  pas  posée  »  ;  lorsque  M.  Cavaignac, 
dans  son  cabinet  ministériel,  tenant  devant  lui  le 
colonel  Henry  désemparé,  eut  la  discrétion  de  ne 
pas  pousser  l'interrogatoire  plus  loin  qu'il  ne  con- 
venait aux  désirs  secrets  d'un  état-major  embar- 
rassé, —  ou,  au  sortir  de  cet  entretien,  l'adresse  de 
n'en  communiquer  aux  agences  qu'un  compte  rendu 
qui  suffit  à  expliquer  l'arrestation  d'Henry,  mais 
non  pas  à  expliquer  sa  conduite  ;  lorsque,  par  des 
sentiments  de  dignité  et  de  réserve  d'ailleurs  expli- 
cables, les  juges  de  Rennes  se  refusèrent  à  inter- 
roger Schwarzkoppen,  et  que  Schwarzkoppen,  non 
interrogé,  décida  de  ne  point  parler,  —  nous  avons 
tous  compris,  atterrés,  à  quelle  triste  impuissance 
est  réduit  l'homme  qui  veut  savoir  en  face  de 
l'homme  qui  ne  veut  rien  dire,  et  frémi  de  rage 
devant  cette  main  de  plomb  de  l'Impossibilité  Maté- 
rielle qui,  immanquablement,  s'abattait  sur  la 
Vérité  chaque  fois  que,  penchée  en  avant,  la  Vérité 
allait  faire  le  saut  décisif. 

Les  Juifs  sont  et  demeurent  citoyens  français. 
Si  les  Juifs  de  France  savent  comprendre  qu'ils 
ont  commis,  par  le  seul  fait  d'avoir  raison,  une 
faute  qu'on  ne  pardonne  jamais;  qu'ils  ne  peuvent 
pas  plus  compter  qu'auparavant  sur  l'équité  bien- 

'  45  ui. 


Georges  Delahache 

veillante  de  leurs  concitoyens,  qu'ils  doivent  être 
plus  rigoristes  envers  eux-mêmes  que  leurs  plus 
âpres  adversaires,  et  qu'enfin  ils  sont  condamnes 
à  la  vertu,  comme  les  protestants  du  dix-septième 
siècle,  comme  les  jansénistes,  comme  toutes  les 
minorités  persécutées,  alors  ni  Tépilepsie  de 
M.  Drumont  et  de  M.  Rocliefort,  ni  la  sophistique 
de  M.  Maurras  et  de  M.  Lemaitre  ne  les  empê- 
cheront de  vivre  leur  vie  en  France.  Car  leur 
cause  est.  qu'on  le  veuille  ou  non.  une  cause 
essentiellement  française  :  quand,  parlant  de  l'Af- 
faire Dreyfus,  on  disait  que  la  France  avait  son 
cas  de  conscience,  que  voulait-on  dire,  sinon  que 
l'âme  de  la  France  était  disputée  entre  une  passion 
et  une  idée,  entre  un  préjugé  et  un  principe,  entre 
un  caprice  de  démocratie  soupçonneuse  et  jalouse, 
et  ce  rôle  de  justicière  qu'elle  se  vantait  d'avoir 
tenu  dans  l'humanité?  Les  Juifs  sont  les  Armé- 
niens de  l'Europe.  Ils  sont,  devant  une  sorte 
d'absolutisme  démocratique  dont  la  «  loi  de  dessai- 
sissement »  a  été  la  plus  significative  et  la  plus 
odieuse  manifestation,  ce  qu'étaient,  devant  l'abso- 
lutisme monarchique,  les  hommes  de  1789.  Ils 
sont  ce  qu'est  depuis  1S71  la  France  elkvmème. 
Ils  représentent,  en  face  de  la  Force  et  du  Nombre, 
l'inéluctable  Droit. 


L'AFFAIRE   HERVÉ 


On  peut  à  présent  publier  qu'il  y  a  longtemps  que 
l'affaire  Hervé  est  finie.  Elle  est  finie  du  jour  où 
M.  Gustave  Hervé,  qui  était  professeur,  mit  les  pieds 
dans  les  salles  de  rédaction  de  la  Petite  République. 

Le  soir  de  la  séance  où  le  Conseil  Supérieur  de 
l'Instruction  publique  avait  condamné  Hervé,  celui  des 
juges  qui  depuis  le  commencement  de  l'affaire  et  dans 
les  débats  même  avait  défendu  l'accusé  avec  le  plus  de 
patience  exacte,  avec  le  plus  de  sérieux,  avec  le  plus  de 
sûreté,  quittant  la  séance,  rencontra  M.  Gustave  Téry. 

—  Eh  bien  ?  demanda  Téry. 

—  Eh  bien  il  est  condamné,  et  vous  pouvez  vous 
vanter  d'y  avoir  contribué  pour  beaucoup. 

—  Tant  mieux,  répondit  Téry,  c'est  ce  que  nous 
voulions. 

Puisque  nos  États-Majors  continuent  à  nous  faire 
battre  d'un  cœur  léger,  puisque  dans  cette  aÛ'aire,  où 
tant  et  de  si  grosses  libertés  se  jouaient,  M.  Gustave 
Téry  s'est  fait  général  en  chef  à  trente  ans  et  dictateur, 
quand  nous  aurons  siibi  la  dernière  défaite,  nous  lui 
demanderons  le  compte  qu'il  nous  doit.  Quand  la 
dernière  cour  de  justice  aura  rendu  la  dernière  sentence, 
nous  dirons  tout  ce  que  nous  savons  de  l'affaire  Téry. 


Nous  publions  ci-après  les  articles  de  Hervé  qui  nous 
restaient  sur  le  marbre. 


Gustave  Hervé 


A  BAS  LA  GUERRE 

Une  délégation  d'ouvriers  anglais,  représentant 
plusieurs  centaines  de  syndicats  et  de  coopératives, 
a  été  reçue  à  la  Bourse  du  travail  de  Paris  par  plu- 
sieurs milliers  de  travailleurs  français.  Les  ouvriers 
anglais  venaient  déclarer  à  leurs  camarades  français  que 
malgré  les  excitations  de  la  presse  chauvine  doutre- 
Manclie  il  y  a  là  bas,  de  l'autre  côté  du  détroit,  bon 
nombre  de  travailleurs  qui  détestent  la  guerre  et  qui 
n'éprouvent  pour  le  reste  du  prolétariat  que  des  senti- 
ments de  fraternité.  Ces  bonnes  et  réconfortantes 
paroles  ont  été  acclamées  comme  elles  le  méritent. 

C'est  mi  signe  des  temps  nouveaux,  qui  sont  proches, 
que  cette  nausée  de  sang  qui  saisit  la  partie  la  plus 
saine  et  la  plus  consciente  du  prolétariat  universel,  au 
moment  précis  où  nos  classes  dirigeantes,  celles  de 
France,  d'Angleterre  et  des  autres  pays,  commettent  au 
Transvaal,  en  Chine,  aux  Pliilippines,  au  Soudan  et 
ailleurs  les  atrocités  que  vous  savez.  «  Assez  de  sang  ! 
à  bas  la  guerre  !  »  voilà  ce  que  signifie  cette  simple  et 
touchante  démarche  d'une  partie  du  prolétariat  anglais  î 

Un  jour  viendra,  chacun  le  pressent  aujourd'hui,  où 
les  prolétaires  ne  se  '.-ontenteront  pas  de  ces  manifes- 
tations élo(juentes,  mais  platoniques.  _ 

Un  jour  viendra  où  quand  des  troupes  de  soudards 
partiront  pour  aller  égorger  des  Boers,  des  Chinois  ou 
des  nègres,  sur  leur  roule,  à  chaque  station  du  chemin 
de  fer,  jusque  sur  le  quai  du  port  d'embarquement,  les 
travailleurs  organisés  et   conscients   leur  crieront  à  la 

48 


NOS    INTERETS   EN   CHINE 

face  :  «  A  bas  la  guerre  !  Vivent  les  Chinois!  Vivent  les 
Boers  !  » 

Un  jour  viendra  où  les  travailleurs,  au  lieu  de  faire 
seulement  la  grève  pour  défendre  leurs  salaires,  la  pro- 
clameront pour  entraver  le  départ  de  ces  expéditions 
de  flibustiers,  et  où  les  chauffeurs  et  mécaniciens  des 
paquebots  refuseront  de  conduire  sur  les  champs  de 
bataille  asiatiques  ou  africains  cette  triste  chair  à 
canon. 

Un  jour  viendra  où,  à  la  menace  d'une  déclaration  de 
guerre  en  Europe,  dans  tous  les  pays  le  prolétariat  se 
dressera  et  criera  à  la  face  de  ses  maîtres  :  «  Si  vous 
déclarez  la  guerre,  nous  commençons  la  guerre  civile,  la 
Révolution  sociale  !  S'il  faut  risquer  sa  peau,  s'il  faut 
faire  la  guerre,  nous  ne  la  ferons  pas  aux  prolétaires 
des  autres  pays,  nos  frères;  nous  la  ferons  à  la  classe 
qui  nous  exploite  I  » 

Ce  jour-là,  la  guerre  de  nation  à  nation  aura  vécu. 

Et  quand  ce  jour  arriver a-t-il  ? 

Il  arrivera,  prolétaires  des  champs  et  des  villes, 
quand  vous  le  voudrez,  quand  une  minorité  énergique 
se  trouvera  parmi  vous  qui  le  voudra  résolument. 

NOS   INTÉRÊTS    EN    CHINE 

Ouvrier  français,  les  journaux  et  les  gens  bien  pen- 
sants te  diront  : 

—  Allons  en  Chine;  obligeons  les  Chinois  à  nous 
laisser  construire  chez  eux  des  voies  ferrées,  et  exploi- 
ter leurs  mines.  Plus  nous  introduirons  en  Chine  de 
matériel  de  chemins  de  fer,  plus  nous  importerons  de 
rails,  de  locomotives,   de  machines  de  toutes  sortes, 

49 


Gustaçe  Hei'çé 

plus  lu  auras  de  travail  à  l'usine,  plus  tes  salaires  s'élè- 
veront. 

Et  moi  je  te  dis  : 

—  Il  y  a  là-bas,  en  Chine,  400  millions  d'habitants 
habitués  à  se  contenter  pour  toute  nourriture  d'une 
poignée  de  riz  et  d'une  pincée  de  thé  ;  un  salaire  de 
quelques  sous  peut  les  faire  vi>Te;  les  capitalistes 
d'Europe,  s'ils  s'établissent  en  maîtres  là-bas,  y  trou- 
veront une  main-d'œuvre  à  ion  marché,  à  vil  prix.  Ils 
bâtiront  là-bas  des  usines  qui,  avant  peu,  inonderont 
les  marchés  d'Europe  de  produits  à  bon  marché  : 
machines,  outils,  tissus.  Et  les  manufactures  d'Europe, 
tuées  par  la  concurrence,  se  fermeront  peu  à  peu;  et 
les  chômages  commenceront  pour  toi  et  les  maigres 
salaires.  Ouvrier  français,  veux-tu  que  la  France  fasse 
la  guerre  aux  Chinois? 

Paysan  français,  les  journaux  cl  les  gens  bien  pen- 
sants te  diront  : 

—  C'est  ton  intérêt  aussi  que  la  France  se  crée  des 
débouchés  en  Chine  ;  plus  les  gros  financiers  français 
et  les  gros  manufacturiers  français  seront  riches,  plus 
les  ouvriers  dos  villes  auront  du  travail  et  seront  à 
l'aise,  plus  le  bien-èlro  général  sera  grand  et  le  lien  avec. 

Et  moi  je  te  dis  : 

—  Les  gros  usiniers  et  les  gros  linanciers  peuvent 
s'enrichir  et  tu  n'auras  pas  un  sou  de  plus  en  poche. 
Une  guerre  en  Chine,  loin  de  t'enrichir,  ne  pourra 
qu'augmenter  les  inqxMs,  déjà  si  lourds,  qui  pèsent  sur 
toi  ;  toutes  les  guerres  coûtent  cher,  toutes  finissent 
par  des  emprunts  et  des  augmentations  d'impôts.  Ne  le 
Irouves-tu  pas  déjà  assez,  chargé?  Paysan  français, 
veux-tu  que  la  France  fasse  la  guerre  aux  Chinois? 

5o 


EMBARQUEMENT   POUR   LA   CHINE 

Ouvrier  français,  paysan  français,  les  journaux  et  les 
gens  bien  pensants  te  diront  : 

—  La  France,  seule  des  grandes  nations,  ne  peut  pas 
se  désintéresser  de  la  question  de  Chine  ;  si  les  autres 
s'agrandissent  là-bas,  elle  doit  aussi  réclamer  sa  part; 
la  France  doit  tenir  son  rang  dans  le  monde  ;  noblesse 
oblige. 

Et  moi  je  vous  dis  : 

—  Quand  les  troupes  européennes  auront  vaincu  les 
Chinois,  les  gouvernements  anglais,  russe,  allemand, 
français,  japonais  voudront  chacun  avoir  les  meilleurs 
morceaux  du  gâteau  ;  ils  ne  se  mettront  pas  facilement 
d'accord  et  alors  ils  se  battront  ;  tôt  ou  tard,  soyez-en 
sûrs,  peut-être  bientôt,  ces  affaires  de  Chine  amèneront 
de  terribles  guerres  en  Europe,  et  c'est  vous  qui,  à  votre 
tour,  serez  conduits  à  la  boucherie  ?  Ouvrier  français, 
paysan  français,  voulez-vous  que  la  France  fasse  la 
guerre  aux  Chinois  ? 

Donc,  dimanche,  on  embarquait  à  Marseille  de  la 
chair  à  canon  pour  l'abattoir  chinois.  Ils  étaient  là 
quatre  cents  malheureux  à  qui,  dès  leur  bas  âge,  dès 
l'école  primaire,  on  a  dépravé  le  sens  moral  en  exaltant 
devant  eux  tous  les  traîneurs  de  sabre,  genre  Napo- 
léon, qui  ont  ensanglanté  l'Europe  sous  l'uniforme  fran- 
çais; à  dix-huit  ans,  ils  se  sont  enrôlés  comme  engagés 
volontaires  dans  les  troupes  de  la  marine  pour  imiter, 
selon  leurs  moyens,  ces  héros  du  vieux  temps;  à  moins 
que  ce  ne  soient  tout  simplement  de  pauvres  prolé- 
taires, ignorants  et  inconscients,  qui,  crevant  de  faim 
chez  eux,  sont  entrés  à  la  caserne,  qui  leur  procurait  du 
moins  une  pitance  régulière.  A  leur  tète,  quelques  dou- 

5i 


Gustave  Hervé 

zaines  d'officiers,  tous  plus  décorés  et  plus  empanachés 
les  uns  que  les  autres,  qui  ont  embrassé  la  noble  profes- 
sion des  armes,  pour  les  mêmes  motifs,  ou  plus  souvent 
encore  pour  avoir  un  métier  honoré,  un  uniforme  bril- 
lant et  bien  vu  des  femmes. 

Vous  croyez  peut-être  qu'on  les  a  embarqués  dis- 
crètement, sans  bruit,  de  nuit,  comme  des  bourreaux 
qui  vont  exécuter  la  sale  besogne  de  mettre  à  la  raison 
des  gens  qui  ne  sont  pas  dans  leur  tort?  Pas  du  tout. 
Toute  la  ville  était  en  fête  en  leur  honneur;  les  femmes 
leur  jetaient  des  paquets  de  tabac  et  de  cigarettes;  les 
lîonnnes  hurlaient,  avec  leur  accent  méridional,  de  for- 
midables «  ^'ive  l'armée  !  »  Le  président  de  la  Répu- 
blique lui-mùme,  assisté  du  ministre  de  la  marine, 
s'était  dérangé  de  Paris  exprès  pour  leur  porter  les 
adieux  du  pays,  et  quels  adieux  I  II  parle  aussi  bien 
que  Tempereur  Guillaume,  notre  président  I  Le  refrain 
que  le  kaiser  allemand  avait  entonné  au  départ  des 
troupes  allemandes,  avec  des  paroles  féroces  (jui  ont 
scandalisé  tant  de  gens,  l'auguste  Loubet  l'a  repris  d'un 
air  plus  paterne,  mais  au  fond  il  n'a  pas  tenu  un  autre 
langage:  lui  aussi  est  venu  nous  parler  de  nos  droits 
violés!  des  lois  essentielles  de  la  civilisation  violées 
par  les  Chinois!  lui  aussi  a  éprouvé  le  besoin  d'exciter 
à  la  vengeance  ces  soudards  (pii  ont  pourtant  si  peu 
besoin  d'être  excités  à  la  violence.  «  Ils  ne  reviendront 
pas,  s'est-il  écrié,  sans  leur  avoir  intligé  un  châtiment 
exemplaire.»  Seul,  au  milieu  de  tous  ces  égarés,  le 
maire  socialiste  de  Marseille,  le  citoyen  Tlaissières,  est 
venu  faire  entendre  quelques  paroles  de  vérité  et  d'hu- 
manité, mais  avec  quelle  discrétion  et  quelle  timidité 
encore! 

52       * 


EMBARQUEMENT    POUR   LA   CHINE 

Avec  la  candeur  immense  et  la  grosse  naïveté  que  nos 
lecteurs  doivent  commencer  à  me  connaître,  j'avais 
rêvé  autre  chose,  j'avais  rêvé,  dans  la  bouche  du  pre- 
mier magistrat  de  la  République  française,  un  langage 
autre  cpie  celui  de  l'empereur  allemand.  J'avais  rêvé 
qu'il  tiendrait  aux  troupes  à  peu  près  ce  langage:  «Mes 
enfants,  nos  pères  ont  eu  de  graves  torts  envers  les 
Chinois  ;  ils  ont  commis  contre  eux  de  grands  crimes  ; 
ils  se  sont  introduits  chez  eux  avec  effraction,  à  main 
armée,  et  Us  les  ont  violentés.  Les  Chinois  ont  lini  par 
se  révolter  contre  nos  procédés;  la  vérité  m'oblige  à 
confesser  que  leur  insurrection  est  sainte  et  légitime. 

«  Dans  leur  légitime  colère,  ils  assiègent  à  Pékin 
l'ambassade  française,  où  il  y  a  des  hommes  et  des 
femmes  qui  ne  sont  pas  responsables,  plus  que  nous, 
des  brigandages  de  nos  ancêtres.  Vous  n'allez  là-bas 
que  pour  les  déli\Ter. 

«  Le  gouvernement  de  la  République  est  d'ailleurs  en 
pourparlers  pour  obtenir  un  sauf-conduit  efficace  pour 
nos  nationaux.  En  revanche,  nous  nous  engagerons  à 
ne  plus  entrer  en  Chine  contre  la  volonté  des  habitants  ; 
le  gouvernement  de  la  République  espère  de  cette  ma- 
nière rendre  votre  intervention  inutile  et  vous  épargner 
la  triste  besogne  de  combattre  contre  des  gens  qui  ne 
font  que  se  défendre  contre  nos  violences. 

«  Si  par  malheur  nous  ne  réussissions  pas  à  éviter  un 
conflit  armé,  souvenez-vous  que  même  en  Asie  vous 
devez  respecter  la  \ie  des  femmes  et  des  enfants,  sou- 
venez-vous que  vous  luttez  contre  des  hommes  envers 
qui  nous  avons  de  graves  torts.  » 

A  défaut  du  chef  attitré  de  la  bourgeoisie,  je  rêvais 
que  ce  serait  le  maire  de  Marseille,  l'élu  du  parti  socia- 

53 


Gustave  Hervé 

liste,  qui  donnerait  à  la  France  et  au  monde  entier  une 
grande  Icron  de  morale  internationale.  Je  rêvais  qu'il 
s'abstiendrait  de  paraître  dans  le  cortège  officiel  et 
qu'il  expliquerait  à  ses  électeurs  son  attitude  dans  une 
proclamation  conçue  à  peu  près  ainsi  :  «Citoyens,  le 
parti  socialiste,  le  grand  parti  des  opprimés,  qui  rêvent 
d'établir  ici  et  partout  le  règne  de  la  justice  sociale,  ne 
saurait  admettre  que  sous  prétexte  de  civilisation  les 
armées  de  la  République  obligent  le  peuple  chinois  à 
accepter  par  la  force  nos  produits  et  nos  mœurs. 

«  Il  n'éprouve  que  de  la  pitié  et  de  la  honte  pour  les 
machines  humaines  qui  vont  là-bas,  par  ordre,  fusiller 
des  Chinois  qui  sont  chez  eux,  comme  sur  un  ordre  de 
leurs  chefs  ils  fusilleraient  impitoyablement  n'importe 
lequel  de  vos  camarades  en  grève. 

«  La  municipalité  de  Marseille  s'abstiendra  donc  de 
paraître  dans  le  cortège  officiel. 

«  Elle  invite  les  socialistes  marseillais  à  crier  sur  le 
passage  des  soudards  :  a  Vivent  les  Chinois  !  A  bas  la 
«  guerre  I  » 

Hélas  !  ce  n'était  que  des  rêves  î  J'oubliais  que  M.  Flais- 
sières,  qui  est  un  homme  arrivé,  devait  parler  et  agir 
avec  toute  la  réserve  et  toute  la  prudence  des  gens 
arrivés,  et  qu'il  n'aime  pas  l'esclandre.  J'oubliais  que 
M.  Loubet,  qui  est  plus  arrivé  encore,  n'a  qu'une  ambi- 
tion :  se  maintenir  en  paix  à  l'Elysée,  en  désarmant  les 
nationalistes  par  ses  avances;  j'oubliais  qu'il  n'allait 
à  Marseille  que  pour  leur  faire  sa  cour,  pour  obtenir  du 
baron  Chrisliani  (ju'il  respecte  désormais  son  chapeau, 
pour  obtenir  surtout  des  oHiciers  de  Monlélimar  qu'ils 
ne  recommencent  pas  à  pisser  en  corps  contre  sa 
maison. 

64 


AU  CONSEIL  GÉNÉRAL  DE  L'YONNE 

Notre  Conseil  général  est  composé  de  radicaux  pour 
qui  toute  la  question  sociale  se  confond  avec  la  ques- 
tion cléricale.  Un  radical,  par  le  temps  qui  court,  c'est 
tout  simplement  un  anticlérical,  quelquefois  même  c'est 
tout  au  plus  un  mangeur  de  prêtres.  Enlevez  au  clergé 
le  droit  d'enseigner,  expulsez  les  congrégations,  et  vous 
verrez  que  tout  ira  pour  le  mieux  dans  la  meilleure  des 
républiques  :  voilà  toute  la  solution  radicale!  Ces 
réflexions  me  sont  suggérées  par  la  dernière  manifes- 
tation anticléricale  de  notre  Conseil  général.  Pom'  nos 
conseillers,  la  seule  cause  de  la  guerre  de  Chine,  ce 
sont  les  missionnaires  :  donc,  qu'on  laisse  les  mission- 
naires se  débrouiller  comme  ils  pourront  avec  les  indi- 
gènes qu'ils  veulent  convertir  et  qu'en  aucun  cas  on  ne 
leur  prête  main-forte  pour  leur  propagande. 

«  Considérant  que  la  guerre  actuelle  prend  le  carac- 
tère des  guerres  de  religion  qui  sont  la  honte  de  l'huma- 
nité et  que  le  poids  le  plus  lourd  est  supporté  par  la 
démocratie  qui  paie  de  son  sang  et  par  des  impôts  dis- 
proportionnés le  fanatisme  et  l'avidité  des  missionnaires, 
le  Conseil  demande  que  les  missionnaires  soient  laissés 
à  eux-mêmes  et  chassés  de  toutes  les  colonies  fran- 
çaises où  ils  sont  au  milieu  de  populations  crédules  un 
élément  de  troubles  et  de  discordes,  encore  plus  dan- 
gereux que  pour  la  métropole.  » 

Parfait!  Que  les  missionnaires,  qui  sont  souvent  de 
très  braves  gens  et  des  gens  très  braves  que  je  respecte 
malgré  leur  crédulité,  aillent  dans  les  pays  lointains  à 
leur  corps  défendant.  Ils  prétendent   —  et  beaucoup 

55 


Gustave  Herçé 

disent  vrai  —  qu'ils  ne  craignent  pas  le  martjTe;  si 
dans  leur  apostolat  ils  le  rencontrent,  ehl^ien!  qu'ils 
aillent  au  ciel  tout  droit,  nous  n'y  voyons  aucun  incon- 
vénient, mais  de  grâce,  qu'ils  meurent  en  paix  et  ne 
viennent  pas  nous  demander  ni  notre  argent  ni  notre 
peau  pour  les  sortir  du  pétrin  !  Là-dessus,  nous  sommes 
tous  d'accord  avec  le  Conseil  général. 

Mais  vraiment  c'est  se  moquer  du  monde  que  d'attri- 
buer aux  missionnaires  toute  la  responsabilité  de  la 
crise  actuelle!  Voyons!  l'ceuvre  des  missions  catho- 
liques en  Chine  date  du  seizième  siècle  et  les  guerres 
contre  les  Chinois  datent  tout  au  plus  du  milieu  du  dix- 
neuvième  siècle!  Ainsi,  pendant  trois  siècles,  les  mis- 
sionnaires ont  sillonné  la  Chine,  fraîchement  accueillis, 
parfois  martyrisés,  sans  que  jamais  l'ancienne  monar- 
chie ait  songé  à  intervenir.  El  vous  croyez  sérieusement 
que  c'est  en  notre  siècle  d'incrédulité  croissante  que  les 
gouvernements  modernes  auraient  volé  au  secours  des 
pauvres  martyrs  !  Allons  donc  !  c'est  une  mauvaise 
plaisanterie. 

La  protection  des  missionnaires  n'a  été  pour  eux 
qu'un  prétexte  d'intervention  :  si  on  n'avait  pas  eu 
celui-là  on  en  aurait  trouvé  dix  autres.  La  vraie  cause 
de  cet  enthousiasme  subit  des  gouvernants  de  l'Europe 
moderne  à  voler  au  secours  des  missionnaires  et  à  les 
venger,  c'est  tout  simplement  l'arrivée  au  pouvoir, 
depuis  un  siècle,  de  la  bourgeoisie  capitaliste,  mal- 
tresse de  la  grande  industrie,  du  grand  commerce  et  de 
la  plupart  des  grands  journaux  quotidiens.  Sous  le 
régime  de  concurrence  acharnée  qui  nous  étreint,  il  faut 
à  nos  maîtres  des  débouchés  lointains  pour  leurs  pro- 
duits manufacturés,  créés  à  vil  prix  par  le  machinisme 

56 


AU    CONSEIL   GENERAL    DE    L  YONNE 

moderne  ;  il  leur  faut  de  la  matière  première  à  vil  prix 
pour  fabriquer  à  bon  marché  et  soutenir  la  concurrence 
de  leurs  rivaux;  alors,  ces  messieurs  saisissent  toutes 
les  occasions  —  quand  ils  ne  les  font  pas  naître  — 
d'étendre  par  la  force  leur  champ  d'exploitation  :  les 
guerres  de  Chine  n'ont  pas  d'autre  raison.  Elles  ont 
donc  pour  cause  profonde  le  rég-ime  actuel  de  produc- 
tion, régime  de  concurrence  meurtrière  pour  tous, 
régime  de  lutte  à  outrance  entre  les  producteurs, 
maîtres  et  ouvriers,  régime  de  lutte  à  main  armée  pour 
l'ouverture  de  nouveaux  marchés.  Rien  ne  fait  mieux 
sentir  l'urgence  d'une  véritable  organisation  du  travail 
que  ces  continuels  actes  de  brigandage  qui  sont  la  con- 
séquence fatale  du  désordre  et  de  l'anarchie  du  mode 
de  production  actuel. 

Mais  ces  actes  de  brigandage  seraient  beaucoup  plus 
difficiles  à  perpétrer,  si  la  conscience  publique  n'était 
pas  empoisonnée  par  une  religion  aussi  imbécile  et 
aussi  sanglante  que  la  religion  catholicpie,  je  veux  dire 
la  nouvelle  religion  des  peuples  modernes  la  religion 
de  la  i^atrie.  Cette  religion  que  l'enfant  apprend  à 
l'école  et  que  les  journaux  bourgeois  entretiennent  dans 
l'âge  mùr,  enseigne  cette  stupidité  que  tous  les  Français 
forment  une  grande  famille,  qu'il  faut  aimer  et  défendre 
tous  les  membres  de  cette  grande  famille,  que  leurs 
intérêts  sont  communs,  qu'ils  ont  un  patrimoine  com- 
mun de  gloire  à  défendre,  qu'il  faut  toujours  être  prêt  à 
mourir  pour  l'honneur  du  drapeau  et  autres  balivernes; 
qu'il  nous  faut  tenir  notre  rang  dans  le  monde  —  sans 
doute  notre  rang  parmi  les  peuples  de  proie.  Il  n'y  a 
plus,  après  cette  belle  éducation,  qu'à  afl'ubler  nos  glo- 
rieux soldats  et  leurs  illustres  chefs  de  culottes  aux  cou- 


Gustave  Herçé 

leurs  criardes,  de  plumets  tapageurs  :  après  avo 
grisé  la  vue  par  des  exhibitions  carnavalesques,  il  ne 
s'agit  plus  que  de  flatter  Toreille  par  des  musiques, 
trompettes,  cymbales  et  tambours;  quand  on  a  ainsi 
inculqué,  par  tous  les  sens,  par  tous  les  pores,  le 
respect  et  l'admiration  de  l'armée,  les  maîtres  n'ont 
plus  qu'à  l'aire  un  signe,  quand  leur  intérêt  est  en 
jeu  ;  les  soudards  auxquels  ils  ont  mis  une  arme 
meurtrière  à  la  main  sont  prêts  à  toutes  les  sales 
besognes  :  fusillades  d'ouvriers  et  d'ouvrières  désar- 
més comme  à  Fourmies  et  au  François,  extermination 
de  nègres  et  de  Chinois  coupables  de  se  défendre  contre 
leur  invasion. 

Et  les  mères  dont  on  envoie  les  fils  aux  boucheries 
lointaines  de  hurler  «Vive  l'armée»!  Et  les  ou^Tiers 
contre  (jui  les  mêmes  soldats  tireront  demain  si  on  lem* 
en  donne  l'ordre,  de  hurler  «Vive  l'armée»!  Et  le 
Conseil  général  de  l'Yonne  —  radical  naturellement  — 
d'envoyer  à  nos  héroïques  soldats  qui  viennent  d'entrer 
à  Pékin  l'expression  de  son  aU'eclion  et  de  son  admi- 
ration. Pouah! 


A  QUOI  SERVENT  LES  ARMÉES  PERMANENTES 

Nous  connaissions  (h  jà  luni  des  façons  d'employer 
l'armée  : 

Nous  connaissions  l'armée  que  nos  maîtres  lancent 
sur  les  nègres  désarmés  ou  les  jaunes  pacifiques,  pour 
leur  voler  leur  pays,  quand  ils  ont  besoin  de  se  créer 
de  nouveaux  débouchés  ou  de  nouveaux  marchés  pour 
leur  commerce; 

58 


A    QUOI    SERVENT   LES    ARMEES   PERMANENTES 

Nous  connaissions  l'armée,  école  de  discipline  et 
d'abrutissement,  étouffant  l'esprit  d'initiative,  de  libre 
examen  et  de  révolte  par  une  discipline  de  fer  et  des 
exercices  machinaux  complétant  ou  remplaçant  avan- 
tageusement l'éducation  de  l'Église,  faiseuse  de  rési- 
gnés, d'esclaves  ou  de  machines  ; 

Nous  connaissions  l'armée  qui  tire  à  bout  portant  sur 
des  grévistes  désarmés,  pour  intimider  la  classe  ou- 
vrière, la  glorieuse  armée  de  Fourmies  ou  du  Fran- 
çois; 

Ilappartenait  au  ministère  de  «  défense  républicaine  » 
—  c'est  ainsi  que  les  gogos  l'appellent  —  de  vulgariser, 
sinon  de  découvrir,  un  autre  emploi  de  la  troupe  ; 
l'autre  jour,  les  chauffeurs  et  les  soutiers  de  la  Compa- 
gnie transatlantique  se  mettent  en  grève  au  Havre  ;  la 
Compagnie  allait  être  obligée  de  capituler  :  vite  l'escadre 
arrive  au  Havre  et  les  marins  de  l'État  sont  embarqués 
d'office  sur  les  paquebots;  à  Bastia,  les  déchargeurs  du 
port  se  mettent  en  grève  :  cette  fois  ce  sont  cent  cin- 
quante soldats  d'infanterie  qui  viennent  tirer  d'embarras 
la  compagnie  Fraissinet  et  opérer  le  déchargement  de 
ses  navires  ; 

Jusqu'à  quand  les  esclaves  en  uniforme  continue- 
ront-ils à  se  faire  les  fusilleurs  ou  les  alï'ameurs  de  leurs 
pères  en  blouse?  jusqu'à  quand  se  feront-ils  les  chiens 
de  garde  de  leurs  maîtres?  à  quand  les  milices  comme 
en  Suisse,  redoutables  pour  la  défensive,  capables  de 
nous  défendre  contre  les  soudards  et  les  rois  voisins 
mieux  que  ne  l'ont  fait  nos  professionnels  en  1814, 
en  1810,  en  1870,  mais  impossibles  à  utiliser  contre  les 
travailleurs,  soit  pour  les  fusiller,  soit  pour  les  affa- 
mer? 

50 


DEUX  CAS   DE  REFUS  DE  SERVICE    MILITAIRE 
EN   HOLLANDE 

Le  journal  anarchiste  Les  Temps  Nouveaux  conte 
l'histoire  de  deux  conscrits  hollandais  qui  refusèrent 
d'entrer  à  la  caserne  et  de  servir  la  patrie. 

L'un  d'eux,  Wendt,  est  un  chrétien  qui  a  adopté  les 
doctrines  de  Tolstoi,  le  grand  pliilosophe  russe,  sur  la 
non  résistance  au  mal  par  la  violence  ;  à  la  différence 
de  M.  l'abbé  Olivier,  le  brillant  sernionnaire  de  la  cathé- 
drale de  Sens,  Wendt  ne  croit  pas  que  depuis  Jésus  qui- 
conque vit  et  combat  au  service  de  son  pays  soit  un  être 
sacré,  que  le  métier  de  soldat  soit  im  «métier  de  Christ  »; 
il  croit  au  contraire,  comme  j'avais  l'honneur  de  le  soute- 
nir récemment  avec  preuves  à  l'appui  à  M.  le  Curé- 
Archiprétre  de  Sens,  que  le  Christ  a  formellement  défendu 
de  tuer  et  qu'on  ne  saurait  à  la  fois  être  un  vrai  chré- 
tien et  exercer  le  métier  de  tueur  d'hommes.  Consé- 
quent avec  lui-même,  Wendt  refusa  de  se  laisser  dres- 
ser à  tuer  ses  semblables.  Pour  lui  prouver  qu'il  avait 
tort,  un  conseil  de  guerre  le  condauma  à  mi  an  de 
prison. 

Sa  peine  commencée,  son  pasteur  —  Wendt  est  protes- 
tant, je  crois  —  vint  le  trouver  et  lui  expliqua —  ce  que 
j'ai  eu  aussi  l'honneur  d'expliquer  ici  même  à  M.  l'abbé 
Olivier  —  (ju'il  y  a  deux  fa(,'ons  d'interpréter  le  sermon 
sur  la  montagne  ;  que  l'interprétation  radicale  n'est  ni 
la  seule,  ni  la  meilleure;  (pi'onpeut,  i)lus  humainement, 
et  aussi  logiquement,  mlerpréter  le  commandement  de 
Jésus  condamnant  la  violence  et  le  meurtre  en  ce  sens 
qu'il  ne  faut  jamais  provoquer  ni  attaijuer  personne, 
mais  qu'il  n'est  pas  défendu  d'user  de  la  force  pour  re- 

60 


DEUX   CAS   DE   REFUS   DE    SERVICE    MILITAIRE 

pousser  la  violence  ;-que  le  cas  de  légitime  défense  n'est 
peut-être  pas  inconciliable  avec  la  parole  divine  ;  que, 
par  conséquent,  on  peut,  tout  en  étant  chrétien,  accep- 
ter d'être  soldat,  à  condition  de  ne  pas  se  laisser  em- 
ployer à  une  agression  contre  autrui. 

Wendt  se  laissa  convaincre  ;  il  adressa  alors  à  la  reine 
ime  requête  pour  demander  sa  grâce,  mais  comme  déci- 
dément il  ne  pouvait  surmonter  sa  répugnance  de  chré- 
tien pour  le  noble  métier  des  armes,  il  sollicita  et  obtint 
la  faveur  d'être  incorporé  dans  les  ambulanciers. 

Je  souhaite  au  christianisme,  dégénéré  et  falsifié  de 
nos  jours,  beaucoup  d'adeptes  de  la  trempe  et  de  la 
valeur  morale  de  ce  chrétien  hollandais. 

L'autre  cas  de  refus  de  service  militaire  est  plus  digne 
encore  de  notre  admiration.  Le  second  réfractaire,  du 
nom  de  Bruin,  est  un  véritable  anarchiste.  Beaucoup  de 
gens  s'imaginent  qu'un  anarchiste  est  une  espèce  de 
fou  furieux  qui  passe  sa  vie  à  fabriquer  des  bombes  à 
l'usage  des  autorités  constituées  et  même  à  l'usage  des 
particuliers  qui  lui  déplaisent  ;  quant  à  l'anarchie,  c'est 
tout  bonnement,  aux  yeux  de  ces  gens  bien  informés, 
une  doctrine  abominable  qui  prêche  le  vol,  le  viol  et 
l'assassinat.  Ceux  qui  jugent  ainsi  l'anarchie  et  les 
anarchistes  me  font  l'effet  des  païens  d'autrefois  qui 
croyaient  que  les  premiers  chrétiens  étaient  des  gens 
qui  se  réunissaient  pour  se  livrer  à  des  orgies  et  pour 
manger  des  petits  enfants. 

Les  anarchistes  sont  tout  simplement  des  socialistes, 
révoltés  contre  la  sottise  et  l'iniquité  de  l'organisation 
actuelle,  et  qui  croient,  comme  les  socialistes,  que  le 
vrai  remède  à  la  douleur  ou  à  la  gêne  presque  univer- 
selle,   c'est  une  organisation  nouvelle  du  travail  qui 

6i 

IV 


Gustave  Hervé 

mettrait  le  capital-terre,  le  capital-machines,  et,  en  un 
mot,  tous  les  instruments  de  travail  aux  mains  des  pro- 
ducteurs associés  ;  mais  à  la  diirérence  des  socialistes 
l)roprement  dits,  ils  comptent  pour  opérer  cette  révolu- 
tion sociale,  fort  peu  sur  rembrig^ademenl  des  masses 
ouvrières  et  beaucoup  sur  l'énergie  individuelle  d'hom- 
mes d'élite,  assez  audacieux  pour  dénoncer  carrément, 
sans  ménag-er  la  chèvre  et  le  chou,  les  misères  et  les 
ignominies  de  la  société  actuelle,  et  surtout  pour  agir, 
dès  maintenant,  conformément  à  leur  idéal  socialiste  : 
par  la  contagion  do  rexemple,  par  des  actes  retentis- 
sants de  révolte  individuelle,  ils  espèrent  attirer  l'at- 
tention des  masses  sur  les  hontes  du  régime  actuel, 
leur  donner  de  mâles  leçons  d'énergie,  éveiller  chez  elles 
l'esprit  de  révoUe  et  de  solidarité,  et  un  beau  jour  les 
entraîner  à  jeter  bas,  d'un  formidable  coup  d'épaule, 
l'organisation  sociale  actuelle. 

Une  telle  doctrine,  incontestablement,  ne  fait  pas  des 
résignés  et  il  est  arrivé,  dans  ces  dernières  années,  que 
plusieurs  anarchistes,  qui  avaient  particulièrement 
souffert  dans  leur  chair  on  dans  leur  cerveau,  des  vices 
de  notre  société,  qui  avaient  trouvé  cette  société  parti- 
culièrement marAtre,  sont  sortis  de  la  vie  en  claquant 
les  portes  et  en  brisant  les  vitres.  Mais  les  procédés 
terroristes  ne  sont  pas  spéciaux  aux  anarchistes  :  tous 
les  partis,  les  catholirpies.  les  royalistes,  les  républi- 
cains ont  eu  des  exalti's  (jni  y  ont  eu  recours  à  l'occa- 
sion. 

Ce  qui  e>.t  propre  à  l'anarchie,  c'est  la  conlianee 
qu'ont  ses  adeptes  dans  l'action  individuelle,  c'est  leur 
passion  à  conformer  leurs  actes  î\  leur  idéal  :  «  N'atten- 
dez pas  votre  salut,  disent  les  théoriciens  de  l'anarchie, 

()2 


DEUX   CAS   DE    REFUS    DE    SERVICE   MILITAIRE 

ni  d'un  tribun  éloquent,  ni  d'un  politique  habile,  ni  d'un 
Parlement;  le  salut  est  en  vous.  »  Dans  ce  journal-ci, 
qui  n'est  pas  anarchiste,  je  ne  crains  pas  de  dire  que 
les  plus  belles  intelligences,  les  plus  hautes  consciences, 
les  plus  belles  activités  du  monde  socialiste,  c'est  dans 
les  groupements  anarchistes  que  je  les  ai  trouvées. 

Bruin  est  un  de  ces  grands  cœurs  :  convaincu  que 
notre  organisation  sociale  est  mauvaise  et  que  l'armée 
en  est  le  plus  ferme  soutien,  il  a  trouvé  beau  de  refuser, 
même  au  péril  de  sa  liberté,  le  service  militaire.  Con- 
damné avec  Wendt  à  un  an  de  prison,  il  a  tenu  bon.  Il 
fut  élargi  au  mois  de  mai  dernier,  mais  on  s'empressa 
de  lui  demander  s'il  était  disposé  maintenant,  après 
cette  leçon,  à  accomplir  son  temps  de  service;  il  refusa 
de  nouveau  et  fut  condamné  cette  fois,  comme  récidi- 
viste, à  une  peine  plus  forte.  Nous  apprenons  que  dans 
un  accès  de  délire,  provoqué  sans  doute  par  l'isolement 
du  régime  cellulaire,  notre  pauvre  camarade  a  tenté  de 
s'ouvrir  une  artère  avec  sa  plume.  Il  vient  d'être  trans- 
porté de  la  prison  à  l'hôpital  militaire,  où  l'on  a  des 
craintes  pour  sa  raison  et  pour  sa  vie. 

Que  nos  amis  se  rassurent;  je  ne  vais  pas  leur  pro- 
poser de  suivre  l'exemple  de  Bruin  :  on  n'a  pas  le  droit 
de  donner  de  tels  conseils,  quand  soi-même  on  a  réussi 
à  échapper  au  service  militaire  par  des  moyens  moins 
héroïques;  d'ailleurs,  je  ne  suis  pas  sûr  que  l'héroïsme 
de  notre  pauvre  camarade  hollandais  n'eût  pas  été 
mieux  employé  à  organiser  en  liberté  les  groupements 
antimilitaristes  en  vue  d'un  mouvement  d'ensemble; 
enfin,  à  donner  de  tels  conseils,  on  risque  le  bagne, 
dans  la  République  française,  et  je  désire  y  aller  le  plus 
tard  possible.   C'est  le  souhait  que  je  me  suis  présenté 

63 


Gustave  Hervé 

à  moi-mûme  le  premier  janvier  dernier,  de  bon  matin, 
avant  d'aller  présenter  mes  vœux  aux  amis. 

Mais  si  je  n'ai  pas  le  droit  d'encourager  qui  que  ce 
soit  à  imiter  l'exemple  de  Bniin.  j'ai  le  devoir  de  faire 
connaître  à  tous  nos  amis  l'hcroïsme  de  notre  frère 
hollandais,  pour  qu'ils  y  puisent  tous  une  leçon  d'éner- 
gie et  de  dévouement;  j'ai  le  devoir  de  dire  bien  haut, 
à  la  face  de  la  bourgeoisie,  que  loin  de  le  renier,  nous 
considérons  Bruin  comme  un  martyr  de  la  grande  cause 
socialiste,  et  que  son  acte  sublime  exprime  exactement 
les  sentiments  que  tous  les  vrais  socialistes  professent 
pour  les  patries  actuelles. 

Un  Sans-Patrie 

Ces  articles  donnent  exactement  la  mesure  de  ce  que 
faisait  Hervé  quand  il  travaillait  dans  l'Yonne. 


Un  professeur  dans  une  école  normale  primaire  du 
Sud-Ouest  nous  écrivait  récemment  qu'il  ne  s'abonnerait 
j)as  à  la  troisième  série  de  nos  cahiers  parce  que  ces 
cahiers  lui  paraissaient  moins  indispensables  que 
*'  Pages  hbrrs  "  et  autres  j)ublications.  Je  suis  ainsi 
conduit  à  publier  ici  la  lettre  ouverte  que  f  adressais  à 
M.  Charles  Guiejsse  au  commencement  de  l'année 
scolaire  et  que  lui-même  a  fort  libéralement  publiée 
dans  "  Pages  libres  ". 


Cahiers  de  la  Quinzaine,  8,  rue  de  la  Sorbonne 

Samedi  12  octobre  1901 

Mon  cher  Guieysse 

Nous  avons  des  abonnés  communs.  L'un  d'eux  hésite 
à  s'abonner  à  la  troisième  série  des  cahiers,  qu'il  aime 
beaucoup,  parce  que  les  cahiers,  dit-il,  ne  lui  profitent 
qu'à  lui  seul. 

Vous  le  connaissez;  nous  le  nommerons  pour  la 
commodité  du  récit  le  docteur  Durand  :  médecin  dans 
un  petit  villag-e  de  la  Brie,  abonné  à  "  Pages  libres^', 
il  est  venu  vous  voir  au  16  de  la  rue  de  la  Sorbonne, 
où  nous  demeurions.  Dans  le  petit  village  où  il  exerce, 
parmi  les  paysans,  les  cahiers  n'intéressent  rigoureu- 
sement que  lui. 

Est-ce  une  raison  pour  qu'il  interrompe  un  abonne- 
ment commencé  au  cours  de  la  deuxième  série?  J'ai 
peur  qu'il  ne  s'abuse,  comme  la  plupart  de  nos  amis 
communs,  sur  l'extension  possible  de  la  véritable 
propagande. 

Que  dans  un  petit  village  il  y  ait  un  homme  à  qui  les 
cahiers  profitent,  c'est  un  résultat  que  ma  modestie 
trouve  déjà  considérable.  Et  s'il  y  avait  beaucoup  de 
villages  où  les  cahiers  profiteraient  même  à  un  seul 
homme,  un  tel  résultat  passerait  nos  espérances 
d'aujourd'hui.  Enfin  si  nos  cahiers  étaient  brusque- 
ment lus  dans  tous  les  villages  de  France,  nous  com- 
mencerions à  nous  méfier,  nous  serions  les  premiers  à 

65  IV. 


Charles  Péguj' 

nous  méfier,  parce  que  ce  serait  sans  doute  que  nous 
aurions  dit  des  bêtises.  Et  non  seulement  nous  aurions 
de  la  méfiance,  mais  nous  aurions  peur,  que  cette 
soudaine  réussite  universelle  ne  devînt  dangereuse  pour 
la  liberté,  pour  la  variété  de  l'esprit  français. 

Laissons  désormais  ces  rêves  de  despotisme  déguisés. 
Renonçons  à  tenter  le  coup  de  la  grâce.  Reconnaissons 
que  la  conversion  soudaine  en  masse  est  dans  le 
temps  présent  toujours  grossière  et  causée  par  des 
malentendus.  Sachons  que  la  propagande  est  soumise 
aux  lois  ordinaires  du  travail,  que  l'on  n'a  rien  sans 
peine,  —  et  sans  peine  lente.  Sachons  que  la  formation 
d'un  esprit  n'est  pas  l'application  d'une  étiquette. 
Habituons-nous  à  cette  idée  que  d'avoir  contribué  à 
former  un  seul  esprit  dans  le  monde  est  un  résultat 
déjà  considérable.  Nous  ne  sommes  pas  des  grands 
capitalistes  d'esprits  et  de  consciences.  Nous  ne  sommes 
pas  des  grands  propriétaires  d'honmies.  Sachons  pro- 
céder par  élaboration  laborieusement  lente.  Sachons 
nous  adresser  aux  esprits  individuels,  aux  consciences 
personnelles.  Soyons  modestes. 

Notre  abonné  comnum  ne  peut  donner  ses  cahiers 
à  lire  aux  paysans.  D'abord  il  peut,  il  doit  leur  donner 
à  lire  le  Jean  Coste.  Il  a  pu  leur  donner  à  lire  les 
Courriers  de  Chine,  l'histoire  d'Hervé,  le  Danton  môme, 
en  les  y  aidant  un  peu,  au  besoin  en  les  y  aidant 
beaucoup.  Il  peut  leur  donner  à  lire  nos  Mémoires  et 
Dossiers.  Je  m'en  liens  à  ces  quelques  exemples,  ne 
voulant  pas  refaire  ici  mon  catalogue. 

Mais  je  veux  pénétrer  avec  lui  au  cœur  du  débat.  Je 
sais  qu'en  effet  la  plupart  de  nos  cahiers  ne  lui  servent 
qu'il   lui.  en  ce  sens  que  seul  dans  son  village  il  peut 


LETTRE   A   M.    CHARLES    GUIEYSSE 

les  lire.  Et  je  maintiens  que  ces  cahiers  à  extension 
limitée  ne  sont  pas  moins  indispensables. 

Quand  un  instituteur  a  mis  son  brevet  supérieur  par 
dessus  son  brevet  simple,  quand  un  professeur  a  mis 
son  agrégation  par  dessus  sa  licence,  la  première  fois 
qu'il  se  trouve  devant  un  auditoire  non  figuré  d'élèves, 
il  commence  un  nouvel  apprentissage,  l'apprentissage 
de  la  réalité.  Quand  ensuite  il  continue  son  métier, 
tout  le  monde  sait  qu'il  faut^  qu'il  se  rafraîchisse 
perpétuellement  l'esprit.  On  aura  beau  avoir  été  reçu 
premier  au  brevet  supérieur;  on  aura  beau  avoir 
amplement  passé  l'agrégation;  même  on  aura  beau 
avoir  scrupuleusement  préparé  ses  programmes  :  celui 
qui  vivrait  toute  sa  vie  sur  sa  première  préparation 
professionnelle,  celui  qui  referait  perpétuellement  les 
mêmes  leçons,  qui  resservirait  perpétuellement  les 
mêmes  cours,  les  mêmes  notes,  quand  même  ces  cours 
à  l'origine  auraient  été  les  cours  des  meilleurs  maîtres, 
celui-là  ferait  bientôt  des  leçons  de  plus  en  plus  mau- 
vaises, raides,  sèches,  mortes.  Celui-là  s'encroûterait. 

C'est  la  condition  même  et  la  loi  de  la  liberté  que 
l'esprit  ne  puisse  pas  se  répéter  identiquement,  que 
toujours  il  faut  qu'il  se  transforme,  s'élabore,  se 
recommence,  que  la  simple  stagnation  pour  lui  soit  déjà 
de  la  dégénération.  L'esprit  vivant  obéit  ainsi  à  la  loi 
générale  de  la  vie.  L'esprit  ne  peut  pas  échapper  à 
la  loi  de  la  vie;  et  l'enseignement  ne  peut  pas  échapper 
aux  lois  de  l'esprit. 

Mais  parmi  tous  les  enseignements  s'il  y  en  a  un  qui 
ne  puisse  pas  échapper  aux  lois  générales  de  l'esprit, 
c'est  bien  cet  enseignement  dont  la  matière  est  la 
variable  humanité.  Qu'un  professeur  de  mathématiques 

67 


Charles  Pégiij- 

se  tienne  assez  mal  au  courant,  c'est  moins  grave. 
Mais  qu'un  instituteur  d'action  ne  se  renouvelle  pas 
régulièrement,  cela  est  inadmissible. 

Je  vais  plus  loin  :  n'y  aurait-il  pas  quelque  orgueil, 
—  venu  du  catholicisme?  —  à  nous  imaginer  que  nous 
pouvons  enseigner  le  prochain  sans  conmiencer  par 
nous  enseigner  nous-mêmes,  cultiver  le  voisin  sans 
avoir  commencé  par  nous  cultiver  nous-mêmes, 
apprendre  au  concitoyen  sans  avoir  commencé  par  nous 
avoir  appris  à  nous-mêmes.  C'est  une  illusion  dange- 
reuse que  de  croire  que  l'on  peut  publier  sans  recevoir, 
écrire  sans  lire,  parler  sans  écouler,  i)ro(luire  sans  se 
nourrir,  donner  de  soi  sans  se  refaire. 

Tout  ce  que  nous  savons,  au  contraire,  do  biologie 
et  en  particulier  de  psychologie  tend  à  nous  démon- 
trer, à  nous  confirmer  ce  que  le  simple  raisonnement 
faisait  prévoir,  que  la  perpétuelle  déi)erdilion  de  la  vie 
et  du  travail  exige  une  réparation  perpéluelle.  On  ne 
peut  pas  faire  une  leçon  même  honnite  si  on  n'y  pense 
pas  d'avance,  ti  chacpie  fois.  Nous  savons  tous  que  les 
professeurs  honnêtes  préparenl,  au  moins  en  ce  sens, 
toutes  leurs  leçons.  Mieux  vaut  une  leçon  moyenne, 
exprès  préparée,  qu'une  ancienne  leçon  meilleure,  que 
l'on  sert  sans  la  penser.  Mais  la  préparation  est  rigou- 
reusement indispensable  quand  on  veut  parler  au 
peuple,  parce  (pie  cet  auditoire  est  nouveau  pour  nous. 
Les  j)lus  compétents,  parce  (pi'ils  sont  les  plus  hon- 
nêtes, éprouvent  le  besoin  de  se  repréparer  ainsi.  Ni 
M.  Gustave  Lanson  ne  parlerait  de  Corneille,  ni  M.  Ga- 
briel Monod  des  croisades,  ni  M.  Duclaux  de  la  rage, 
dans  n'importe  quelle  Université  populaire,  sans  y  avoir 
pensé.  Nous  savons  tous  comme  est  désagréable,  dans 

08 


LETTRE    A   M.    CHARLES    GUIEYSSE 

une  leçon  qu'on  écoute,  la  lecture  de  vieilles  notes,  et 
comme  elles  y  font  l'effet  d'un  poids  mort. 

La  réparation  organique,  la  reconstitution  mentale 
est  surtout  nécessaire  pour  ceux  de  nous  qui  vivent 
isolés.  Dans  les  compagnies  la  conversation  commu- 
nique déjà  les  éléments  d'une  réparation  automatique 
inaperçue.  Mais  c'est  justement  parce  que  le  docteur 
Durand  n'a  personne  à  qui,  autour  de  lui,  communiquer 
les  cahiers,  que  je  connais  qu'il  n'a  personne  aussi, 
autour  de  lui,  de  qui  recevoir  ce  qui  pourrait  provisoi- 
rement lui  tenir  lieu  des  cahiers.  Je  le  lui  demande  en 
toute  sincérité  :  a-t-il  reçu  dans  les  années  de  son 
apprentissage  un  enseignement  assez  vaste,  assez 
surabondant,  assez  éternel,  et  pour  tout  dire  assez 
surhumain,  ou  a-t-il  en  soi-même  une  source  originelle 
assez  redondante,  assez  surhumaine  aussi,  pour  parler 
utilement  aux  paysans,  aux  ouvriers  sans  garder  par 
l'intermédiaire  de  nos  cahiers  communication  et  cau- 
serie avec  vous  et  avec  M.  Sorel,  avec  Antonin 
Lavergne  ou  Romain  Rolland,  avec  Lagardelle  ou 
Bernard  Lazare,  avec  Deshairs  ou  Lionel  Landry,  avec 
Jean  Deck  ou  Pierre  Quillard,  avec  Jaurès  ou  les 
adversaires  de  Jaurès. 

Il  ne  faut  pas  qu'il  y  ait  de  malentendu  parmi  nous 
sur  ce  qu'il  y  a  d'urgent.  Ce  qu'tt  y  a  d'urgent,  c'est 
de  savoir  ce  que  l'on  dit.  Ne  recommençons  pas  le 
bourgeois  pressé  qui  crie  à  son  cocher  :  Allons,  roulez, 
cocher,  ventre  à  terre.  —  Mais  monsieur,  où  allons-nous  ? 
—  Roulez,  roulez  toujours,  nous  verrons  tout  à  l'heure, 
je  vous  le  dirai  en  route.  Ce  qu'il  y  a  d'urgent,  c'est 
de  prendre  son  temps,  c'est  de  ne  pas  bafouiller,  de 
réfléchir,  de  penser,  de  voir,  de  prévoir.  Ce  qu'il  y  a 

69 


Charles  Péguj' 

d'urgent,  c'est  de  faire  une  heure  de  métaphysique  et 
deux  heures  de  morale  par  semaine.  C'est  de  faire  des 
retraites  sur  soi-même,  avant  et  après  de  parler  aux 
paysans.  Savoir  ce  que  l'on  dit,  savoir  ce  que  l'on  fait, 
savoir  où  l'on  va.  Tourner  sa  langue  avant  que  de 
s'en  servir.  Se  cultiver  l'esprit,  pour  qu'il  rapporte,  parce 
qu'il  faut  parler  pour  dire,  et  non  pas  dire  pour  parler. 

Il  ne  faut  pas  qu'il  y  ait  de  malentendu  parmi  nous 
sur  ce  qui  est  bourgeois.  Ne  faisons  pas  de  fausse 
économie.  Evitons  les  épargnes  fausses,  qui  reviennent 
cher.  Ne  pas  lire  avant  de  parler,  pour  gagner  du 
temj)s,  ne  pas  acheter  le  livre  de  fond  pour  gagner  de 
l'argent  à  la  brochure  de  propagande,  c'est  mal  admi- 
nistrer son  temps,  c'est  mal  administrer  sa  finance. 
Au  fond  c'est  faire  un  mauvais  calcul.  N'éliminons  pas 
le  trois  cinquante.  N'oublions  pas  qu'un  sou  de  journal 
par  jour  fait  dix-huit  francs  vingt-cinq  au  bout  de 
l'année.  Surtout  ne  laissons  pas  dire  que  les  livres 
sérieux  ne  sont  bons  que  pour  les  bourgeois,  car  alors, 
mon  cher  docteur,  il  faudrait  être  bourgeois,  vu  que 
l'humanité  n'est  pas  faite  afin  de  réaliser  le  socialisme, 
et  que  c'est  nous  au  contraire  qui  faisons  le  socialisme 
afin  de  réaliser  l'humanité. 

Je  ne  crois  plus,  mon  cher  docteur,  aux  hommes  pres- 
sés. Tous  les  affaires,  tous  les  afiblés,  tous  les  rapides 
que  j'ai  connus  n'ont  jamais  rien  produit  à  ma  connais- 
sance ;  mais  il  m'a  été  donné  d'approcher  quelques-uns 
des  hommes  (|ui  produisent  le  plus  de  travail  ouvrable. 
Soyez  assuré,  docteur,  qu'ils  ne  courent  pas  au  pas 
gynmastique.  Pour  m'en  tenir  aux  mêmes  exemples, 
M.  Lanson  parle  avec  douceur  et  lenteur,  M.  Gabriel 
Monod   avec  lenteur  et  gravité,  M.  Duclaux,  s'il  parle 


LETTRE   A   M.    CHARLES    GUIEYSSE 

un  peu  vite,  c'est  son  débit   naturel,   et  non  pour  se 
dispenser  de  penser  à  ce  qu'il  dit. 

Surtout  évitons  de  laisser  croire  cpie  l'art,  la  philo- 
sophie et  la  science  est  faite  pour  les  bourgeois,  et  que 
la  seule    propagande    est   faite   pour  les   socialistes. 
Avant  de  propagander,  il  faut  savoir  un  peu  ce  que  l'on 
propagandera.  Si  nous  laissons  aux  bourgeois  tout  le 
travail  supérieur  de  l'humanité,    ce  travail   sera  fait 
bourgeoisement,  c'est-à-dire  mal,  et  nous  n'aurons  gardé 
pour  nous   qu'un   travail   décapité.  L'intérêt  commun 
de  l'humanité  laborieuse  et  de  l'opérariat  humain  exige 
au  contraire  que  ce  soient  les  socialistes  qui  fassent, 
tant  qu'ils  peuvent,  le  travail  supérieur  de  l'humanité. 
Il  faut  donc  justement  que  ce  soit  nous  qui  lisions 
les  documents,  les  études  et  contributions,  les  œuvres 
qui  ennuieraient   les  paysans  et  les   ouvriers.    Si  les 
seuls  bourgeois  les  lisent,  outre  qu'ils  n'en  seront  pas 
bons  lecteurs,  comme  ils  garderont  pour  eux  ce  qu'ils 
auront  lu,  rien  de  ce  qu'il  y  a  de  mieux  dans  l'humanité 
ne  passe  aux  paysans,  aux  ouvriers.   Si  nous  lisons, 
nous,  il  en  passera  toujours  quelque  bien.  Ne  croyons 
pas  que  la  seule   transcription,  le  seul  décalque  des 
connaissances  ait    des    résultats.  Ayons  l'esprit  plus 
libre.  Il  n'est  pas  indispensable  que  la  connaissance 
reçue  ait  son  application  immédiate.  La  nourriture  de 
l'esprit  est   à  plus  longue  échéance.  Elle  est  aussi  à 
élaboration  plus  souple.  Il  ne  s'agit  pas  qu'on  reçoive 
en  son  esprit  des  connaissances  d'art,  de  philosophie  ou 
de  science,  et  qu'on  les  transvase,  toutes  crues,  dans 
l'esprit  du  paysan.  Ni  les  opérations  de  la  vie  corpo- 
relle, ni  à  plus  forte  raison  les  opérations   de  la  vie 
mentale  ne  sont  aussi  grossières.  Un  élément  reçu  ne 

71 


Charles  Pégu)- 

ressortira  que  dans  quinze  aiis,  et  quand  il  ressortira, 
qui  le  reconnaîtrait?  L'esprit  l'a  décanté,  analysé,  com- 
posé, travaillé,  filtré,  parce  que  l'esprit  vit. 

Je  ne  veux  pas,  mon  cher  Guieysse,  traiter  ici  des 
questions  de  nîéthode  que  les  cahiers  sont  justement 
faits  pour  trailer,  autant  qu'on  traite  les  questions. 
Mais  nous  serions  peines,  vous  et  nous,  que  l'entente 
amicale  si  heureusement  instituée  entre  nos  deux 
administrations  n'eût  pas  comme  un  reflet  parmi  nos 
amis  communs. 
Je  demeure 

Votre  abonné 

Charles  Péguy 

Kous  publierons  dans  un  prochain  cahier  la  réponse 
ouverte  que  fai  reçue  de  M.  Charles  Guieysse  à  la 
distinction  que  fai  reconnue  entrée  renseignement 
primaire  et  l'enseignement  supérieur. 


Xous  Ui'ons  eu  par  les  soins  de  Léon  Deshairs  une 
photographie  de  Tolstoi  et  Gorki  se  promenant  ensemble 
à  lasnaia  Poliana.  Cette  photographie  a  été  prise  par 
une  des  filles  de  Tolstoi.  Elle  a  été  communiquée  à 
Deshairs  par  le  docteur  Schlepianoff.  Xous  l'avons  faii 
reproduire  à  trois  cents  exemplaires.  Xous  la  vendons 
deux  francs. 

Nous  publierons  bientôt  une  lettre  inédite  de  Tolstoi, 
adressée  à  Romain  Rolland. 

Le  Gérant  :  Ciiaiilks  rKOiv 
Ce  cahier  a  OU-  composé  cl  tiré  nu  Inrif  dos  ouvriers  syndiqués 
luPHiMKRiE  DE  ScKcsNES  ^L.  Paten.  aJniinistratcuTi,  9,  rue  du  l'unL  —  5311 

)  \ 
C  . 


Nous  n'avons  pas  annoncé  beaucoup  de  livres  depuis 
le  conunencenieiit  de  la  troisième  série.  Nous  n'avons 
pas  eu  de  place.  Et  il  ne  paraissait  rien.  Nous  sonnnes 
aujourd'hui  forcés  d'annoncer  en  bref  j)lusicurs  livres. 
Nos  abonnés  en  profiteront  pour  faire  des  commandes 
globales. 

Chaules  Seigxobos.  —  La  méthode  historique 
appliquée  aux  sciences  sociales,  un  volume  de  la 
liibUotlièqiie  générale  des  sciences  sociales,  chez  Alcan. 
Les  volumes  de  cette  collection  sont  cartonnés  à 
l'ang-laise  et  marqués  6  francs 

Emile  Duclalx.  —  L'hygiène  sociale,  un  volume 
de  la  même  collection. 

Nous  publierons  au  moins  la  préface  et  la  table  de  ce 
livre. 

Gustave  Laxsox.  —  L'Université  et  la  Société 
moderne.  Armand  Colin,  122  pages  i  franc  5o 

Nous  publierons  au  moins  la  [)réface  et  la  table. 

Pierre  Kropotkine.  —  Autour  d'une  Vie,  mémoires 
traduits  par  AIM.  A.  Martin  et  F.  Leray,  un  volume  de 
530  pages,  Stock  *  3  francs  00 

.1  date/'  du  //rernier  Janvier  IQO'J  le  Mouvement 
Socialiste  ira  demeurer  10,  rue  Monsiew-le-P rince  ;  il 
paraîtra  tous  les  samedis,  sur  ^8  pages:  le  numéro 
coûtera  ^o  centimes,  V abonnement  10  francs  pour  la 
France  et  la  Belgique,  1 2  francs  pour  les  autres  pays. 

Quelques-uns  de  nos  abonnés-  ont  pu  être  indisposés 
par-  le  premier  numéro  de  Jean-Pierre.  Moi-même  Je 
regrette  f/uUl  y  ait  eu  dans  ce  numéro  cinq  meurtres  au 
moins  :  un  disciplinaire,  deux  j)etits  cochons,  un  loup,  et 
une  oie.  Mais  nous  répéterons  jtour  .Jean-Pierre  ce  que 
nous  avons  dit  si  souvent  pour  le  MouvenuMil  Socialiste, 
/)oui'  ((  Pages  libres  »,  j)ou/'  la  Bibliothèque  Socialiste, 
/)our  les  cahiers.  Au.\'  hommes  de  bonne  volonté  qui  se 
proposent  de  travailler  proprement,  le  public  doit 
ouvrir  un  large  crédit.  .J'ai  lu  dans  le  deuxième  numéro 
de  Jean-Pierre  u/i  corde  excellent  d'Andersen. 

Au  moment  où  nous  mettons  sous  presse,  on  nous 
annonce  que  M.  Lapicque  est  suspendu  poui'  six  mois. 
M.  Leygues  poursuit  sur  les  universitaires  l'avantage 
(pie  les  polH'iciens  lui  ont  conféré. 

Xous  avofis  donné  le  bon  a  tirer  après  corrections  /jouj- 
deux  mille  si.x  cents  exemplaires  de  ce  cinquième 
cahier   le  Jeudi   i  f/   décembre   j  i^o  i . 


Jcaii-Piorre  a  ciioisi  dann  te  catalogue  de  cette  année 
les  liK^res  d'étrennes  sni\'nnis.  Cea  h\'res  sont  en  K'ente  à 
la  librairie  des  rahiers. 

Contes  de  Perrault,  un  volume  illusiré. 

broclié     3  francs 
relié     4  francs 
Stf.inlk.n.  —  Des  chats,  images  sans  paroles. 

allmni    (i  francs 
Stki.\m:.\.  —  Contes  enfantins,  (iessins. 

all>uni     i  francs  ;x» 
Cmuistopmi..  —  La  Famille  Fenouillard.  —  L'idée  fixe 
du  savant   Cosinus,  alhunis  liunioristiciues.  en  cou- 
leur. rhjKjue  album  relié     lo  francs 
lliMJi  Haiskh.  —  L'Or,  illustré,      broché  lo  francs 
1!.  A\  i:\AiU)  (liaduction  en   Iranvais  (1<^).  —  Les  Contes 
d'Andersen,  illuslralions  de  Ha.ns  Hi :«;.m:h. 

carlouné     i5  francs 
Ji  AN  (iiiAvi:.  —  Les  Aventures  de  Nono,  illuslré. 

lndché     '\  francs  .*)<• 
!•;.  Ui.i.i  rs.  —  Histoire  d'une  montagne,  illuslré. 

hroelié     .4  francs  5o 
carlonné     (l  francs 
\].  Hi:<:i.i  s.  —  Histoire  d'un  ruisseau,  illustré. 

hroclié     4  IVîtm's  5<) 
cartonné     (i  francs 
\  Hn.i.i  i-i.K-Drc.  —  Histoire  d'une  maison,  illustré. 

l>roelié      I  francs  .>o 

carlonné     (i  francs 

\Ku.i  I  T-i.ii-Drc.  — Histoire  d'un  dessinateur,  illustré. 

broc  lu'      I  francs  .m> 
carlonné     (l  francs 
Li:<»N  Toi-sn»!.  —  A  la  recherche  du  bonheur. 

hroclié      i  francs 
Ciiaui-is  1):(:ki:.\s.  —  Contes  de  Noël. 

broché     i   franc 
Cil  Mil. i>  DicKi.Ns.  —  David  Copperfield,  a  volumes. 

cluujue  volume     1   franc 
(iiiMti.rs  DicKi  \s.  —  Nicolas  Nickleby,  2  volumes. 

cha(]ue  volume     1    fram* 

(jiAiii.is    Nnnii.H.    —    Trésors  de  fèves  et  fleur   des 

pois.  broclK"     I   franc  («ô 

carloimé     2  francs  -j.*) 

I*.    lu.   Ml  >si  r.   —  Monsieur  le   Vent   et   Madame  la 

Pluie.  broché     i   franc  (»."> 

foM   1  rn.  —  Pour  amuser  les  petits  ou  Les  joujoux 

que  l'on  peut   faire   soi-même,   texie  et  «lessins  en 

couleur.  album     '\  francs  .h» 

I  oM  Ini .  —  La  science  amusante,  trois  volumes. 

chacun     "^  fran«^ 


SIXIÈME     CAHIER      DE    LA    TROISIÈME    SÉRIE 


JEAN  HUGUES 


A  l'ouvrier  Jean  Allemane 


la  GFéVe 


CAHIERS   DE    LA  QUINZAINE 

paraissant  vingt  fois  par  an 

PARIS 

8,  rue  de  la  Bonbonne,  au  rez-de-chaussée 


En  vente  à  la  librairie  des  eahiers  : 

Romain  Rolland.  —  Aërt,  tlranio  en  liois  actes, 
roprésontt'  sur  lo  llu'àtre  de  1  CKuvre  le  3  mai  i8<)8, 
éditions  do  la  Jieviie  d'Art  dramatique  3  francs 

RoMALN  Rolland.  —  Les  Loups.  —  Morituri,  drame 
en  trois  actes,  représenté  sur  le  théâtre  de  l'Œuvre  le 
i8  mai  i8t)8^  éditions  de  Georges  Reliais  3  francs  5o 

RoMALN  Rolland.   —  Le  Triomphe  de  la  Raison, 

drame  en  tntis  actes,  représenté  sur  le  théâtre  de 
r(Kuvre  le  ji  juin  i8()t),  éditions  de  la  lievue  d'Art 
dramatique  3  francs 

RoMALN  Rolland.  —  Danton,  drame  en  trois  actes, 
épuisé  dans  les  éditicms  de  la  Jîevue  d'Art  dramatique, 
représenté  au  Nouveau-Théâtre,  le  -ji)  décend>re  h^m», 
par  le  Cercle  des  l']sch(>liers,  et  le  3<»  décend)re  i«K'o,  par 
le  TIk  àtre  Civicpie.  sixième  cahier  de  la  deuxième 
série,  éditions  des  cahieis  3  francs 

Les  cahiers  publieront  dans  leur  troixirme  série 

Romaln  Rolland.  —  Le  Quatorze  Juillet,  drame 
en  trois  actes. 

Ia's  eabiers  ont  /niNir  dans  leur  deuxième  série 

Antomn  I,am.h(;ni..  — Jean  Coste  ou  l'Instituteur 
de  village,  mm  pommim  3  IVanes  .'>«» 


d'est  jxir  une  erreur  de  Jeunesse  que  le  CollineMv 
déhile.  de  Jérôme  et  Jeun  Thuraud,  a  été  marqué 
d'abiu'd  un  frane,  et  que  les  Loups,  ^/e  linmain  liolland. 
dru  me  en  trois  actes,  ont  été  marqués  deu.x  fra/ws. 
\ous  restons  encore  au-dessous  de  leur  valeur  commer- 
ciale en  marquant  à  nouveau  le  Coltineur  déhile  deux 
francs  et  les  |,nups  trois  francs  cinquante. 


LA  GRÈVE 


La  pièce  que  l'on  va  lire  pouvait  agréablement  se 
nommer  la  Grève  des  Forgerons.  On  eût  ainsi  réhabilité 
un  titre  que  M.  François  Coppée  a  fortement  compromis. 
L'auteur,  qui  est  un  homme  sérieux,  s'est  refusé  cette 
fantaisie.  Il  a  gardé  le  titre  simple  et  général.  Il  a 
gardé  le  titre  classique. 

En  un  temps  où  l'on  veut  nous  faire  accroire  que  le 
romantisme  est  plus  avancé  que  le  classique,  nous 
devons  en  effet  noter  que  cette  pièce  particulièrement 
contemporaine  est  exactement  classique.  J'entends  par 
là  que  l'auteur  n'a  rien  fait  pour  épater  le  bourgeois. 
Les  personnages  viennent  quand  ils  ont  à  venir,  et  non 
quand  ils  ont  à  faire  un  effet  de  venue  ;  ils  parlent  pour 
dire,  agissent  pour  faire,  paraissent  comme  ils  sont,  ils 
ne  paradent  ni  ne  déclament  ni  ne  posent  ;  ils  ne  quêtent 
pas  l'applaudissement;  tout  se  passe,  en  un  sens, 
comme  si  le  spectateur  n'était  pas  là. 

Je  ne  veux  pas  entrer  incidemment  dans  le  grand 
débat  du  classique  et  du  romantique,  du  classique 
humain  et  du  romantique  bourgeois.  Mais  dans  les 
limites  où  l'on  va  nous  poser  le  problème,  si  l'on  veut 
accabler  pour  les  besoins  de  la  politique  Racine  sous 
Hugo,  Andromaque  sous  Hernani,  et  Phèdre  sous  Ruy 
Blas,  nous  en  tenant  donc  aux  tragédies  classiques 
français(îs  et  aux  drames  romantiques  en  français,  nous 


V 


f.' 


sixième  cahier  de  la  troisième  série 

devons  constater  que  le  classique  se  connaît  à  sa  sin- 
cérité, le  romantique  à  son  insincérité  laborieuse.  Au 
moins  en  ce  sens,  la  Grève  est  proprement  classique. 
Ce  qui  fait  le  classique  n'est  pas  la  matière  traitée,  ce 
n'est  pas  le  génie  ou  le  talent,  c'est  la  forme  d'art.  Jean 
Hugues  a  traité  un  sujet  que  Racine  ou  Molière  n'avaient 
pas  accoutumé  de  traiter.  Mais  sa  forme  dramatique 
est  la  forme  de  Racine  et  la  forme  de  Molière.  Comme 
eux  il  est  simple,  comme  eux  il  est  général,  comme  eux 
il  est  sincère,  comme  eux  il  évite  les  confusions,  comme 
eux  il  s'en  tient  à  quelques  personnages,  parce  qu'aus- 
sitôt après  on  ne  sait  plus  ce  que  l'on  dit. 

L'auteur  de  la  Grèce  est  instituteur  à  Paris.  A  ^Tai 
dire  on  le  définit  peu  quand  on  dit  qu'il  est  instituteur. 
Il  a  tout  le  caractère,  tout  le  talent  d'un  excellent  gamin 
de  Paris.  La  Grève  s'en  ressent  très  heureusement. 
Mais  justement  parce  qu'il  pouvait  avoir  la  tentation 
de  quitter  sa  tache,  il  est  bon  de  noter  qu'il  est  institu- 
teur et  qu'il  fait  son  métier.  J'espère  qu'il  n'est  pas 
candidat  à  la  révocation.  Continuant  son  métier  et 
publiant  des  œuvres  sérieuses,  il  travaille  plus  utile- 
ment pour  la  justice,  pour  la  vérité,  pour  la  liberté, 
qu'en  faisant  du  scandale,  de  l'agitation,  de  la  politique. 
Il  vient  d'écrire  un  acte.  Je  lui  ai  demandé  ce  nouveau 
manuscrit. 

La  preuve  que  la  Grève  est  bien  faite,  classique, 
sincère,  c'est  que  tous  les  problèmes  aujourd'hui  posés 
de  la  grève  réelle  se  posent  aussi  bien  de  la  grève  ainsi 
représentée.  Les  trois  actes  que  l'on  va  lire  ne  compo- 
sent pas  une  pièce  à  thèse.  Ils  ne  présentent  que  le 
perpétuel  tlième  de  la  réalité. 


/ 


la  Grèoe 


Le  texte  était  difficile  à  établir.  Il  est  évident  que 
pour  la  représentation  les  personnages  doivent  parler 
ouvrier  et  paysan.  Nous  n'avons  altéré  le  français  de  la 
typographie  que  dans  la  mesure  où  cela  était  indispen- 
sable. 11  y  aurait  une  espèce  d'all'ectation  à  traduire  en 
typographie  touteé  les  nuances  du  parler  populaire 
quand  il  ne  s'agit  pas  de  patois  proprement  dits.  Les 
altérations  typographiques  sont  beaucoup  plus  désa- 
gréables au  regard  que  les  altérations  ou  les  aliénations 
parlées  ne  sont  désagréables  à  l'ouïe.  Les  acteurs  feront 
le  nécessaire.  Us  obtiendront  un  parler  populaire  non 
pas  en  >Tilgarisant  le  parler  littéraire,  mais  en  imitant 
le  parler  populaire  lui-même. 


SIXIÈME    CAHIER    DE    LA    TROISIÈME    SÉRIE 


JEAN   HUGUES 


A  V ouvrier  Jean  Allemane 


la  Gré^e 


ÉDITIONS   DES   CAHIERS 

PARIS 

8,  rue  de  la  Bonbonne,  au   rez-de-chaussée 


Cette  pièce  a  été  représentée  pour  la  première  fois  le 
samedi  3  novembre  1900,  sur  la  scène  de  L'Émanci- 
pation, Université  Populaire  du  quinzième  arrondisse- 
ment. Les  rôles  ont  tous  été  tenus  par  des  ouvriers. 


MmesLATOUR,  femme  de  Latour.    M"es  Château,  étudiante. 
Bajoie,  femme  d'ouvrier. . .  Giry,  étudiante. 

MM.  Latour,  ouvrier MM.  Grisier,  employé. 

GuÉRiN,  ouvrier Repiquet,  ouvrier  aux  Tabacs» 

Lantier,  frappeur Martin,  électricien. 

Mautard,  forgeron Paul  Aubriot,  employé. 

Le  Parisien,  ouvrier Daunay,  ouvrier  bijoutier. 

L'orateur,  ouvrier  méca- 
nicien   Pinto,  employé. 

RoLLET,  débitant Martin,  électricien. 

Le  paysan Ducocq,  ouvrier  en  écaille. 

BoNTEMPS,  tourneur Engrand,  courtier. 

Gros-Jean,  ouvrier Francfort,  employé. 

Godefroy,  ouvrier Franckel,  serrurier. 

Ouvrières  :  M"es  Château,  Giry. 

Ouvriers  :  MM.  Huchet,  électricien;  Launay,  mécaoicien; 

Moutard,  employé. 

Décors  montés  par  les  mêmes  camarades. 


La  troupe  théâtrale  de  L'Émancipation  ne  fournissant 
pas  un  nombre  suffisant  de  personnages,  les  camarades 
nommés  plus  haut  se  sont  courageusement  multipliés. 
L'auteur  est  heureux  d'avoir  trouvé  de  tels  collabo- 
rateurs. 


1. 


PERSONNAGES  DU  PREMER  ACTE 


LATOUR,  ouvrier. 

GUÉRIN,  ouvrier. 

LANTIER,  frappeur. 

Pkrk  MAUTARD,  forgeron. 

Lk  Parisien,  ouvrier. 

Madame  LATOUR,  femme  de  Latour. 

Madame  BAJOIE,  ouvrière. 

Quatre  ouvriers  parlant. 

Quatre  ouvrières  parlant. 

Un  enfant. 

Un  cribur  public. 

Ouvriers  et  ouvrières  personnai^es  muets. 


La  pièce  se  passe  dans  une  i'illc  industrielle  de  province. 


De  gauche  adroite:  au  fond  petit  lit.  armoire,  lit.  tapis 
devant;  au  premier  plan,  à  pauche  la  cheminée,  à  droite  la 
fenêtre,  un  peu  à  gauche  table  ù  repasser;  chaises. 


ACTE    PREMIER 


CHEZ  LATOUR 

Chambre  d'ouvrier,  ornée  de  quelques  images  et  de 
boules  de  verre  étamées.  Haute  cheminée  de  campagne 
avec  poêle.  Au  lever  du  rideau  les  mères  Bajoie  et  Latour 
causent  près  de  la  fenêtre,  à  droite.  La  mère  Bajoie  est 
assise,  un  panier  à  ses  i^ieds.  La  mère  Latour  met  la  table 
pour  son  mari  et  pour  elle. 


Madame  Bajoie.  —  Jamais  je  ne  lai  vu  aussi 
saoul;  il  était  plein;  plein  comme  une  courge,  avec 
des  yeux î...  Quand  il  est  arrivé,  je  me  suis  dit  : 
«Ma  petite  mère  Bajoie,  attention,  gare  au  grain  ; 
plus  souvent  cpi'il  coucherait  dans  mon  lit  quand  il 
se  met  danscet  état.  »  Il  a  voulu  faire  le  cascadeur... 
je  l'ai  poussé  un  peu  rudement  et  il  est  tombé  sur  le 
carreau...  Et  ma  foi,  il  s'y  est  endormi,  quasi  un 
grand  veau. 

Madame  Latour. —  On  a  bien  de  l'ennui  quand 
un  homme  se  poivrotte. 

Madame  Bajoie,  l'interrompant.  —  Pour  ça,  oui,  le 
vôtre  est  si  convenable,  il  ne  boit  que  de  leau,  et 
poli,  que  vous  en  êtes  bienheureuse. 


PERSONNAGES  DU  PREmER  ACTE 


LATOUR,  ouvrier. 

GUÉRIN,  ouvrier. 

LANTIER,  frappeur. 

Pkrk  MAUTARD,  forgeron. 

Lk  Parisien,  ouvrier. 

Madamk  LATOUR,  femme  de  Latour. 

Madame  BAJOIE,  ouvrière. 

Quatre  ouvriers  parlant. 

Quatre  ouvrières  parlant. 

Un  enfant. 

Un  cribur  public. 

Ouvriers  et  ouvrières  personnages  muets. 


La  pièce  se  passe  dans  une  iiUe  industrielle  de  province. 


De  gauche  à  droite  :  au  fond  petit  lit.  armoire,  lit.  tapis 
devant;  au  premier  plan,  à  j,'auclie  la  cheminée,  à  droite  la 
fenêtre,  un  i)eu  à  gauche  table  à  repasser;  chaises. 


ACTE   PREMIER 


CHEZ  LATOUR 

Chambre  d'ouArier,  ornée  de  quelques  images  et  de 
boules  de  verre  étamées.  Haute  cheminée  de  campagne 
avec  poêle.  Au  lever  du  rideau  les  mères  Bajoie  et  Latour 
causent  près  de  la  fenêtre,  à  droite.  La  mère  Bajoie  est 
assise,  un  panier  à  ses  pieds.  La  mère  Latour  met  la  table 
pour  son  mari  et  pour  elle. 


Madame  Bajoie.  —  Jamais  je  ne  Tai  vu  aussi 
saoul;  il  était  plein;  plein  comme  une  courge,  avec 
des  yeux!...  Quand  il  est  arrivé,  je  me  suis  dit  : 
«Ma  petite  mère  Bajoie,  attention,  gare  au  grain  ; 
plus  souvent  qu'il  coucherait  dans  mon  lit  quand  il 
se  met  danscet  état.  »  Il  a  voulu  faire  le  cascadeur... 
je  l'ai  poussé  un  peu  rudement  et  il  est  tombé  sur  le 
carreau...  Et  ma  foi,  il  s'y  est  endormi,  quasi  un 
grand  veau. 

Madame  Latour. —  On  a  bien  de  l'ennui  quand 
un  homme  se  poivrotte. 

Madame  Bajoie,  l'interrompant.  —  Pour  ça,  oui,  le 
vôtre  est  si  convenable,  il  ne  boit  que  de  l'eau,  et 
poli,  que  vous  en  êtes  bienheureuse. 


Jean  Ilugiies.  —  la  Grève 

Madame  Latour.  —  Possible,  mais  on  a  bien  ses 
malliçurs  aussi .  Ainsi  mon  petit. . . 

Madame  Bajoie,  même  jeu. —  Pour  en  finir  avec 
mon  liisloire,  v'ià-l-i  pas  que  le  malin,  pas  moyen 
de  réveiller  Arthur...  un  plomb,  mère  Latour,  un 
vrai  plomb...  Alors  qu'est-ce  que  je  fais  ?  J'attrape 
une  grande  bassine  d'eau  froide  et  je  vous  la  lui 
flanque  sur  le  nez.  Ah  !  ça  a  pas  été  long  !  11  a  jui*é 
tout  ce  qu'i  savait,  mais  l'heure  pressait,  j'en  fus 
tôt  débarrassée.  Regardant  par  la  fenêtre.  Lcs  voilà  qui 
rentrent...  Je  me  sauve  lui  tremper  une  soupe.  A 
revoir,  mère  Latour. 

Mère  Latour.  —  A  revoir.  La  mère  Bajoie  va  pour 
sortir,    la  porte  s'ouvre  et  I.alour  entre. 

Latour.  —  Salut,  mère  Bajoie. 

Madame  Bajoie.  —  Salut  et  au  revoir,  père 
Latour:  je  m'en  vas,  mon  bonhomme  m'attend. 

Latour.  —  S'il  vous  attend  !  11  est  comme  moi,  la 
soupe  de  ce  matin  lui  est  descendue  dans  les  talons. 

Sort  madame  Bajoie. 

Madame  L.\tour,  riant.  —  Allons  à  table,  bavard, 
j'ai  une  soupe  comme   tu   n'en  as  jamais  mange. 

Latour,  brusciuement.  lui  donnant   de  l'argent.  —   TicUS, 

la  mère,  la  paie  de  cette  semaine.  Y  a  pas  gras,  vingt- 
huit  francs  quatre-vingts... 

lO 


ACTE    PREMIER 
Madame   LatOUR,  faisant  disparaître  l'argent.  —  Vingt- 

huit  francs  quatre-vingts  ! 

Latour.  — Dame,  tu  le  sais  bien...  La  semaine 
dernière  c'était  le  même  prix. 

Madame  Latour.  —  C'est  vrai  !  Vingt-huit 
quatre-vingts  ! 

Latour.  —  Oui...  Hein!  travailler  douze  heures 
dans  la  fumée...  la  dégoûtation,  en  silence,  pour 
gagner  quatre  francs  et  des  sous.  Si  c'est  pas  se 
foutre  du  pauvre  monde.  Et  le  patron  menace  de 
nous  diminuer  encore... 

Madame  Latour.  —  Encore!  mais  c^est  la  misère! 

Latour.  —  Paraît  que  c'est  bon  pour  nous.  Dire 
qu'il  y  a  quinze  jours  je  gagnais  cinquante  centimes 
de  l'heure,  à  présent  plus  que  huit  sous...  pour  le 
même  travail.  Total  vingt-huit  francs  au  lieu  de 
trente-six... 

Madame  Latour.  —  Et  le  pain...  les  pommes  de 
terre  qui  raugmentent... 

Latour.  —  Et  nos  quatre  sous  d'économies  qui 
sont  partis  chez  le  médecin  pour  le  petit...  Tiens,  il 
me  prend  des  envies  de  me  croiser  les  bras  et  de  ne 
plus  rien  faire.  Avoir  sué  sang  et  eau,  n'avoir 
jamais  rigolé  pour  en  arriver  là... 

Madame  Latour.  —  Allons  !  mon  gars,  ne  te 
laisse  pas  monter  la  tête,  toi  si  raisonnable.  Qu'est- 
ce  que  ça  y  changera? 

II 


Jean  Hugues.  —  la  Gj'èi^e 

Latour.  —  Les  patrons  veulent  toujours  gagner 
plus,  et  encore,  et  toujours.  Défunt  le  père  m'a 
pourtant  raconté  que  les  compagnons  du  vieux 
temps  avaient  de  quoi  manger  jusqu'à  leur  mort... 
mais  à  l'heure  qu'il  est...  faut  bien  croire  qu'on  fait 
du  progrès.  Avec  un  rire  douloureux.  Ça  va  de  plus  mal  en 
plus  mal. 

Madame  Latour,  affectant  de  la  gaieté. — En  voilà  de  la 
bile  !  Et  pourquoi  ?  On  ne  mourra  pas  encore  cette 
fois.  Sois  sérieux,  pour  une  fois,  mon  bonhonmie, 
viens  manger  ma  bonne  soupe  pendant  qu'elle  est 
chaude... 

Latour.  —  Enfin,  heureux  que  je  sois  tombé  sur 
une  femme  solide  et... 

Madame    Latour,  metlanl  la    casserole    sur    la    table.  — 

C'est  bon  ;  mange...  tu   me  feras   la  cour  après... 

riant,  si  tU  }'   penses.  Ils  mangent.  —  Silence. 

Madame  Latour.  —  Eli  bien  !  Comment  ça  a-t-il 
été  aujourd'hui? 

Latour.  —  Pas  des  tas...  Il  y  a  toujours  ce  diable 
de  genou  (jiii  m'élance...  Et  le  petit?  Il  n'est  pas 
revenu. 

Madame  Latour.  — Non,  pas  encore,  je  préfère 
qu'il  reste  avec  la  mère  dans  les  champs.  Depuis  sa 
maladie,  il  est  sipàlol  que  j'ai  peur  qu'il  ne  retombe 

12 


ACTE   PREMIER 

au  lit...  D'ailleurs,  monsieur  Caillet,  le  médecin, 
me  l'a  conseillé. 

Latour.  —  Me  semble  qu'il  a  raison...  Tu  sais 
bien  ce  que  je  m'acharne  à  dire,  il  est  trop  sérieux, 
il  rêvasse  trop,  il  lui  faudrait  du  mouvement... 

Madame  Latour.  —  Mais  où  veux-tu  qu'il  joue? 

Latour.  —  C'est  vrai,  ici,  il  n'y  a  pas  de  place... 

enfin,    silence. 

Latour.  —  Ah.  benî  à  propos  de  parler,  on  a 
foutu  à  la  porte  un  gars  de  l'usine. 

Madame  Latour.  —  Qui  donc? 

Latour.  —  Je  ne  connais  pas...  paraît  qu'il  a 
voulu  tuer  le  contremaître... 

Madame  Latour.  —  Le  père  Bizot!  Et  pourquoi 
donc,  mon  Dieu? 

Latour.  —  Rapport  aux  brutalités  du  père  Bi- 
zot... On  disait  ça...  tu  sais,  on  fait  quelquefois 
beaucoup  de  cancans  pour  rien...  mais  on  en  parle, 

quoi.    On  frappe. 

Madame  Latour.  — Entrez.   Entre Guérin. 

Guérin.  —  Bonjour.  Faites  excuse,  si  je  vous 
dérange... 

Latour.  —  Tiens,  Guérin!  Y  a  pas  d'excuses, 
entre  copains...  Montrant  une  chaise.  —  Assicds-toi  là. 

Geste  de  madame  Latour  pour  lui  offrir  une  chaise. 

Guérin,  qui  prend  la  chaise.  —  Ne  VOUS  tourmcntcz 
i3 


Jean  Hugues.  —  la  Grève 
pas  à  cause  de  moi...  J'en  vaux  point  la  peine,   ii  rit. 

Pause. 

GuKRiN.  — Je  venais  pour  causer  avec  toi  sur  le 
scandale  de  ce  tantôt. 

Latour.  —  Pour  la  chose  de  celui  qu'on  a  mis  à 
la  porte? 

GuÉRiN.  —  Oui,  paraît  que  c'est  sérieux.  On  s'a 
causé. 

Latour.  —  Tu  prendras  bien  un  verre? 

GuKRiN.  —  C'est  pas  de  refus. 

Latour.  —  Allons,  ma  bonne  femme,  va  nous 
chercher  du  vin;  ça  te  donnera  des  couleurs,  ii  sourit. 

Madame  Latour.  —  J'y  vas,  ivrogne.  Eiio  sourit  et  sort. 

LaTOTR,    à  Guérin.   —   AlorS  COmme  ça...     U  mange. 

GuKiuN,  pris  de  la  ftncire.  —  Voilà.  C'est  un  com- 
pagnon frappeur  qu'alhiit  au  magasin.  Là,  il  ren- 
contre... Tiens,  tu  dois  le  connaître,  le  voilà  dans 
la  rue. 

Latour,  r(>;ar(i;int  lims  la  ruo.  —  Ail  mais!  c'est  le 
grand  Lanlier,  un  fri'ie.  Il  ne  refusera  pas  de  trin- 
(juer  avtv  nous,  ouvrant  la  fcni-ire.  lié  Lauticr  !  monte 
donc  boire  un  coup,  je  t'invite. 

Lantiku,  dans  la  nir.  —  Boujour,  Latour:  j'y  vas 
tout  de  suite. 

Latour.  —  Un  gars  avec  lequel  j'allais  cueillir 
des  mûres  quand  il  était  pas  plus  haut  «ju'un  mar- 
teau à  devant. 


i4 


ACTE    PREMIER 

GuÉRiN.  —  Ça  va  bien.  —  Il  te  racontera  son 
affaire  mieux  que  moi.  Je  ne  suis  pas  un  parleur. 

Lantier,  entrant.  —   Bonjour  la  compagnie,  ils  se 

serrent  la  main. 

Latour.  —  Eh  bien?  Quelle  tuile!...  Te  voilà 
débauché  à  cette  heure,  à  cause  que... 

Lantier,  d'une  voix  concentrée.  —  A  cause  que  le 
père  Bizot  est  un  cochon  ! 

GuÉRiN.  —  Ça,  c'est  la  vérité  vraie.  Encore  hier, 
il  m'a  retenu  une  pièce  de  cinq  sous  pour  être  resté 
trop  longtemps  aux  cabinets.  Rires.  Ah  mais  !  c'est 
comme  je  vous  le  dis. 

Lantier,  un  peu  plus  calme.  —  C'est  un  cochon,  y  a 
pas  à  sortir  de  là,  celui  qui  dirait  le  contraire  est  un 
menteur. 

GuÉRiN.  —  Oui,  oui,  c'est  la  vérité,  aussi  vrai 
que  je  crache,  ii  crache. 

Latour.  —  C'est  bon,  laisse  causer. 

Lantier.  —  Voilà  l'histoire.  —  Vous  connaissez 
mon  compagnon  ?  le  père  Mautard,  un  vieux  de  la 
vieille,  solide  au  poste,  qui  dit  toujours  son  mot, 
un  forgeron  fini,  quoi.  Signes  d'assentiment.  Il  m'envoie 
rechanger  sa  grosse  lime  d'Allemagne  au  magasin, 
rapport  à  quelques  lopins  qu'il  avait  à  ébarber. 
Moi,  tranquille  comme  Baptiste,  j'y  vas.  On  s'at- 
tend pas  toujours  au  malheur,  pas  vrai  ? 

i5 


Jean  Jlugucs.  —  la  Grève 

Latour.  —  Pour  sur. 

Lantier.  —  J'y  vas  donc,  comme  de  juste.  Je 
blague  un  peu  avec  l'artilleur,  lorsque  ce  grand 
fainéant  de  Bizot  m'arrive  quasi  par  derrière  et  me 
crie  :  «  Qu'est-ce  que  tu  fous  là?  T'as  pas  fini  de 
perdre  ton  temps,  méchant  bavard,  va-t'en  boulon- 
ner et...  » 

Madame  Latour.  cnirant.  —  Ne  vous  arrêtez  pas, 
je  vous  en  prie.  J'étais  à  écouter  ce  qu'on  disait  sui* 
vous,  monsieur  Lantier...  Tout  le  monde  se  pas- 
sionne, c'est  à  ne  pas  croiro. 

Latour.  —  C'est  bon,  c'est  bon;  sei*s  à  boire  et 
laisse  le  finir. 

Madame  Latour  sert  à  boire  et  continue.  —  D'ail- 
leurs, je  leur  ai  dit  que  vous  étiez  à  causer  ici,  et  ils 
vont  venir  à  quelques-uns... 

Latour,  avec  des  gestes  d'impatience. —  C'cst  bon!  c'cst 

bon  î 

Lantier,  un  peu  démonté.  —  Je  ne  sais  (juoi  ré- 
pondre. Enfin,  je  lui  dis  :  «  Excusez-moi,  je  viens 
chercher  uik^  lime...  »  Mais  avant  (juc  j'aie  fini, 
voilà  l'autre  chien  qui  se  met  à  crier  :  «  Ta  lime  !... 
la  lime  !...  Mais  tu  la  changes  tous  les  deux  jours! 
C'est  pour  flemmarder...  et  patali...  et  patata...  »  Il 
n'en  finissait  plus. 

GuÉRiN.  —  II  inarronnail,  le  frère. 

Lantiku.  —  (  hiand   il  sa  tu,  j'y  ai  dit  tout  sim- 

i6 


ACTE    PREMIER 

plem  :  «  Tout  ça,  c'est  des  paroles  en  l'air  ;  j'ai  changé 
ma  lime  y  a  huit  jours.  Si  c'est  que  vous  ne  me 
croyez  pas,  demandez-le  au  père  Mautard,  mon 
compagnon... 

GuÉRix.  —  Bien  répondu. 

Latour.  —  Laisse  donc  causer. 

Lantier.  —  Alors  je  ne  sais  pas  ce  qui  lui 
prend.  Il  devient  blanc,  il  devient  rouge,  vert,  ce 
que  je  sais  !  Il  perd  la  jugeotte,  et  veut  me  mettre 
la  main  sur  la  figure  :  «  Si  tu  cognes,  lui  ai- je  fait, 
je  touche.  »  Et  comme  je  suis  le  plus  fort,  il  s'est 
arrêté. 

Madame  Latour,  riant.  —  Ha  !  ha  !  ha  ! 

GuÉRiN,  criant.  —  Ils  sout  tous  dcs  lâches  et  des 
jésuites  dans  cette  boîte-là  ! 

Latour.  —  Allons,  allons,  on  ne  sait  pas  encore 
tout,  alors  on  ne  peut  pas  juger. 

Lantier.  —  Enfin,  pour  en  finir,  il  s'est  écrié  : 
«  Arrive,  voyou,  que  je  te  règle.  »  Je  le  suis  au  bu- 
reau. Il  fait  un  rapport  corsé.  Il  disait  que  j'étais  ci, 
que  j'étais  ça,  un  propre  à  rien,  un  voleur,  un 
ivrogne,  un  coureur  de  filles... 

Madame  Latour.  —  Bon  à  pendre,  quoi... 

Latour. —  Mais  c'est  faux, toutes  ces  histoires!... 
Fallait  lui  répondre. 

Lantier,  frappant  sur  la  table.  —  Ah  ouitche  !  Autant 
faire  entendre  raison  à  cette  table... 

17 


Jean  Hugues.  —  la  Grèce 

Madame  Latour.  —  Voilà  qui  est  malhonnête  !... 
c'est  pas  bien  ce  qu'il  a  l'ait  là. 

Lantier.  —  Sûr,  que  c'est  mal.  Enfin  quoi,  vous 
me  connaissez  ?  Est-ce  que  vous  m'avez  vu  souvent 
saoul  ?  Voyons  toi,  Latour,  un  copain  d'enfance? 

Latour.  —  Pour  ça  non.  La  vérité  est  la  vérité. 

Laxtier.  —  Peut-ctre,  une  fois,  à  la  noce  de...  de 
la  grande  Jeanne,  mais  est-ce  que  ça  n'arrive  pas  à 
tout  le  monde  de  se  laisser  surprendre. 

Madame  Latour.  —  Mon  dieu,  oui  !  Les  hommes 
ne  sont  pas  parfaits,  tant  s'en  faut. 

Latour.  —  Une  fois  n'est  pas  coutume. 

GuÉRiN.  —  Va  donc,  mon  vieux,  c'est  lui  qui  boit 
et  quand  il  a  l)u,  il  te  voit  saoul  !  On  rit. 

Lantier.  —  Quant  à  la  godaille,  il  en  a  menti. 
Je  suis  avec  la  petite  Marie  Vcrd,  la  lingère. 

Madame  Latour.  —  Je  la  connais,  une  belle  jeu- 
nesse, bien  propre. 

Lantier.  —  Je  suis  avec  elle  depuis  tantôt  deux 
ans.  Je  l'ai  connue  chez  mon  ancien  patron.  Je  l'ai- 
mai, elle  m'a  aime.  On  se  l'est  dit  un  soir  de  lune, 
et  depuis  on  ne  s'est  pas  quitté.  Est-ce  que  ça  les 
regarde,  les  autres.  Non,  pas  vrai?  Entre  madame  BiOoie. 

Madame  Bajoik.  —  Honjour.   Est-cr  (|u On  j)cut 
entrer  ? 
Madame  Latour.  —  Mais  oui,  mère  Bajoie,  seu- 

i8 


ACTE    PREMIER 

lement  vous  apporterez  deux  chaises,  car  je  crains 
bien  qu'on  en  manque. 

Madame   Bajoie.   —  A  votre  service.    Elle  va  les 

chercher,  et  les  rapporte. 

Lantier.  —  En  allant  faire  mon  paquet  à  la  forge, 
j'ai  conté  le  fait  aux  tourneurs  et  aux  mécaniciens. 
Ils  ont  pris  la  chose  de  la  bonne  façon.  Les  forge- 
rons l'ont  prise  du  même  bout  et  ils  se  sont  réunis 
à  la  sortie  et  ont  envoyé  une  délégation  au  patron. 

Madame  Latolr.  —  Une  délégation  à  M.  Parisol, 
mais  ça  ne  s'est  jamais  fait. 

GuÉRiN.  —  Pour  du  toupet,  c'est  du  toupet  ! 

Latour.  —  On  ne  sait  pas  comment  cela  va  finir, 
mais  ça  a  mauvais  air.  J'ai  bien  peur  que  votre 
délégation,  que  votre  délégation...  enfin,  c'est  bon, 

je  m'entends  !  a  ce  moment  entrent  plusieurs  ouvriers,  les  uns 
après  les  autres  : 

Le  jeu  de  scène  étant  assez  diflicile,  ceux  qui  jouent  les 
ouvriers  doivent  s'appliquer  à  ne  pas  venir  en  troupeau,  ni 
un  par  un,  mais  naturellement  par  groupes.  Ils  entrent 
silencieusement,  serrent  quelques  mains  et  se  posent  sans 
affectation.  Ils  laissent  quelques  intervalles  entre  les 
entrées.  Et  pendant  tout  l'acte,  leur  attention  doit  se  porter 
à  montrer  par  des  gestes  l'intérêt  qu'ils  prennent  aux 
différents  récits  qui  vont  suivre. 

S'il  y  aune  figuration  féminine, la  scène  aura  plus  de  gran- 
deur et  de  pittoresque.  Les  femmes  seront  assises,  les 
hommes  groupés,  presque  tous  debout,  les  autres  appuyés, 
accoudés  ou  assis  sur  la  table  à  repasser.  Le  metteur  en 
scène  se  proposera,  de  former  sur  le  théâtre  des  masses 
aux  grandes  lignes  dont  la  disposition  par  plans  combinés 


Jean  Hugues.  —  la  Grève 

doit  mettre  en  relief  les  acteurs  principaux.  Mais,  en 
aucun  cas,  le  travail  de  composition  ne  doit  se  faire  sentir. 
Un  ensemble  maladroit  et  gêné  est  préférable,  pour  cette 
œuvre,  à  une  suite  de  tableaux  réglés  comme  pour  un 
ballet. 

Aux  premiers  ouvriers  qui  entrent  MADAME  LaTOUR  les 
reçoit  en  disant  :  Ail  !  leS  VOilà  ! 

LaNTIEU,  continuant  comme  si  de  rien  n'était.  —  G  CSt  inon 

compagnon  le  père  Maulai-d  qui  va  parler.  On  avait 
de  l'estinie,  l'un  pour  l'autre.  Je  voulais  qu'il  reste, 
crainte  de  malheur,  pas  vrai.  Mais  le  gars  a  tenu 
bon  :  «  Minute,  mon  fi.  cjuil  fait,  faut  frapper  le  fer 
quand  il  est  chaud.  J'y  vas  de  ce  pas  et  ferme,  et 
aussi  vrai  que  je  suis  compagnon,  je  parlerai,  j'aurai 
pas  la  langue  dans  une  musette.  Je  saurai  bien  leur 
dire  leur  fait.  » 

Un  ouvrier,  (i)  —  Oh!  pour  répondre,  il  n'a  pas 
son  pareil,  le  père  Mautard. 

Un  ouvrier.  (2)  —  Il  ne  s'emporte  pas.  11  vous 
coule  son  sentiment  en  douceur,  mais  il  touche. 

Un  ouvrier.  (3)  —  Et  puisque  ça  y  est,  ça  y  est. 
Autant  aller  jusqu'au  bout. 

Une  femme,  (i)   —  Comment  cela  va-t-il  finir? 

La  porte  s'ouvre,  entre  le  père  Moutard. 

Le  père  Mautard.  —  Salut  la  compagnie. 

Tous.  —  Bonjour,  père  Mautiird. 

Le  père  Mautard.  —  J'ai  à  causer  au  compagnon 


ACTE    PREMIER 

et  je  le  savais  parmi  vous.  Alors  faites  excuse,  si 

je  vous  interromps,  il  serre  quelques  mains  et  va  se  mettre  à 

côté  de  Lantier.  Bonsoir,  mon  fi.  Ça  va  ou  plutôt  ça  ne 
va  pas. 

Lantier.  —  Hé  bien  quoi  !  Conte-nous  ça. 

Le  père  Mautard.  —  Allons,  ne  t'émotionne 
pas...  Le  patron  ne  veut  rien  savoir.  Voici  ce  qui 
s'est  passé.  Pour  lors  les  tourneurs,  les  ajusteurs, 
ceux  de  la  mécanique,  censément,  et  les  forgerons 
envoient  chez  Parisol  quelques  compagnons  pour 
expliquer  toute  l'histoire.  J'y  étais  comme  tu  penses. 
On  s'en  va,  les  uns  avec  les  autres,  pas  très  fiers. 
On  ne  disait  rien.  Dame,  faut  être  juste,  n'est-ce 
pas,  il  n'y  a  que  la  première  fois  qui  coûte,  comme 
dit  l'autre.  On  n'en  menait  pas  large,  mais  on  était 
décidé  ;  c'était  le  principal.  On  sonne.  Un  larbin 
ouvre.  On  lui  demande  à  parler  au  patron.  Il  va  le 
prévenir.  Nous  étions  là  comme  des  chiens  fouettés 
avec  un  trac,  un  trac  épatant,  un  trac  à  tirer  ses 
chausses  et  bonsoir  la  compagnie. 

Un  ouvrier,  (i)  —  De  quoi  !  vous  êtes  des  hommes 
comme  lui. 

Le  père  Mautard.  —  J'aurais  bien  voulu  t'y 
voir.  —  Enfin  le  larbin  rapplique.  Il  nous  fait  savoir 
que  son  maître  —  le  nôtre,  quoi  —  donne  raison  au 
contre-coup,  qu'il  connaît  l'affaire,  que  Lantier  est 
un  voyou,  que  nous  étions  des  révoltés  imbus  de 

21 


Jean  Hugues.  —  la  Grè(>e 

préjugés  et  que  pour  lors  il  ne  voulait  pas  nous 
entendre,  n'ayant  pas  à  traiter  d'égal  à  égal  avec 
nous. 

Un  ouviUEii.  (2)  —  Il  a  fait  dire  tout  ça,  le  capon  ; 
il  n'est  pas  venu  le  dire  lui-même. 

Le  père  Màutard.  —  Il  n"a  pas  osé,  et  qu'il  a 
bienfait!  Ah!  mes  enfants,  vrai  de  vrai,  on  se 
reconnaissait  plus.  —  Nom  de  Dieu,  on  était  prêt  à 
tout  chambarder;  à  faire  une  révolution  comme  on 
dit.  Les  uns  serraient  les  poings,  les  autres 
ouvraient  des  mirettes  comme  des  masses  et  flam- 
bantes comme  des  braises.  Le  petit  Vertillet  a  crié 
dans  l'antichambre  :  «  Le  contre-coup  est  un 
salaud!...  » 

Une  FEMME,  (i)  —  Ah!  mon  Dieu!  Vertillet  a 
dit  ça. 

Le  père  Mautari).  —  Oui  !  oui  ! 

Une  femme.  (2)  —  Chez  le  patron  ? 

Le  père  Mautard.  —  Mais  oui. 

Une  femme,  (i)  —  Qu'est-ce  que  le  monde  va 
devenir  ? 

Les  hommes.  —  Chul.  la  lut-ro  ;  allez,  père  Mau- 
tard. 

Le  pèreMautaki).  — Vertillet  continue  à  gueuler. 
11  (lisait  que  le  contre-coup  était  un  assassin,  à 
preuve  qu'il  avait  engrossé  la  petite  Louise  Duflos... 

Une  1 1  -simk.  (2)  —  Oui,  la  i)auvremignotte... 

32 


ACTE   PREMIER 

Le  père  Mautard.  —  Et  qu'elle  s'était  suicidée 
de  peur  d'être  la  risée  du  monde.  Puis  voilà  le  bel 
Antoine  qui  crie  à  son  tour  :  «  On  est  traité  comme 
des  chiens,  les  chiens  sauront  mordre.  »  Alors  on 
est  parti,  on  s'est  réuni.  Eh  bien,  tu  y  étais,  le  Pari- 
sien, continue  donc. 

Le  Parisien.  —  Alors  pas,  on  se  réunit,  on  se 
regarde  dans  le  blanc  des  yeux  sans  trop  savoir 
quoi  faire.  Alors  pas,  y  a  le  père  Violet  qui  propose 
de  faire  une  réunion  publique. 

Quelques  voix.  —  Une  réunion  publique  ! 

Latour.  —  On  n'a  jamais  vu  ça!  Ça  ne  s'est 
jamais  fait! 

Le  Parisien.  —  C'est  ce  qu'on  lui  a  répondu.  Le 
père  Violet,  un  bon  à  la  côte,  se  met  en  colère,  il 
grimpe  sur  ses  grands  chevaux.  «  Tant  mieux, 
qu'il  dit,  c'est  une  raison.  Vous  en  verrez  une. 
Vous  êtes  des  croquants,  des  lâches!  »  Alors  pas,  le 
voilà  en  colère  :  «  On  vous  traite  en  chiens,  qu'i 
nous  crie,  on  vous  en  fait  pas  assez.  Vous  êtes  des 
brutes  qu'on  devrait  mener  à  coups  de  pied  dans  les 
fesses,  — du  côté  des  dames  :  sauf  votre  respect...  Oh 
alors!  quel  chabannais!  On  se  lève,  on  proteste,  on 
crie,  un  boucan  épatant,  quoi  !  Le  père  Mautard  que 
voici  se  lève  et  dit  tranquillement  :  «  Taisez-vous 
donc,  tas  d'imbéciles,  vous  êtes  tous  d'accord  et 
vous  vous  disputez  comme  des  députés.  Rires.  On 

23 


Jean  Hugues.  —  la  Grève 

fera  une  réunion  parce  qu'il  est  de  notre  intérêt  de 
faire  une  réunion  et  dans  cette  réunion  on  discutera 
la  grève.  » 

Presque  tous.  —  Une  grève! 

D'autres  voix.  —  Comme  à  Paris. 

Le  Parisien.  —  Pourquoi  pas?  Vous  valez  bien 
les  Parisiens. 

Un  ouvrier.  —  Oui,  bien  sûr.  mais  on  ne  sait 
pas,  nous. 

Une  femme,  (i) —  Et  l'argent  donc...  faut  bien 
qu'on  mange. 

Une  autre.  (3)  —  Et  les  enfants... 

Le  Père  Mautard.  —  C'est  bon.  c'est  bon  ;  assez 
causé;  vous  verrez  demain  ce  qu'il  y  aura  à  faire. 
Aux  hommes.  Oïl  a  payé  le  tambour  de  ville  pour 
annoncer  la  réunion.  Bontemps,  le  tourneur,  a 
rédigé  la  fouille. 

Un  ouvrier.  (3)  —  Je  le  connais  Bontemps.  un 
gars  qu'est  toujours  dans  les  livres,  qu'est  savant 
comme  pas  un,  et  qui  cause  faut  l'entendre  poui-  1»' 
croire. 

Une  femme.  (4) —  Ah  !  mon  Dieu  !  Qui  est-ce  qui 
aurait  dil  ça? 

Une  autre  femme,  (a)  —  Et  Lantier,  qu'est-ce 
qu'il  pense  de  tout  ce  tralala? 

Le  Parisien,  continuant.  —  On  a  envoyé  un  télé- 
gramme à  Paris,  au  syndicat  des  mécaniciens,  pour 

24 


ACTE   PREMIER 

nous  envoyer  un  gas  d'attaque   et  qui  sache    se 
débrouiller. 

Un  ouvrier.  (4)  —  Par  le  fait,  il  en  faut  aussi  de 
ceux-là. 

Une  femme.  (2)  —  En  v'ià-t-i  d'une  affaire!... 
Pour  une  affaire,  c'est  une  affaire  !  Et  pour  un  seul 
homme  ! 

Un  ouvrier.  (2)  —  Un  seul  homme  !  Parfaitement 
un  seul  homme  !  Est-ce  qu'on  est  pas  tous  amis  ? 
Moi,  je  suis  tourneur,  je  gagne  cinq  à  six  francs 
par  jour,  ce  qui  n'est  pas  mauvais  pour  le  pays.  Le 
compagnon  frappeur  ne  gagne  que  trois  francs.  Je 
me  dis  :  C'est  pas  une  raison.  Le  gars  a  des  bras,  des 
jambes,  une  bouche  comme  moi.  Il  travaille  et 
mange  comme  moi.  Alors,  dame,  je  ne  sais  pas,  je 
n'aime  pas  qu'on  soit  injuste  devers  lui. 

Un  autre.  (3)  —  Que  les  savants  l'expliquent 
s'ils  peuvent,  mais  le  compagnon  dit  vrai...  A 
preuve  que  je  marche  aussi. 

Une  femme.  (2)  —  Je  ne  dis  point  que  vous  n'avez 
pas  raison,  mais  enfin... 

Le  Parisien.  —  Il  n'y  a  pas  d'enfin...  une  suppo- 
sition que  ça  serait  votre  homme,  vous  seriez  bien 
contente  qu'on  s'en  occupe  de  même,  pas  vrai. 
Eh  bien,  c'est  pas  le  vôtre,  c'est  un  autre;  voilà 

tout.  Son  de  tambour  qui  se  rapproche. 

Des  voix.  —  Ah!  Bien  dit. 

35 


Jean  Hugues.  —  la  Grèce 

Un  enfant.  —  Le  tambour!  Le  tambour! 

Un   ouvrier,   (i)    —    Il  est  sur  la  place  ParisoL 

Un   ouvrier.    (2)    —    Il  approche. 

Un   ouvrier.    (3)    —    Le    voilà,    taisons -nous. 

Tumulte.    TaisonS-nOUs!  cllUt!    taisez-vous!    Dans  la  me, 
tambour,  voix  d'homme  disant  : 

De  la  part  du  Comité  à  tous  les   ouvriers   de  la 
Maison  Parisol 

Camarades 
Un  des  nôtres  a  été  insulté,  menacé,  renvoyé  par 
un  contremaître.  Il  a  subi  une  irgustice  dégradante 
pour  tous.  A  moins  dctre  des  animaux,  nous 
devons  nous  unir.  Cet  aflront,  nous  le  souffrons  tous 
comme  si  chacun  de  nous  l'avait  reçu.  Nous  devons 
en  demander  réparation.  Tambour.  Demain,  réunion 
publique,  salle  du  Lapin  Blanc,  à  huit  heures  pré- 
cises du  soir. 

Ordre  du  jour  :  La  grève.  Tambour. 


H  i  de  au 


PERSONNAGES  DU  DEUXIEME  ACTE 


Première  partie 

L'orateur.  —  Délégué  du  Syndicat  de  Paris. 

Le  président.  —  Un  vieil  ou^Tier. 

Le  père  MAUTARD,  ouvrier  forgeron. 

Quatre  vopc  d'hommes. 

Groupes  d'ouvriers  assez  importants. 

Femmes,  enfants. 

Personnages  muets. 


Deuxième  partie 


L.VXTIER,  frappeur. 

L.\TOUR,  ouvrier. 

GUÉRIN,  ouvrier. 

MAUTARD,  forgeron. 

L'orateur. 

Le  Parisien. 

Le  CORNEC. 

Cinq  ouvriers  parlant. 

Groupes  d'ouvriers. 


Troisième  partie 

Les   mi-mes,  moins  les  cinq  ouvriers  et  les  groupes 
qui  étaient  dans  la  salle. 


ACTE  II 


UNE  SALLE  DE  BAL 

PREMIÈRE   PARTIE 
La  Réunion 

Au  fond  une  estrade  avec  une  table.  —  Sur  l'estrade,  un 
président,  un  assesseur.  —  A  la  table,  le  secrétaire.  —  Au 
mur,  quelques  affiches-réclames,  quelques  avis  écrits  ou 
imprimés.  —  Dans  la  salle  beaucoup  d'ouvriers;  les  uns 
sont  endimanchés  ;  les  autres  sont  en  tenue  de  travail.  — 
Sur  l'estrade,  l'orateur  de  Paris  est  supposé  finir  son 
discours.  Il  commence  à  parler  avant  le  lever  du  rideau. 

L'orateur.  —  ...  Ainsi,  camarades,  la  grève  se 
fera.  Vous  le  devez  pour  vous  et  pour  vos  amis  des 
autres  usines.  La  grève  est  la  seule  arme  que  vous 
ayez  en  mains  ;  servez-vous-en  ;  n'ayez  pas  peur  de 
vous  en  servir.  Mais  pour  qu'elle  vous  soit  utile, 
ah!  camarades!  formez  bloc;  qu'il  n'y  ait  pas  de 
défaillance,  car  votre  victoire  à  tous,  vous  entendez 
bien,  à  tous,  en  dépend. 

Une   voix,  (i)  —  C'est  vite  dit...  Murmures. 

L'orateur.  —  Je  sais  bien  qu'on  me  dira  :  une 
grève!  une  grève!   Mais   nous  n'en  avons  jamais 

29  n. 


Jean  Hugues.  —  la  Grève 

fait,  de  grève  ;  nous  ne  saurons  jamais;  à  ceux-là, 
camarades,  je  répondrai  :  On  sait  toujoui'S  quand 

on  veut,  on  peut  toujours  quand  on  veut  î  Applaudisse- 
ments. Est-ce  que  vos  amis  de  chez  Gillard ,  en 
Auvergne,  avaient  jamais  fait  grève?  Ne  se  sont- 
ils  point  décidés  ?  N'ont-ils  pas  été  payés  de  leur 
petit  sacrifice  par  une  victoire  glorieuse  et  profi- 
table? Si  !  A'ous  aussi,  camarades,  vous  réussirez... 

Une  voix.  (12)  —  Ne  manquerait  plus  que  ça.  Rires. 

L'orateur.  —  Sachez  ceci ,  cauiarades  :  vos 
patrons  se  sont  formés  en  sjTidicat  avant  vous, 
contre  vous,  vous  qui  n'osez  pas  vous  syndiquer. 
Réunis,  vos  maîtres  escomptent  votre  peau,  mais 
espérons  qu'ils  auront  vendu  la  peau  de  l'ours  avant 
de  l'avoir  tué  et  que  vous  vous  réveillerez  !  Applau- 
dissements. Sachez  encore  ceci  :  seuls  vous  n'êtes  rien  ; 
unis,  vous  êtes  la  force  et  le  nombre,  une  force  que 
rien  ne  pourra  vaincre.  Rien,  entendez  vous.  Que 
craignez-vous  alors?  Que  pouvez-vou^  craindre? 
Une  voix.  —  Personne.  ' 

L'oKATEUii.  —  Vous   l'avez  dit,  camarades,  per- 
sonne. En  avant  donc  !  Enfljmt  la  voix  et  faisant  de  grands 

gestes.  Donnez  le  bon  exemple,  afin  que,  jusque  dans 
le  fond  des  provinces,  la  France  de  1789  prépare  au 
prolétariat  du  monde  entier  \{\  triomphe  du  travail 
sur  le  capital,   du   travailleur   sur  le  paresseux,  de 

l'exploité  sur  l'exploitant  !  Applaudissements,  cris  :  Oui!  la 

3o 


ACTE  II 

grève  !  la  grève  !  —  C'est  ça  !  — Mort  aux  patrons!...  les  patrons 
n'en  faut  plus...  Peu  à  peu  le  bruit  s'apaise,  et,  dans  le  demi-silence, 
une  voix  s'élève  et  dit  : 

—  C'est  plus  facile  à  dire  qu'à  faire. 
Quelques  voix.  —  Pour  sûr. 
Une  autre  voix,  (i)  —  Pardi,  avec  des  mots... 
Une  autre  voix.  (3)  —  Eh!  là-bas!  les  capons! 
D'autres  voix.  —  Chut!  chut!  Écoutez!  silence. 
Le  Président,  mai  assuré.   —  La  parole    est...   à 
monsieur...    au  citoyen...    au  père  Mautard,  quoi! 

Rires. 

Le  père  Mautard,  sur  lestrade.  —  Mes  bons  amis, 
vous  avez  entendu  les  orateurs  qui  ont  parlé  avant 
mon  tour...  Les  uns  voulaient  qu'on  chôme;  les 
autres  pas.  Moi,  j'ai  écouté  avec  toute  mon  intelli- 
gence et  je  ne  sais  plus  s'il  faut  la  grève  ou  s'il  ne  la 
faut  point  :  c'est  à  vous  de  le  savoir.  Mouvements.  Je 
ne  sais  pas  parler.  Je  ne  suis  point  un  orateur.  Je 
n'ai  jamais  été  dans  les  écoles.  Je  suis  un  ouvrier, 
quoi  !  Vous  me  connaissez  bien,  peut-être  ?  Mais 
enfin,  tout  ignare  que  je  suis,  j'ai  mon  entende- 
ment tout  comme  ceux  de  Paris  et  m'est  avis  que 
vous  ne  perdrez  pas  votre  temps  à  entendre  mes 
réflexions.  Gela  vous  plalt-il? 

Des  voix.  —  Oui  !  oui!  parlez. 

Une  autre  voix,  (i)  —  Allons,  vas-y  mon  vieux. 

Le  père  Mautard.  —  Pour  lors  ,  voilà  tout 
uniment  ce  que  j'en  pense.  Mon  compagnon  —  vous 

3i 


Jean  Hugues.  —  la  Grèce 

savez  riiistoire,  on  vous  l'a  assez  contée  à  cette 
heure  —  a  été  saqué  à  cause  de  la...  brutalité  d'un 
contremaître.  —  On  peut  dire  ça,  pas  vrai? 

Des  voix.  —  Oui!  oui  ! 

Le  père  Mautaud.  —  Bien,  je  vois  que  vous  me 
comprenez.  Rires.  Le  patron  ne  veut  point  nous 
entendre  ;  pour  ce  monsieur,  les  travailleurs  sont 
tous  des  menteurs,  et  il  n'a  rien  à  voir  entre  lui  et 
nous;  eh  bien  î  c'est  mon  avis,  c'est  un  paresseux, 

et  nous  travaillons  !  Applaudissements. 

Une  voix.  (4)  —  On  verra  à  voir. 

Des  voix.  —  Taisez- vous... — Demandez  la  parole. 
—  Écoutez  !  —  A  la  porte  ! . . . 

Le  pèhe  Mautard.  —  Donc,  il  n'a  pas  vouhi  nous 
recevoir;  j'eslime,  moi,  que  c'est  nous  traiter  en 
chiens...  Pnuse.  Avec  force.  Eli  bien!  j'aime  pas  ça,  moi, 
d'être  traité  en  chien!  Mouvements.  Nous  sommes, 
chacun  d'ici,  autant  que  lui...  nous  sommes  ses 
égaux.  11  est  né  et  il  mourra  comme  nous.  Aussi, 
quand  je  vois  un...  camarade,  comme  ils  disent  à 
Paris,  insulté,  je  me  dis  :  «  Mon  bonhomme,  te 
voilà  insulté  avec  lui  ».  Nous  le  sommes  itou. 

Des  voix.  —  Oui  !  oui  î... 

Le  père  Mautard.  —  Qui  sait  si  demain  la 
chose  ne  t'arrivcra  pas  à  toi,  père  Jean;  il  les  désigne 
du  doigt  dans  Ka  salle  —  à  toi,  Chcvct;  il  toi,  Massard... 

Des  voix.  —  C'est  vrai... 

3a 


ACTE   II 

Le  père  Mautard.  —  Si  nous  laissons  passer 
cette  injustice  sans  dire  notre  mot,  nous  serions 
donc  des  lâches...  Pause.  Avec  force  :  Mais  nous  serions 
aussi  des  idiots  !  Mouvement.  Oui  !  des  idiots  !  car  si 
le  patron  veut  que  nous  vivions  comme  des  bêtes 
brutes,  séparés  les  uns  des  autres,  nous  savons, 
nous,  que  nous  sommes  des  personnes  humaines  et 
que  le  mal  qu'on  fait  à  Paul  retombe  sur  Pierre. 
On  ne  doit  pas  toujours  considérer  ses  gros  sous, 
mais  on  doit  penser  autre  chose...  à  s'aimer,  à 
s'unir...  enfin,   je    ne    sais    pas,    moi,  mais  vous 

comprenez...   Murmures  d'assentiment.  Moi,  VOyez-VOUS, 

quand  Lantier  ma  appris  comment  il  avait  été 
débauché,  j'étais  comme  un  lion.  Ah!  le  contre- 
maître a  bien  fait  de  ne  pas  venir.  Montrant  ses  poings. 
Il  ne  serait  point  sorti  vivant  de  ces  poings  î  Applau- 
dissements. —  Plus  calme.  Eh  bien  !  mes  petits  amis,  c'est 
pas  tout  ça;  faut  pas  s'emballer.  Vous  êtes  assez 
grands  pour  vous  conduire.  Vous  avez  entendu  des 
parlottes  pour  et  contre  la  grève.  Vous  allez 
choisir. 

Des  voix.  —  La  grève  !  la  grève  ! 

Le  père  Mautard.  —  Écoutez  donc!  vous  allez 
choisir.  —  Si  vous  choisissez  la  grève,  c'est  le  chô- 
mage, la  paie  qui  ne  se  fait  plus,  c'est  la  lutte 
d'aujourd'hui,  de  demain.  Réfléchissez  bien  avant 
de  vous  décider,   car  une   fois  que   la  grève  sera 

33 


Jean  Hugues.  —  la  Grèce 

voulue,  vous  seriez  des  menteurs  et  des  ti^aîtres  si 
vous  ne  teniez  point.  Songez,  mes  amis,  que  vous 
prenez  un  engagement  d'honneur.  D'un  coté, 
rentrer  à  l'atelier,  et  manger  sa  soupe  comme  par 
le  passé;  de  l'autre,  vous  vous  serrerez  la  ceintm-e 
un  peu  de  temps,  mais  vous  aurez  fait  votre  devoir... 
et  c'est  quelque  chose.  Voilà  ce  que  j'avais  à  dire. 

Apphmdissemenls;  le  Président  se  lève.  —  Silence. 

Le  Président,  parier  embarrassé.  — Avant  de  mettre 
la  grève  à  votre...  à  votre  sentiment...  le  gars  de 
Paris  m'apprend,  pour  que  je  vous  apprenne... 
que  sa  société  de  Paris... 

L'orateur.  —  Oui,  le  sjTidicat. 

Le  Président.  —  Faites  excuse...  le  syndicat  de 
Paris  envolera  cinquante  francs  s'il  y  a  grève,  et 
qu'une...  qu'une... 

L'orateur.  —  Souscription. 

Le  Président.  —  Qu'une  souscription  sera  l'aile 
par  les  journaux  de  Paris... 

Des  voix.  —  Hravo,  les  Parisiens! 

Le  Président.  —  Les  syndiqués  d'ici... 

Une  voix.  —  Ils  ne  sont  pas  des  tas! 

Le  Président.  —  ...  Verseront  leui»  secoui^s  de 
grève  à  la  caisse  du  comité. 

Des  voix.  —  Vivent  les  syndiqués! 

Le  Président.  —  ...  Maintenant,  voulez-vous  la 
grève,  oui  ou  non? 

34 


ACTE   II 

Presque  tous.  —  La  grève  ! 
Le  Président.  —  Ceux  qui  ne  sont  pas  d'avis? 
Une  voix.  (2)  —  Moi  ! 

L'orateur,  qui  se  substitue  au  Président.  —  A  l'unani- 
mité  moins  une  voix,  la  grève  est  votée. 

Le  Président,  regardant  autour  de  lui.  —  La  séance 

est  levée,  chacun  se  lève,  tumulte,  bruit  de  chaises,  cris  :  Vive 
la  grève!  —  Sortie  en  désordre.  —  Quête  à  la  porte. 


DEUXIEME   PARTIE 

Grévistes 

LANTIER,  LATOUR,  GUÉRIN,  quelques  ouvriers  se 
réunissent  sur  le  devant  de  la  scène.  Une  ou  deux  femmes. 
L'orateur,  le  père  Mautard  les  y  rejoignent.  Quelques  petits 
groupes  d'ouvriers,  dispersés  dans  la  salle,  causent  ensemble 
et  s'en  vont  peu  à  peu  pendant  toute  la  durée  de  la  deuxième 
partie. 

Le  père  Mautard,  arrivant.  —  Hé  bien!  ça  y  est; 
pour  dire  que  ça  y  est,  ça  y  est. 

Lantier.  —  T'en  as  le  regret? 

Le  père  Mautard.  —  J'ai  pas  à  en  avoir  regret, 
mon  fi.  —  Le  vin  est  tire,  comme  dit  l'autre,  il  faut 
le  boire. 

Un    ouvrier   (i)   qui  arrive  en  courant.    —    MaUVaise 

nouvelle  !  mauvaise  nouvelle  ! 

Le  groupe.  —  Eh  bien  quoi  ?  Qu'y  a-t-il  ! 

35 


Jean  Hugues.  —  la  Grève 

Un  ouvrier,  (i)  —  La  troupe  est  là  ! 

Un  ouvrier.  (2)  —  Déjà  ! 

Un  ouvrier,  (i)  —  Oui  !  oui  !  je  l'ai  vue  comme 
je  vous  vois. 

GuÉRiN,  riant.  —  Ail  !  ail  !  C'cst  pas  ça  que  j'atten- 
dais. J'aurais  préféré  autre  chose... 

Un  ouvrier.  (3)  —  Moi  aussi  !  Rires. 

L'orateur,  à  l'ouvrier  (i).  —  Il  ne  faut  pas  vous 
tourmenter  pour  si  peu. 

Un  ouvrier.  (3)  —  Sont-ils  nombreux  ? 

Un  ouvrier,  (i)  —  Oui,  pas  mal,  près  de  cent 
cinquante. 

Un  ouvrier.  (2)  —  Des  dragons? 

Un  ouvrier,  (i)  —  Non,  de  la  ligne. 

Un  ouvrier.  (3)  —  Où  logent-ils? 

Un  ouvrier,  (i)  —  Où  ils  logent?  Chez  le  patron, 
pardi. 

Un  ouvrier  (3)  riam.  —  En  voilà  un  (jui  no  doit 
pas  être  à  son  aise  ! 

Un  ouvrier.  (4) —  Dame,  il  n'y  a  pas  de  quoi  êtixî 
rassuré.  Le  contremaître,  le  père  Bizot,  a  pris  un 
mauvais  coup.  Il  a  la  tète  en  sang,  à  ce  qu'il  paraît... 
Vous  pensez  s'ils  sont  à  la  noce  !... 

Un  ouvrier.  (2)  —  Qui  c'est  qui  a  cogné? 

Un  ouvrier.  (4)  —  On  ne  sait  point.  Celui  qui  l'a 
fait  ne  le  dit  pas.  Et  quant  à  moi.  j'en  sais  pas 
plus  que  les  autres. 

36 


ACTE    II 

Un  ouvrier,  (i) —  En  tout  cas,  tant  mieux.  Ils 
nous  en  ont  assez  fait.  Chacun  son  tour. 

Un  ouvrier.  (3)  —  Sérieux  alors  !...  Pendant  cette 

conversation,  Lantier,  Guérin,  l'orateur,  Mautarcl  et  quelques  autres 
causent  ensemble,  dans  un  groupe  à  part. 

Un    ouvrier    (5)    qui  s'approche  du   premier  groupe.    — 

Alors,  comme  ça,  on  fait  grève? 

Un  autre,  (i)  —  Il  y  paraît. 

Un  ouvrier.  (5)  —  C'est  bète,  mais  je  ne  peux 
pas  m'y  habituer! 

Un  ouvrier,  (i)  —  Que  veux-tu,  c'est  comme  ça. 
—  Et  puis,  c'est  ce  qu'il  y  avait  de  mieux. 

Un  ouvrier  (2)  avec  conviction.  —  Probable. 

Un  ouvrier.  (5)  —  Ben,  c'est  vrai  ;  mais  je  suis 
tout  chaviré  en  pensant  que  demain  je  n'irai  pas 
gratter  à  l'étau. 

Un  ouvrier  (2)  goguenard.  —  Tu  seras  rentier,  vei- 
nard. On  rit. 

Un  ouvrier.  (5)  —  Veinard  toi-même  ! 

Le  père   MaUTARD,  qui  a  entendu  les  derniers  mots.  — 

Rentier  sans  rentes.  On  rit.  C'est  bon  de  rire,  mais 
faut  aussi  penser  au  solide.  La  rigolade  en  son 
temps...  On  a  en  caisse  avec  la  quête,  ce  cpi'on» 
recevra  de  Paris,  l'argent  de  ceux  du  Syndicat...  on 
a  en  caisse...  combien  donc,  Le  Cornée? 

Le  CoRNEC,  cherchant  dans  des  papiers.  —  200...  200... 

265  francs  25.  Par  conséquent,  pas  besoin  de  crâner; 

37 

m 


Jean  Hugues.  —  la  Grève 

d'aller  à  la  buvette,  se  rincer  la  dalle  trop  souvent. 
Et  des  fois,  si  vous  eu  voyez  en  train  de  pomper... 
Un  ouviiiER.  (i)  —  Oui,  y  en  a  qui  ne  sont  pas 
sérieux  pour  un  liard... 

Le  Gornec.  —  Vous  leur-z-y  direz  sans  flafla  : 
((  Tu  bois  le  pain  de  ta  femme  et  de  tes  loupiots. 
Attention,  tu  ne  le  dois  point  :  tu  n'as  pas  le  droit 
de  le  faire.  » 

Quelques  voix.  — Entendu,  compte  sur  nous. 

Le  père  Mautard.  —  Bien,  vous  êtes  de  bons 
fieux.  Faudra  pas  flancher.  Vous  ôtes  là  une  équipe 
qui  avez  l'air  à  la  hauteur,  ça  sufllt.  on  compte  sur 
vous.  Si  des  fois,  vous  en  voyez  qui  deviennent 
pâles,  qui  ne  sont  pas  bon  teint,  vous  me  les  secoue- 
rez pour  leur  donner  des  couleurs.  Dans  une  ba- 
taille —  et  c'est  une  bataille,  qu'on  livre,  pas  vrai? 
—  quelques  bons  gars  un  peu  chauds  suflîsent  pour 
entraîner  tous  les  autres.  J'ai  bien  Vu  chose  pareille 
pendant  la  guerre. 

Un  ouvrier.  —  Moi,  je  l'ai  vu  comme  toi:  mais 
c'était  là-bas,  au  Tonkin. 

Le  tkre  Mautard.  —  Pour  lors,  les  artistes,  on 
compte  sur  vous,  ouvrez  l'œil,  et  le  bon. 

Quelques  voix.  —  Bien  !  bien  î  on  est  là. 

Un  ouvrier  (3)  qui  hâiiic.  —  Il  est  temps  daller 
voir  notre  lit. 

Un  ouvrier.  (4)  —  Et  nos  femmes... 

38 


ACTE    II 

Un  ouvrier.  (5)  —  Qu'est-ce  qu'elles  vont  nous 
sortir?...  Et  le  loyer?  et  le  pain  ?  Enfin  quoi,  tant 
pis. 

Un  ouvrier.  (3)  —  On  les  embrassera  une  fois  de 

plus.  Rires. 

Un  groupe,  s'en  allant.  —  Bonsoir,  les  gars. 
Le  groupe.  —  Attendez  !  on  s'en  va  avec  vous. 
Des  ouvriers,  s'en  allant.  —  Bonsoir,  à  demain. 
Les  groupes,  s'en  allant.  —  Bonsoir.  Bonne  nuit. 
Ceux  qui  restent.  —  Bonne  nuit,  et  pas  de  mau- 
vais rêves,  surtout. 


TBOISIEME    PARTIE 

Les  Amis 

MAUTARD,   LORATEUR,    LAT0UR,-*T:.ANTIER, 
LE    PARISIEN,  LE  CORNEC,  seuls 

Le  père  MaUTARD,  regardant  autour  de  lui.  —  Main- 
tenant que  nous  ne  sommes  plus  que  des  hommes, 
nous  pouvons  causer  sans  crainte  de  dépasser  le 
but.  Eux,  montrant  la  porte,  faut  les  conduire  comme 
des  enfants,  jusqu'au  jour  où  ils  comprendront... 

Latour.  — Peut-être  bien  qu'ils  ne  comprendront 
jamais... 

L'orateur.  —  Mais  si,  mais  si,  mais  on  ne  bâtit 

39 


Jean  Hugues.  —  la  Grève 

pas  une  maison  en  un  jour:  laissez  faire,  ils  seront 
bientôt  plus  enrages  que  les  autres. 

Le  père  Mautard.  —  Ça  n'est  pas  diflîcile.  Au- 
jourd'hui, c'est  étonnant,  ce  sont  les  meilleurs  qui 
sont  les  plus  froids.  Voyons,  toi,  le  Parisien,  qu'est- 
ce  que  tu  dis?  T'es  muet  comme  une  poutre,  sauf 
ton  respect,  toi  qu'es  plus  bavard  qu'un  moulin. 

Le  Parisien.  —  Moi?  J'ai  besoin  de  rien  dire,  je 

dis  rien.  Pnuse.  Tous  paraissent  rcfléchir  prorondoment. 

Le  Parisien,  à  l'omieur.  —  Qu'est-ce  que  vous 
pensez  de  notre  pays? 

L'orateur.  —  Eh  mais,  ils  marchent! 

Latour.  —  Croyez-vous  qu'on  réussira? 

L'orateur,  en  souriant.  —  Mon  ami.  je  vous  répon- 
drai dans  quelques  jours. 

Le  Parisien.  —  Voyez-vous  la  réponse  du  Nor- 
mand !   On  rit. 

Le  père  Mautard.  —  C'est  juste  quand  mémo. 
On  rit.  Je  m'entends...  Je  les  connais,  vous  savez, 
ceux  d'ici.  Ils  vont  suivre  pendant  deux  joui»s,  puis 
après,  bernique...  Ils  vont  rappliquera  l'abattoir 
comme  des  moulons. 

L'orateur.  —  Savoir.  Je  les  connais  aussi  les 
ouvriers,  et  depuis  longtemps.  Malgré  cela,  il  m'est 
toujours  diiricilo  do  prévoir  l'issue  d'une  grève. 
C'est  une  alTaire  si  compliquée...  question  d'argent... 
question  de  femmes...  question  d'éducation... 

4o 


ACTE   II 

Latour.  — Tout  ça  c'est  juste;  mais  enfin,  ici, 
qu'est-ce  que  vous  pensez? 

L'orateur,  hésitant.  —  Vous  voulez  mon  avis 
sincère  ? 

Le  père  Mautard.  —  Oui,  parlez;  entre  nous, 
y  a  pas  de  crainte. 

L'orateur,  même  jeu.  —  Votre  grève  n'a  pas 
chance  de  réussir. 

Guérin.  —  Bon  Dieu,  elle  ne  réussira  pas,  et  à 
cause  donc? 

L'orateur.  —  Pourquoi?  C'est,  très  simple,  vos 
camarades  ne  comprennent  pas. 

Latour.  —  Mais  alors,  monsieur... 

L'orateur.  —  Appelez-moi  camarade  ou  compa- 
gnon, je  travaille  comme  vous.  Hier  encore,  j'étais 
à  l'étau. 

Latour,  agressif.  —  Si  vous  navez  pas  confiance, 
comment  se  fait-il  que  vous  prêchez  la  grève,  une 
grève  qui  doit  servir  à  rien.  On  entoure  l'orateur. 

Le  père  Mautard,  même  jeu.  —  Bien  dit,  mon 
gars.  Si  elle  aboutit  pas,  ce  sera  toujours  de  l'argent 
de  jeté  à  la  rue. 

L'orateur,  très  calme,  très  doucement.  —  Mais  non, 
mais  non.  Quand  vous  voulez  faire  une  omelette, 
vous  cassez  des  œufs.  Celle-ci  ne  réussira  pas.  C'est 
une  supposition... 

Latour.  —  Mais  c'est  vous  qui  le  dites  ? 

4i 


Jean  II lignes.  —  la  Grève 

L'orateur,  plus  fort.  —  Eh  bien  oui,  c'est  moi 
qui  le  dis  et  je  le  dis  encore,  ce  qui  n  empêche  pas 
que  c'est  une  supposition,  car  elle  peut  réussir... 

Le  Parisien.  —  Comme  vous  dites,  elle  peut 
réussir,  elle  réussira. 

L'orateur,  avec  force,  en  détachant  les  premières  syllabes. 

—  Je  n'en  sais  rien  !...  Vous  pouvez  échouer,  mais 
la  prochaine  fois  vous  réussirez.  Une  grève  remuera 
mieux  vos  amis  en  huit  jours  qu'un  orateui'  en 
huit  ans.  Dans  le  chômage  les  compagnons  ont  le 
temps  de  s'ennuyer  et  de  penser.  Ils  souHrenl,  ils 
comprennent,  et  quand  ils  ont  compris,  ils  se 
parlent,  ils  se  causent  de  sujets  qui  leur  demeuraient 
étrangers,  ils  s'unissent  et  alors  la  victoire  est 
toujours  pour  nous.  Voyez-vous,  rien  n'est  inutile, 
mais  il  faut  voir  plus  loin  que  son  ventre. 

Le  père  Mautari).  —  Nous  sommes  des  brutes, 
sauf  votre  respect.  Y  a  pas  à  dire,  vous,  ceux  de 
Paris,  savez  tenir  un  raisonnement  comme  pas  un 
de  chez  nous. 

Latour.  —  Je  ne  dis  pas...  Je  ne  dis  pas...  C'est 
bien  parler...  oui,  oui... 

Guéri  N.  —  Kh  bien  !  quoi  ? 

Latour.  —  C'est  bien  parler...  je  no  dis  pas. 
mais  si  j'avais  su... 

L'orateur,  suhiienunt  on  colère.  — Nom  de  Dieu  !  Vous 
m'cmbélez,  vous  !  Il  est  encore  temps;  si  vous  avez 

4^ 


ACTE   II 

la  trouille,  fichez-moi  le  camp...  Latour  se  tait  et  s'écarte 
un  peu. 

Le  Parisien,  pour  changer  d'idées.  —  Allons!  allons  ! 
c'est  un  bon  gars  au  fond,  faut  pas  vous  fâcher, 
venez-vous  boire  un  verre? 

L'orateur.  —  Oui,  un  verre  d'eau...  Je  ne  bois 
que  de  l'eau...  ou  du  lait. 

GuÉRiN,  à  Latour.  —  Ah  !  Ah  !  Vois-tu  mon  vieux  ? 

L'orateur,  souriant.  —  Je  vous  demande  pardon 
de... 

Quelques  voix.  —  Mais  non...  mais  non. 

L'orateur.  —  Je  vois  d'où  notre  énervement 
vient,  nous  sommes  trop  pressés.  Allons  nous 
coucher,  cela  vaudra  mieux.  Nous  avons  besoin  de 
toutes  nos  forces  pour  les  jours  suivants.  Souriant  : 
Pour  la  grande  guerre,  il  faut  de  bons  soldats... 
Ému,  malgré  lui.  Mais  avant  de  partir,  saluons  cette 
salle  qui  a  vu  votre  première  révolte  et  qui  en 
verra  d'autres. 

Le  père  Mautard.  —  Espétons-le... 

L'orateur,  de  sa  voix  ordinaire,  mais  très  ému.  ^Vivent 

les  travailleurs  courageux  ! 

Le  père  Mautard,  très  fort,  partageant  la  même  émotion. 
—  Vive  la  grève  !  Cc  mot  réveille  leur  gaieté,  un  même  frisson 
les  émeut,  leur  visage  est  transliguré. 


Rideau 


PERSOXN'AGES  DU  TROISIEME  ACTE 


ROLLET,  aubergiste. 

Ux  Paysan. 

MAUTAUD,  forgeron. 

BONTEMPS,  tourneur. 

GROS-JEAN,  ouvrier. 

Sept  ouvriers  parlant,  dont  Godei-uov. 

Cinq  femmes  parlant. 

Ouvriers,  femmes,  bourgeois. 


A  gauche,  comptoir  et  billards;  tables 


i 


ACTE  m 


CHEZ   LE  MARCHAND   DE  VIN 

Salle  de  marchand  de  vin  de  petite  ville.  —  Au  fond 
vitrine  et  porte.  —  Pendant  tout  l'acte  on  doit  voir  passer 
des  paysans  ou  des  ouvriers,  des  femmes,  etc. 

Quand  la  toile  se  lève,  l'aubergiste  ROLLET  essuie  ses  tables,  en 

se  parlant  à  lui-même.  —  Jeudi,  mariage  de  Marthe 
Gray;  samedi,  bal;  dimanche,  marché...  Euh! 
J'irai  demain  au  marché  pour  les  provisions. 
Rangeant  un  journal.  Encore  une  loi  sur  les  établis- 
sements publics  où  l'on  débite  des  boissons... 
Un  impôt  sur  l'alcool.  Notre  député  va  la  danser. 
Il  avait  bien  promis,  pourtant...  Mais  voilà...  une 
fois  à  Paris...  ils  ne  pensent  qu'à  un  tas  de  salope- 
ries, qui  ruinent  leur  santé,  et  qui  bâfrent  notre 

argent...  Mélancolique  avec  un  soupir.  Ah!  ils  SC  ficlicnt 
pas  mal  de  nous.  Entre  un  paysan  en  blouse  bleue,  un 
chapeau  melon  sur  la  tête. 

Le  paysan.  —  Ben  le  bonjour,  monsieur  Rollet. 
RoLLET.  —  Bonjour,  père  Jacques,  comment  va 
la  santé? 

45  III. 


Jean  Hugiies.  —  la  Grèce 

Le  paysan.  —  Ah  î  vous  savez,  tantôt  bon,  tantôt 
mal.  Pause.  J'ons  profilé  de  la  voiture  à  la  Louise 
pour  venir,  rapport  à  queuques  afi'aires  (ça  ne 
regarde  personne  que  moi,  m'est  avis)... 

RoLLET.  —  A'ous  avez  raison. 

Le  paysan.  —  Et  comme  du  pays,  y  a  loin;  quasi 
trois  lieues  ;  j'ons  fait  le  chemin  en  voiture. 

Rollet.  —  Qu'est-ce  que  vous  prenez? 

Le  paysan.  —  Un  petit  vin  blanc.  Vous  n'en 
prendrez  bien  un  avec  moi? 

Rollet.  —  Heu!... 

Le  paysan.  —  C'est  sur  mon  compte. 

Rollet.  —  Oui!  oui!  toujours  heureux  de  trin- 
quer avec  vous. 

Le  paysan,  avec  malice.  —  Gcst  ce  quc  j 'pensions. 

Rollet  va  chercher  une  l)ouleille  de  vin,  en  verse  deux  verres, 
reporte  la  bouteille.  —  Le  paysan,  pendant  qu'il  est  encore  dérangé  : 

Hé  ben?  Qu'est-ce  qu'ils  l'aisiont  dans  ce  Paris? 
Paraît  que  les  Parisiens  se  remuent  'core?  Je  crcs 
ben  (ju'ils  ont  le  diable  au  ventre,  dame  oui. 

Rollet.  —  Oui,  ça  se  corse.  Les  ouvriers  du 
bâtiment...  Les  menuisiers,  les  charpentiers,  les 
maçons...  se  sont  mis  on  grève.  Le  gouvernement 
veut  les  envoyer  en  masse  en  province;  eux  veulent 
rester  à  Paris.  Alors  on  attend... 

Le  paysan.  — Voyez-vous  ça.  Hs  font  les  maîtres, 
oui,  oui.  quasi  les  maîtres,  ii  tend  son  verre.  A  la  vôtre  ! 

40 


ACTE    III 
ROLLET.  —  A  la  vôtre  !  ils  trinquent. 

Le  paysan.  —  Alors,  comme  ça,  les  choses 
tournent  point  bien? 

RoLLET.  —  Ça  tourne  mal?...  Heu...  Heu...  Moi, 
vous  savez,  je  n'en  sais  rien... 

Le  paysan.  —  Sans  vous  commander,  quel  est 
votre  avis  ?  Lequel  qu'a  raison  ? 

RoLLET.  —  Mon  Dieu,  je  sais  point.  Le  gouver- 
nement a  tort.  Les  ouvriers  n'ont  pas  raison,  non 
plus...  faut  être  juste.  Et  puis,  dans  ce  pays,  on  ne 
sait  pas  tout,  alors  on  ne  peut  pas  dire  si  Pierre... 

Le  paysan.  —  Et  votre  journal,  qu'est-ce  qu'il  en 
pense  ? 

RoLLET.  ■ —  n  cogne  sur  les  ouvriers... 

Le  paysan.  —  Ah!  voyez-vous... 

RoLLET.  —  Cela  n'engage  à  rien;  il  est  payé  par 
le  gouvernement  pour  ne  dire  que  ce  que  le  gou- 
vernement veut. 

Le  paysan.  —  De  façon  que... 

RoLLET.  —  On  ne  sait  rien,  rien  du  tout. 

Le  paysan.  —  Par  le  fait...  Et  puis  tout  ça  c'est 
des  micmacs  quin'nous  regardiont  point...  Pourvu 
qu'on  vende  notre  blé,  nous  autres  de  la  campagne, 
on  n'en  demande  pas  plus.  Ah,  ils  peuvent  se  tuer 

à  Paris...  pour    sûr   que   oui.  Deux  ouvriers  traversent  la 
place  en  causant  devant  la  porte.  Et   Icur  grève,    c'est  fini? 

RoLLET.  —  n  y  a  déjà  deux  jours... 

47 


Jean  Hugiies.  —  la  Grè(^e 

Le  paysan.  —  C'était  forcé...  Qu'est-ce  qu'on 
peut  faire  contre  les  riches,  rien  monsieur  Rollet, 
rien  du  tout...  Il  faut  qu'il  y  ait  des  riches  et  des 
pauvres. 

Rollet.  —  11  y  en  a  toujours  ou... 

Le  paysan.  — Y  en  aura  toujours...  Gomme  vous 
dites.  On  ne  peut  changer  ça...  Et  quel  profit  ont- 
ils  retiré  de  ce  beau  coup,  sans  vous  commander? 

Rollet.  —  Rien,  M.  Parisol  a  i^nvoyé  Lantier, 
celui  pour  lequel  on  chômait.  Il  a  gardé  les  autres 
parce  qu'il  en  avait  besoin.  Mais...  ii  s'arrête. 

Le  paysan.  —  Mais... 

Rollet.  —  Mais  rien...  rien. 

Le  paysan.  —  Ils  sont  bien  avancés....  Ils  ont 
perdu  des  sous  et  les  voilà  comme  devant...  Entrent 

Hontemps  et  le  père  Mautard;  ils  s'asseoient  près  de  la  rampe. 
BoNTEMPS,    frappant  sur  la  table.  —  Une    bouteille    dc 

rouge,  par  ici. 

Rollet.   —    Tout   de   suite,   messieurs,   il  les  sert. 

{piitte  son  elient,  essuie  les  tables  pour  se  donner  une   contenance; 
le  paysan  écoule. 

Le  père  Maitahi).  —  Oui.  ils  n'en  finissent 
plus. 

Rontemps.  —  Mais,  mon  vieux,  ils  ne  veulent 
pas  finir,  ils  ne  peuvent  pas  finir...  Ils  l'oxploitont 
cette  alTaire  des  Vols  Rhodaniens.  —  Au  fond  la 
m^me  comédie  continue  sous  d'autres  noms.  C'est 

48 


ACTE    III 

la  lutte  du  malin  contre  les  jobards,  de  ceux  qui 
savent  contre  les  ignorants...  Alors... 

Le  père  MaUTARD ,  regardant  autoui'  de  lui.    —  Chut  ! . . . 

BoNTEMPS.  — Bon.  Je  prends  garde...  Mais,  pour 
en  revenir  à  ces  histoires,  c'est  pourtant  pas  facile 
de  reconnaître  nos  amis  de  nos  ennemis... 

Le  père  Mautard.  —  Par  le  fait. 

BoNTEMPS.  —  Ceux  qui  sont  honnêtes  et  intel- 
ligents sont  avec  nous,  les  autres... 

Le  père  Mautard.  —  Les  autres  nous  tombent 

dessus  ,  compris.  Entrent  plusieurs  ouvriers  et  quelques 
femmes.  Un  groupe  qui  rigole,  pai'le  haut,  se  met  à  table  à  côté 
d'eux  en  faisant  du  bruit. 

BoNTEMPs.  —  Et  ceux  qui  nous  tapent  dessus 
sont  tous  des  calotins...  des  calotins  et  les  requins 
qui  les  suivent,  pour  la  galette...  MêTIs  les  boulots 
ne  veulent  pas  comprendre. 

Gros-Jean,  à  côté,  assez  fort.  —  Ne  veulent  pas 
comprendre  !  ne  veulent  pas  comprendre  !  Bien  sûr 
qu'ils  ne  veulent   pas  comprendre,   tiens,    ils  ne 

sont  pas  plus  poires  que  vous...  Mouvements  dans  la 
salle,  le  cercle  se  rétrécit  autour  du  groupe. 

BoNTEMPS,  très  calme.  —  De  quoi  te  mêlcs-tu?  Je  te 
laisse  tranquille,  fiche-moi  la  paix,  mon  bon- 
homme. 

Le  PÈRE  Mautard.  —  Laisse-le  donc. 

Gros- Je  AN.  —  Mon  bonhomme  !  mon  bonhomme  ! 

49 


Jean  Hugues.  —  la  Grève 

pas  si  bonhomme  que  ça,  d'abord!  Je  sais  ce 
que  je  dis.  Et  tu  ne  me  fermeras  pas  le  bec.  Ah! 
mais  non,  pas  même  avec  tes  gros  yeux...  on  rit. 

Le  père  Mautaud.  —  Qu'est-ce  que  ça  veut 
dire? 

BOXTEMPS,  très  calme.  —  A  Mautard.  LaisSC-moi  faire. 
A  Gros-Jean.  C'cst  tOUt? 

Gros-Jean.  —  Non,  ce  n'est  pas  tout.  Et  la  preuve, 
c'est  que  je  profite  de  Toccase,  pour  décharger  ce 
que  j'ai  sur  le  cœur. 

Un  OUVRIER,  (i)  —  C'est  ça,  ne  te  gène  pas.  dis-y 
leur  fait. 

Gros- Je  an.  —  Laisse  donc.  Ils  nous  ont  fait  faire 
grève,  pas?  à  cause  d'un  Parigot  qu'on  ne  con- 
naissait ni  d'Eve,  ni  d'Adam,  pas?  et  le  résultat... 
barca.  on  nt. 

Un  ouvrier.  (2)  —  Bien  sur...  Ave  dom... 
dégoise. 

Gros-Jean.  —  A  qui  ça  a-t-il  rapporté?  Pas  à  moi, 
à  coup  sûr. 

Un  ouvrier.  (3)  —  Xi  à  moi. 

Gros-Jean.  —  Tiens,  Bontemps,  tu  fais  le  crâne 
parce  que  t'as  de  l'instruction,  mais  c'est  tout  de 
mémo  à  cause  de  loi  que  j'ai  perdu  quatre  journées, 
vingt  balles,  quoi  î 

Bontemps,  faisant  taire  le  père  Maulanl.  —  A    caUSe    de 

moi?  Et  comment  ça? 

5o 


ACTE    III 

Gros-Jean.  —  Comment  ça?  Eh  bien,  elle  est 
bonne  celle-là  !  Mais  parce  que  je  ne  les  ai  pas 
reçues,  dame. 

Un  ouvrier,  (i)  —  C'est  clair. 

BONTEMPS,     faisant  taire  l'ouvrier.    —    Patience,    aS-tU 

voté  la  grève? 

Gros- Jean.  —  La  grève?  Moi...  je... 

BoNTEMPs.  —  As-tu  voté  la  grève? 

Gros-Jean.  — Mais...  je... 

BoNTEMPS.  —  As-tu...? 

Gros-Jean.  —  Oui,  na,  et  puis  après? 

BoNTEMPS.  —  Et  puis  après?  Rien.  Je  trouve 
drôle  que  tu  te  plaignes,  voilà  tout. 

Latour,  arrivant.  —  Comment,  le  Gros- Jean  n'est 
pas  content  !...   lui  qui  semblait  le  plus  acharné  !... 

Le   père   MautARD,    laaussant  les  épaules. —    Ils    SOnt 

tous  les  mêmes  ! 

Latour.  —  Je  l'ai  votée  comme  toi,  cette  grève, 
mais  je  l'ai  votée  à  contre-cœur,  les  amis  qui  sont  là 
peuvent  le  dire. 

Le  père  Mautard.  —  Oui!  oui  !  Latour  a  voté  à 
contre-cœur. 

Latour.  —  Qui  c'est  qui  dit  le  contraire?  Eh 
bien,  maintenant,  je  trouve  qu'on  a  bien  fait. 

Bontemps.  —  Je  ne  reconnais  plus  le  sage  Latour. 

Gros-Jean,  gouailleur.  —  Qu'on  a  bien  fait,  mainte- 
nant que  c'est  fini,  t'es  pas  dur... 

5i 


Jean  Hugues.  —  la  Grève 

Latour.  —  Je  voudrais  que  cela  continue...  Déné- 
gaUons  de  Gros-Jean.  Mais  parfaitement. 

Gros-Jean.  —  Oh!  la!  la!  cette  blague!...  Vingt 
francs  de  perdus,  un  règlement  plus  sévère,  quelle 
rigolade!...    hein,    les   poteaux,     mince    de    joie! 

Pas  d'écho. 

Latour.  —  C'est  pas  de  la  joie,  j'en  sais  bien 
quelque  chose...  J'ai  souffert  autant  que  toi.  J'ai 
mon  petit  gars  qu'est  malade,  ça  me  donne  pas  mal 
de  tourment...  et  la  mère  aussi...  C'est  pas  drôle, 
quoi.  Eh  bien,  m'est  avis  qu'on  s'est  mal  conduit. 
Une  gosse  a  plus  de  courage  que  nous...  un  chien 
aussi... 

Ux  OUVRIER.  (4)  —  Bien  vrai.  Un  chien  quand  on 
le  rosse,  il  gronde,  il  aboie,  il  mord,  ou  il  fiche 
le   camp. 

Latour.  —  Sûr...  on  devait,  on  doit  lutter. 

.   Le  père  MaUTARI),  à  mi-voix  :i  Latour  lui  scrranl  la  main. 

Gare  aux  cafards.  Haut.  TupaHes  l^ien,  mais  vois-tu, 
mon  vieux,  les  gai-s  de  par  ici  n'ont  pas  plus  de 
moelle  que  ce  verre. 

BoNTKMPs. — C'est  vrai,  ils  ont  eu  peur  d'attendre. 

Gros-Jean.  —  Attendre!  Attendre!  pas  vrai.  Ils 
sont  tordants,  ces  clients-là.  Attendre  pour  que  les 
Anglais,  les  Allemands,  les  Italiens  viennent  chop- 
pcr  notre  place...  Pardi  oui...  t'es  malin  encore  toi. 
Et   avec  ça,     que     le   patron    n'aurait   pas   su    les 

ôa 


ACTE    III 

employer,  et  avec  du  rabais  encore  1  D'abord,  ce  sont 

des  Juifs,  tous  ces  PrUSCOtS-là  !  Signes  d'assentiment. 

Le  père  Mautard.  —  Pense  voir  !...  Tiens,  c'est 
idiot,  ce  que  tu  nous  sors  là  I 

Gros-Jeax.  — Idiot!  idiot!...  idiot  toi-même,  tu 
sais,  mon  vieux  père  ! 

Le   père   Mautard,  se  levant,    très    fort,  avec   fracas.  — 

Ah  !  bon  Dieu  de  bon  Dieu!  je. . .  On  les  arrête. 

Gros-Jeax.  —  Bonne  réponse...  Quand  an  a  plus 

rien  à  répondre.  On  rit.  —  Le  silence  se  rétablit. 

Boxtemps. —  Tu  as  parlé  tout  à  l'heure  d'Alle- 
mands, d'Anglais  ?  Crois-tu  que  ce  soient  des 
hommes  comme  te  voilà,  toi? 

Gros-Jean.  —  Un  peu. 

Boxtemps.  —  Ils  n'ont  donc  point  le  droit  de 
manger  du  pain  ? 

Gros-Jeax.  — A  manger  du  pain,  je  ne  dis  pas  ; 

mais  le  nôtre?  Halte-là!    Applaudissements. 

Le  père-  Mautard,  entre  ses  dents.  —  Bien,  claquez 
des  battoirs  !  Rira  bien  qui  rira  le  dernier. 

Boxtemps,  àCros-jean.  —  Bien  répondu,  mon  gars. 
Tu  as  la  langue  bien  déliée. 

Gros-Jeax.  —  C'est  comme  ça...  A  ton  service... 
On  ne  me  la  fait  pas,  à  moi,  tu  sais,  mon  vieux 
lapin. 

Boxtemps.  —  On  s'en  aperçoit.  Eh  bien,  causons 
là,  en  frère.  On  fait  cercle.  Crois-tu  que  nous  sachant- 

53 


Jean  Hugues.  —  la  Grève 

en  lutte  contre  Parisol,  les  compagnons  des  autres 
pays  se  seraient  disputés  pour  prendre  notre 
boulot...  Là,  en  conscience,  crois-tu  cela.  Aux  ouvriers. 
Croyez-vous  cela?  Signes  d'ignorance.  Non,  vous  ne  le 
croyez  pas  !  Et  puis  quoi,  c'est  pas  neuf  ce  que  je 
vous  sers,  on  souffre  autant  là-bas  qu'ici.  Nos  sorts 
ne  sont  pas  si  différents,  ni  si  bons,  pour  que  nous 
en  ayons  de  l'orgueil  vis-à-vis  les  uns  des  autres... 

Une  femme,  (i)  —  ]Mon  Dieu  non.  Au  lieu  de  se 
battre... 

BoNTEMPs.  —  On  pourrait  s'entendre...  Bien 
pensé,  la  mère.  Nos  intérêts  sont  les  leurs.  Ils 
luttent  pour  leur  salaire,  vous  luttez  pour  le  vôtre. 
Ils  combattent  pour  leur  dignité,  vous  avez  essayé 
d'en  faire  autant.  Ces  Pruscots-là  ne  sont  pas  tous 
des  Juifs  ! 

Le  père  Mautard.  —  Et  quand  ils  seraient  Juifs  ! 

BoNTEMPs.  —  Oui,  quand  ils  seraient  Juifs? 
Est-ce  que  la  faim  et  la  fatigue  ne  les  tuent  pas  aussi 
vite  (|uc  les  autres  ! 

Une  FEMME.  (2)  —  Oui,  mais  les  Juifs  sont  des 
voleurs,  ils  sont  tous  riches,  ça  c'est  un  fait. 

BoNTEMPs.  —  Allons,  allons,  ma  brave  Irma, 
regarde  donc  autour  de  toi.  Hermann,  qu'est 
homme  de  peine,  est  Juif  :  est-il  riche?  Parisol  qui 
est  riche  est-il  Juif? 

Un  ouvrier.  —  Un  homme  m  vaut  un  autre. 

54 


ACTE    III 

BoNTEMPS,  un  peu  emballé.  —  Eh  bien  alors  !  N'in- 
sultez donc  jamais  des  hommes  parce  qu'ils  sont 
d'une  autre  religion  ou  d'un  autre  pays...  Est-ce 
qu'ils  ont  demandé  à  être  Juifs,  ou  Prussiens,  ou  Chi- 
nois? Est-ce  qu'ils  ont  choisi?...  On  rit. 

Une  femme,  (i)  —  Ma  foi,  ils  sont  tous  les  mêmes, 
on  descend  tous  du  même  père. 

Une  femme.  (12)  —  Puisqu'on  meurt  tous,  on  est 
bien  bête  de  se  faire  du  mauvais  sang  pour  rien. 

Un  ouvrier.  (2)  —  Paix,  les  pies  bavardes  !  Vos 
becs,  qu'on  continue. 

Une  femme,  (i)  —  Hé  là,  toi  !  Voyez-Vous  ce  per- 
roquet ! 

Une  femme.  (2)  —  Grand  singe  vert  ! 

Les  hommes.  —  Allons,  en  voilà  assez...  Pause. 

Un  ouvrier.  —  Tout  ça,  c'est  parfaitement  dit, 
mais,  pour  la  grève,  vous  n'en  avez  point  parlé, 
qu'est-ce  que  vous  en  pensez,  un  peu? 

BoNTEMPs.  —  J'y  viens.  On  ne  doit  avoir  de  la 
rancune  que  pour  ceux  qui  nous  font  du  mal.  Que 
ce  soit  un  Juif,  un  sauvage,  un  roi,  un  pape,  que 
sais-je...  Détestons-le  si  c'est  un  Juif;  détestons-le 
s'il  a  passé  par  la  sacristie. 

Un  ouvrier.  (4)  —  Bien  sûr. 

BoNTEMPS.  —  Ainsi,  un  patron  profite  de  notre 
travail,  il  en  vit,  vous  le  savez  aussi  bien  que  moi, 
il  y  gagne  sur  nous. 

55 


Jean  Hugues.  —  la  Grève 

Quelques  ouvriers.  —  Oui  !  oui  !  c'est  vrai  ! 

Un  autre.  (3)  —  Gomme  il  y  a  un  soleil... 

Boxtemps.  —  Qu'est-ce  que  ra  nous  fait  qu'il  soit 
prince  oug^énéral?  Il  nous  estampera  tout  autant... 

Un  ouvrier.  —  Plus. 

Gros-Jean.  —  C'est  pourtant  diflicile.  On  rit. 

Bontemps.  —  En  un  mot,  pour  en  finir,  Parisol 
est  un  patron.  Kh  bien,  il  est  notre  ennemi.  Quant 
à  cette  grève,  elle  n'a  pas  réussi,  c'est  entemlu^  mais 
vous  savez  bien  que  c'est  votre  faute... 

Gros-Jean.  —  Notre  faute  ?...  savoir. 

Bontemps.  — Oui.  La  faute  à  tout  le  momie,  aux 
femmes  comme  aux  hommes. 

Une  femme,  (i)  —  Aux  femmes  ?... 

Un  OUVRIER.  (4)  —  Bien  sûr:  avec  vos  pleurni- 
chailleries.  «  Y  a  plus  de  pain...  plus  de  chaus- 
sures... le  boucher  me   regarde  d'un  drôle  d'œil.  » 

Un  autre.  (5)  —  Ou  bien  encore  :  «  Va  donc, 
grand    nigaud,    tu    te     montes   le    l)ourrichon    et 

puis...  ))  Rires  des  homnios. 

Le  père  ^Lvutard.  —  Les  femmes  finiront  par 
entendre  raison  ;  mais  ceux  qui  sont  les  plus  fautifs 
à  mon  avis,  ce  sont  ceux  qui  sont  rentrés  les  pre- 
miers. 

Un  OUVRIER.  (3)  —  C'est  pas  moi,  moi  j'étais  à 
l)attre  le  blé  avec  Pierre  Viard,  mon  beau-frère. 

Un  autre  OUVRIER.  (4)  —  C'est  Godefroy. 

56 


ACTE    III 

GoDEFROY.  (5)  —  Moi,  t'en  as  du  toupet  ;  mardi 
matin,  j'étais  ici  à  boire  un  vin  blanc,  c'est-i  vrai 
Rollet,  enfin  dites-le. 

RoLLET.  —  Oh  moi  !  vous  savez,  il  passe  tant  de 
monde...  Mais  je  crois  que  vous  étiez  par  ici,  oui, 
oui,  je  le  crois. 

Un  autre.  (2)  —  En  tout  cas,  c'est  pas  moi. 

Un  autre.  (6)  —  Ni  moi,  je  raccommodais  mon 
lit  pour  la  raison  que  le  sommier  était  tombé... 

Une  femme.  (4)  —  Eh  bien,  vous  en  menez  une 

vie  avec  votre  épouse  !  Gros  rires. 

Un  ouvrier,  un  peu  timide  (7).  —  Enfin,  ce  qu'il  y 
a  de  sûr  et  de  certain,  c'est  qu'il  y  en  a  qui  sont 
entrés  sans  demander  l'avis  d'aucun  et  de  personne, 
—  sauf  votre  respect... 

Un  ouvrier.  (4)  —  Y  avait  Ghauvel,  le  grand 
Gigol. 

Un  autre.  (3)  —  Persot. 

Un  autre,  (i)  —  Et  le  gros  du  montage... 

Un  autre.  (3)  —  Maignan... 

L'ouvrier,  (i)  —  Oui,  Ghauvel,  Gigol,  Persot, 
Maignan,  je  les  retiens,  ceux-là  ! 

Gros-Jean.  —  C'est  à  crever...  Le  matin,  ils 
essaient  de  rentrer;  le  soir,  il  y  en  avait  déjà  plus 
de  la  moitié  qui  avaient  suivi.  Le  lendemain, 
il  ne  manquait  personne  à  l'appel,  si  ce  n'est 
Lantier. 

57 


Jean  Iliigiies.  —  la  Grèce 

Le  père  Mautard.  —  Et  pour  cause,  le  pauv' 
fieu. 

Gros-Jean.  —  Et  quand  Bizot  gueule,  tout  le 
monde  gratte,  gratte,  faut  voir  ça...  Y  a  de  quoi 
rire...  C'est  Bizot  qui  fait  son  faraud... 

Un  ouvrier  (4)  d'une  voix  sourde.  —  Le  fera  pas 
longtemps. 

Des  VOIX.  —  Chut... 

BoNTEMPs.  —  Le  résultat  n'a  pas  été  bon,  pour 
bon  il  ne  l'est  pas. 

Gros-Jean.  — Eh  !  Aois-tuI  lu  te  fais  une  raison. 

BoNTEMPs.  —  Pourtant  ce  coup  de  Trafalgarnous 
a  rendu  service. 

Gros-Jean.  Il  regarde  comiquemcnl  autour  de  lui.  —  Le- 
quel? J'en  vois  point?  Rires. 

BontEMPS.  haussant  les  épaules.  —   Es-tU    gOSSe  !  Rires. 

Tu  connais  aussi  bien  que  moi  les  quelques  bribes 
d'avantages  que  nous  avons  retirées.  Nous  avons 
appris  à  nous  mêler  de  nos  affaires  et  à  les  entre- 
prendre nous-mêmes. 

Le  pèue  Mautard,  paternel.  —  Bien  dit,  mon  li. 

BoNTEMPS,    encouragé,   d'une   voix  plus   chaude.    —   Toi, 

Godefroy,  quelqu'un  peut-il  dire  qu'il  connaît  tes 
intérêts  comme  tu  les  connais  ? 

(tvh>ekrov.  —  Non. 

BoNTEMPs.  — Eh  bien,  vous  avez  été  forcés,  tout 
autant  que  vous  êtes,  de  vous  occuper  d'un  cas  qui 

58 


ACTE    III 

VOUS  regardait  tous...  On  a^ous  l'a  assez  dit...  Un 
compagnon,  un  frère,  a  été  renvoyé. 

Un  ouvrier,  (i)  —  Oui,  Lantier  était  un  bon 
gars,  aimant  à  rendre  service... 

Un  autre.  (2)  —  Pas  fier  pour  deux  sous. 

Un  autre.  (3)  —  Et  travailleur  et  honnête. 

Le  père  Mautard.  —  Je  pense  en  répondre. 

Bontemps.  —  Hé  bien  !  ce  gars,  on  le  flanque  sur 
la  route  comme  malpropre.  Pourquoi?  Veux-tu  me 
le  dire,  Gros-Jean,  toi  qu'es  malin. 

Gros-Jean.  —  Ça,  je  sais,  c'est  muffle. 

Un  ouvrier.  (4)  —  Par  le  fait. 

Bontemps.  —  Et  vous  auriez  hésité  à  montrer 
que  ça  ne  nous  plaisait  pas  ?  Mais  qu'est-ce  que 
vous  auriez  dans  le  ventre,  si  vous  ne  rouspétiez 
jamais  !  Vous  n'êtes  donc  que  de  la  viande  à 
travail  ? 

Un  ouvrier,  (i)  —  Oui,  oui,  comme  tu  dis. 

Gros- Je  an,    d'un   ton    piteux  mais    comique.     —    AlorS, 

mon  vieux  Bontemps,  je  vois  que  t'as  raison...  Je 
suis  un  peu  brute...  le  père  m'a  fait  comme  ça,  faut 
pas  m'en  vouloir.  Rires  —  toi  qui  sais  tout. 

Une  femme.  (3)  —  Par  le  fait,  quasiment  tout. 

Bontemps.  —  Heu!  enfin!  j'ai  plus  soufl'ert  aussi. 
J'ai  étudié  au  collège  et  dur... 

Latour.  —  Pour  passer  des  examens,  quoi. 

Bontemps.  —  A  ce  moment,  le  père  est  mort.  Il  a 


Jean  Husrues.  —  la  Grève 


'ô 


bien  fallu  gagner  son  pain  :  mon  oncle  était  tour 
ncur,  il  m'u  mis  à  la  coule...  Être  dans  un  bureau, 
ça  ne  m'a  jamais  rien  dit...  Je  suis  devenu  compa- 
gnon, et  mes  études,  que  je  croyais  inutiles,  m'ont 
bien  servi  depuis...  plus  que  je  ne  pensais... 

Un  ouvrier.  (5)  —  A  quel  âge  as-tu  quitté  le... 

BoNTEMPs.  —  Le  collège? 

L'ouvrier.  (,5)  —  Oui. 

BoNTEMPs.  —  Quinze  ans.  J'allais  sui*  mes  seize 
ans... 

L'ouvrier.  (5)  —  On  peut  dire  que  t'as  été  favo- 
risé... auprès  de  nous.  A  douze  ans  on  quitte  la 
laïque,  et  hop!  à  la  boite:  faut  commencer  à 
gagner... 

BoXTEMPS.    —    Oui.     Avec  mélancolie  :  J'ai    OU    de    la 

chance. 

-Un  ouvrier.  —  Va  donc,  va  donc,  tu  seras  contre- 
maître. 

Bontemps.  —  Contremaître?  par  le  temps  «lu'il 
fait?  et  avec  mon  caractère,  j'en  serais  l)ien  étonné, 
moi  le  premier.  Et  puis  quoi?  Je  gagne  suffisam- 
ment ma  vie  —  auprès  des  autres,  s'entend.  —  J'ai 
une  femme  solide  et  pas  bileuse,  qui  comprend  ce 
que  je  fais  et  qui  agit  comme  je  le  comprends  ;  j'ai 
de  bons  petits  gosses  que  j'aime  et  qui  m'aiment 
bien...  je  n'en  demande  pas  plus  pour  l'instant... 

Une  femme.. (2) —  Il  serait  diflicile. 

60 


i 


ACTE   III 

BoNTEMPs.  —  Si,  pourtant... 

Le  père  Mautard.  —  Quoi?  des  rentes? 

BoNTEMPS.  —  Qu'on  soit  tous  à  peu  près  heureux. 

Une  jeune  femme  (5)  riant.  —  A  la  bonne  heure, 
il  a  bon  cœur...  il  pense  aux  autres;  moi,  il  me 
plaît,  Bontemps!  on  rit.' 

Une  autre.  (4)  —  Dommage  qu'il  soit  marié, 
hein,  la  petite  mère?  On  rit. 

Bontemps.  —  Oui,  je  voudrais  bien  vous  faire 
savoir  ce  que  Je  sais,  car  lorsque  vous  saurez... 

Un  ouvrier,  (4)  —  Mais  on  ne  demande  pas 
mieux . . . 

Bontemps.  —  Vous  voyez  bien  que  la  grève  a 
servi  à  quelque  chose,  puisque  vous  vous  intéressez 
à  des  questions  qui  vous  paraissaient  imbéciles. 
C'est  bon,  on  vous  les  expliquera,  ces  questions, 
de  façon  à  ce  qu'à  la  prochaine  grève... 

Les  ouvriers,  avec  étonnement.  —  La  prochaine 
grève  ! 

Le  père  Mautard.  —  Mais  oui,  celle-ci,  c'est  le 
premier  acte... 

Bontemps.  —  A  la  prochaine  grève,  on  ne  vous 
fera  plus  agir,  vous  agirez...  comme  des  hommes. 

On  rit. 

Le  père  Mautard.  —  Oui,  et  vous  ne  ferez  plus 
ce  que  vous  avez  fait... 

Les  ouvriers.  —  Et  quoi? 

6i 

rv 


Jean  Hugues.  —  la  Grèce 

Le  père  Mautard.  —  Ils  sont  renversants,  ces 
cocos-là  :  quancl  je  vous  dis,  qu'ils  sont  renversants. . . 
Quoi?  Ils  demandent  quoi?  Vous  avez  la  mémoire 
un  peu  courte:  et  samedi  soir,  sur  la  place  Parisol? 

Un  ouvrier.  (3)  —  Avec  la  troupe? 

Le  père  Mautard.  —  Oui. 

Un  ouvrier.  (3)  —  l\>ur  en  être  fiers,  on  no  peut 
pas  en  être  fiers... 

Le  père  Mautard.  —  A  la  bonne  heure!  Je  m'y 
vois  encore...  Nous  étions  là  sur  la  place  à  crier 
comme  des  sourds...  L'officier  nous  ordonne  de 
nous  cavaler...  Oh!  messieurs!  mesdames!  avant 
même  qu'il  ait  fini,  voilà  Pierre  qui  fout  son  camp, 
et  Jean  de  le  suivre,  et  François,  et  puis  tous,  et 
chacun  de  gueuler  comme  un  gosse  :  «  Vive  le 
patron!  Vive  m'sicu  Parisol!  »  Ça  a  pas  été  long! 
Ah!   dame... 

Un  ouvrier.  {\)  —  Je  te  crois,  ils  avaient  sorti 
leur  sabro  ! 

Un  autre.  (5)  —  On  tient  à  sa  peau...  on  avait 
peur  de  passer  un  fichu  quart  d'heure... 

Une  femme,  (a)  —  Et  puis  on  ne  meui't  qu'une 
fois. 

Le  père  Mautard.  —  Je  sais  bien  que  vous  aviez 
peur,  je  le  sais  fichtre  bien:  je  suis  payé  pour  le 
savoir:  eh  bien  !  la  prochaine  fois  vous  n'aurez  plus 
p«nir,  voilà  tout  ! 


ACTE    III 

Gros- Je  AN.  —  Ce  sont  eux  qui  auront  la  trouille. 

Pures. 

BoNTEMPS.  —  Et  au  lieu  de  laisser  rentrer  les 
compagnons  qui  ont  peur  de  lutter. . . 

Un  OUVRIER.  (3) —  Oui,  oui,  Maignan... 

BoNTEMPs,  l'interrompant.  —  La  prochaine  fois,  ces 
quatre-là  ne  rentreront  pas,  ou  on  les  empêchera 
d'aller  à  leur  étau,  ce  qui  reviendra  au  même. 

Latour.  —  Mais,  s'ils  veulent  travailler,  ils  ont 
bien  le  droit  de... 

BoNTEMPS.  —  Ils  n'ont  pas  le  droit  de  nous  em- 
pêcher de  nous  défendre  non  plus.  Il  faut  choisir. 
Il  n'y  a  pas  d'erreur.  Ils  se  mettent  avec  le  patron, 
ils  deviennent  nos  ennemis,  et  quand  on  lutte,  il 
faut  lutter. 

Gros-Jean.  —  Parfaitement  ;  si  nous  allions 
manger.  Il  se  fait  tard  et  on  a  assez  causé.  Rires. 

Les  femmes.  —  Oui,  oui,  à  la  soupe! 

Gros-Jean.  —  J'ai  perdu  vingt  francs,  j'ai  été  un 
peu  Jacques  de  m'en  plaindre...  je  vois  ça...  Sérieux. 
Car  c'est  peut-être  un  bonheur  pour  tous,  si  je  les 

ai  perdus...  Et  puis  quoi?...  Avec  un  geste  pour  le  prendre 

à  la  blague.  Je  boirai  moins.  On  rit. 

BoNTEMPS.  —  Ben  oui,  arrêtons-nous  là,  mais 
faudra  nous  réunir  de  temps  à  autre.  Ça  fait  du 
bien.  On  se  cause,  on  se  connaît. 

63 


Jean  Hugues.  —  la  Grève 

Des  voix.  —  Oui,  oui,  c'est  ça,  il  a  raison,  c'est 
utile... 

BoNTEMPS,  plus  grave.  —  SciTons-nous  Ics  coudcs. 
D'ici  quelque  temps,  des  coupes  noires  seront  faites 
en  nos  rangs.  Ce  sera  le  moment.  Le  patron 
donnera  le  signal,  il  faudra  marcher. 

Gros-Jean.  —  Et  dur. 

Un  ouvrier.  (4)  —  C'est  ça. 

BoNTEMPS.  —  Et  dans  cette  grève,  nous  pourrons 
réussir,  nous  réussirons... 

Les  ouvriers.  —  Oui!  oui! 

Les  femmes.  —  A  la  soupe,  en  attendant. 

Bontemps,  souriant.  —  EUes  ont  raison  aussi  elles. 

Il  se  lève,  tous  se  lèvent;  levant  son  verre  ;  —  A  la  prochaine  ! 
Tous,  gaiement  et  sans  pose.  —  A  la  prochaine  ! 


Bideau 

Jka.\  Hugues 

Paris,  août  1900 


RACINE 


En  ce  cahier  de  théâtre  nous  protestons  de  toutes 
nos  forces  contre  la  barbare  exécution  publiée  dans 
la  Petite  République  datée  du  mardi  24  décembre, 
pour  l'anniversaire  de  Racine,  sous  la  signature  de 
M.  Camille  de  Sainte-Croix  : 

Mais  qu'il  faut  donc  de  talent  à  tous  ces  artistes  pour 
maintenir  acceptable  la  poésie  effroyablement  plaie,  veule 
et  glacée  de  l'illustre  ^.acine  ?  Ce  n'est  pas  au  lendemain 
d'une  représentation  de  Peer  Gynt  et  pendant  les  répé- 
titions de  Siegfried  que  l'on  se  sent  prêt  à  la  moindre 
complaisance  pour  ce  grand  surfait.  Il  y  a,  dans  le 
répertoire  tragique,  cent  auteurs  qui  le  valent  :  Crébillon, 
Rotrou,  Pradon,  Lafosse,  Raynouard,  M.-J.  Ghénier.  Ce 
n'est  pas  une  raison  poui'  exhumer  ceux-ci.  Mais  c'en  est  une 
pleinement  sufïisante  pour  que  l'on  songe  enfin  à  remiser 
sérieusement  cet  encombrant  et  superflu  guignol  qui  porte 
ombre  au  monument  du  grand  Corneille. 

M.  Camille  de  Sainte-Croix  nous  avait  habitués  à  de 
la  tenue.  Il  est  fort  aimable  pour  tous  les  contemporains. 
Il  ne  néglige,  il  ne  maltraite  aucun  vaudeville.  On 
pouvait  espérer  qu'il  n'endossait  pas  sans  réserve  les 
quelques  insanités  froides  énoncées  l'an  dernier  par 
M.  Bjoernstjerne  Bjoernson.  C'est  aujourd'hui  manquer 
de  tenue  que  d'opposer  aussi  grossièrement  Peer  Gynt 
et  Siegfried  aux  œuvres  françaises.  C'est  manquer 
de  tenue  que  d'opposer  aussi  grossièrement  Corneille 
à  Racine.  C'est  manquer  de  tenue  que  de  reprocher 
à  Racine  la  représentation  anniversaire  d'Athalie, 
organisée  dimanche  dernier  par  l'Odéon. 


65 


IV. 


sixième  cahier  de  la  troisième  série 

M.  Camille  de  Sainle-Croix  appartient  à  un  journal 
où  de  petits  jeunes  g^rns,  qui  se  poussent  dans  les 
grandeurs  par  une  utilisation  de  l'art,  célèbrent  eux- 
mêmes  leurs  propres  anniversaires,  au  bout  d'un  an  de 
leur  existence,  en  des  banquets  retentissants,  sous  la 
présidence  et  avec  le  concours  d'hommes  politiques. 

Ces  jeunes  gens  feraient  bien  de  festoyer  un  peu 
moins  et  de  produire  un  peu.  Ils  parlent  bien,  mais  ils 
parlent  trop.  Ils  mangent  et  boivent  bien,  et  portent 
bien  les  santés.  Cela  ne  suflit  pas  pour  que  celui  de 
leurs  aînés  qui  est  généralement  considéré  comme 
sérieux  traite  aussi  grossièrement  Racine  à  l'usage  du 
peuple.  C'est  de  la  démagogie  (pie  de  bafouer,  pour 
l'amusement  de  la  foule,  des  snobs,  et  des  arrivistes, 
un  grand  poète  mort. 

Ces  jeunes  gens  font  profession  de  descendre  au 
peuple,  (i)  Ils  feraient  mieux  de  rester  chez  eux.  Ces 
journalistes  feraient  bien  de  rester  dans  leurs  salles  de 
rédaction.  Pour  enseigner  au  peuple  cpie  Jean  Racine 
était  un  pclil  morveux,  mieux  vaut  encore  laisser  le 
peuple  tranquille. 

Dans  (ju(^l(|ues  mois  les  amateurs  de  déjeuners, 
dîners,  soupers  et  ban(iuels,  les  amateurs  de  délilés, 
revues,  tambours  et  marches  militaires,  les  amateurs 
de  décorations  vont  précipiter  leurs  platitudes  aux 
pieds  du  radicalisme  ollieiel,  héritier  j)olili(pie  de  \'iclor 
Hugo.  Qu'il  nous  soit  donc  permis  de  dire  aujourd'hui 
que  nous  aimons,  (pie  nous  res[>eclons  un  grand  poète 
mort,  non  monnavable. 


(1)  J«'  (IcsccMuls-nu-poupIc:  lu  (losccnds-au-pcuplo;  il  dcscond-au- 
pcuplc... 


Plusieurs  de  nos  abonnés  nous  demandaient  que  jouer 
de  bref  dans  une  représentation  populaire.  Nous  nous 
en  sommes  référés  à  Maurice  Boucher.  Il  a  bien  voulu 
nous  envoyer  cette  réponse,  qui  n'était  pas  destinée 
sans  doute  à  la  publication  Ainsi  on  est  prié  de  la  lire 
non  comme  une  consultation,  non  coname  une  contribu- 
tion, mais  comme  une  réponse  particulière  à  beaucoup 
d'abonnés  : 

Pour  ce  que  vous  m'avez  demandé,  je  ne  puis,  à  mon 

grand  regret,  vous  l'envoyer  :  je  ne  connais  vraiment 

rien  de  court,  de  simple,  de  pas  niais,  de  pas  malsain, 

que  je  puisse  vous  indiquer.  Mon  avis  est  qu'il  faut  jouer 

et  lire  du  Molière,  le  plus  possible  ;   du  Regnard,   du 

Beaumarchais,  et  autres  classiques,  depuis  la  Farce  de 

Patelin    jusqu'à  la    scène  des  Bavards,  de  Boursault 

(Mercure  Galant);  dire  des  fragments  de  Hernani,  de 

Ruy  Blas,  des  Bur graves;  du  Shakespeare,  et,  si  c'est 

pour  le  comique,  la  Mégère  apprivoisée,  de  P.  Delair, 

est  une  très  bonne  adaptation.  Dans  les  modernes,  j'ai 

vu  Claudie,  de  George  Sand  ;  on  peut  lire  la  Quenouille 

de  Barberine,    de  Musset;    Grégoire,  de  Banville;  le 

Flibustier,  de  Richepin.  Il  est  bien  difficile  de  monter 

l'Ennemi  du  Peuple  et  les  Tisserands  ;  ce  sont  pourtant 

de  belles  choses.  Vous  voyez  que  tout  cela  est  bien 

connu,  et  bien  peu  de  chose.  Dans  les  farces  adaptées 

du  Moyen-Age  (le  Cuvier,   le  Pâté)  il  y  a   encore  à 

prendre. 

Maurice  Bouchor 


Nous  publierons  de  Romain  Rolland  un  cahier  sur  le 
théâtre  populaire. 


L'AFFAIRE  TÉRY 


Plusieurs  de  nos  abonnés,  pour  se  former  en  connais- 
sance de  cause  un  jugement  raisonné,  juste,  nous  ont 
demandé  de  publier  l'article  Wogram,  sur  lequel  s'est 
portée  l'attention  dans  l'alTaire  Hervé.  J'ai  transmis 
aussitôt  leur  demande  à  Hervé.  Cet  article  est  posté- 
rieur à  l'ouverture  des  poursuites,  au  commencement 
de  l'airaire.  J'espère  que  nous  en  recevrons  le  texte 
à  temps  pour  le  publier  dans  le  septième  caliier.  H  faut 
noter  que,  conlormément  à  la  méthode  que  nous  avons 
toujours  suivie,  Hervé  a  conduit  lui-même  son  affaire 
dans  les  cahiers,  en  toute  indépendance,  en  toute 
liberté,  sous  sa  responsabilité.  Je  ne  suis  intervenu 
aussi  que  sous  ma  responsabilité.  Je  continuerai. 

Les  événements  sont  trop  avancés  pour  que  l'on  puisse 
plus  long-temps  se  taire.  J'apporterai  dans  le  prochain 
cahier  mon'témoignage.  Non  pas  (jue  j'aie  à  faire  des 
révélations  sensationnelles.  Je  n'ai  pas  découvert  un 
crime  inouï.  Je  reproche  au  contraire  à  >L  Gustave  Téry 
d'avoir  commis  les  fautes  usuelles  dans  une  affaire  où 
elles  devaient  avoir  les  plus  déplorables  conséquences. 

En  attendant  que  nos  abonnés  aient  ainsi  les  rensei- 
gnements qui  leur  sont  indispensables  pour  agir,  je  me 
permets  de  recommander  à  ceux  d'entre  eux  qui  sont 
universitaires  une  sagesse  exacte.  Je  sais  qu'en  recom- 
mandant la  prudence,  l'attention,  je  fais  un  personnage 
ingrat.  Les  braves  gens  de  ce  pays  ont  toujours  mieux 

OS 


LETTRE    A    M.    GUSTAVE    TERY 

aimé  les  chefs   qui   les  font  battre  que  les  honnêtes 
gens  qui  les  avertissent. 

Tout  de  même  je  recommande  aux  universitaires  une 
sagesse  parfaite.  Ce  n'est  pas  un  conseil  que  je  leur 
donne.  Je  n'ai  pas  qualité.  Depuis  que  j'ai  fini  mon 
apprentissage,  j'ai  renoncé  à  donner  conseil.  Mais  je 
forme  devant  eux  un  pourvoi  suspensif.  Qu'ils  attendent 
le  septième  cahier.  Après  ils  seront  libres  de  faire  des 
bêtises.  Au  contraire  s'ils  commencent  par  faire  les 
bêtises,  ils  ne  seront  plus  libres  de  ne  pas  les  avoir 
faites. 

Je  commence  par  publier  une  réponse  que  j'adressai 
à  M.  Gustave  Téry  au  temps  de  l'affaire  Deherme.  Il 
avait  mis  en  cause  les  cahiers  dans  la  Petite  République, 
Il  fit  appel  ensuite  à  mes  sentiments  de  bon  camarade 
pour  ne  publier  pas  ma  réponse  dans  le  journal.  J'eus 
la  faiblesse  de  céder.  J'eus  le  tort  d'oublier  qu'il  faut 
presque  toujours  être  un  mauvais  camarade  pour  être 
un  bon  citoyen. 

Nos  abonnés  replaceront  cette  lettre  à  sa  date  dans  la 
deuxième  série  : 

Cahiers  de  la  Quinzaine,  16,  rue  de  la  Sorbonne,  au  second, 

dimanche  24  mars  1901 

Mon  cher  camarade, 
Je  Us  dans  la  Petite  République  de  ce  matin,  au  début 
de  ton  article  :  Chronique  de  l'enseignement.  —  Leur 
libéralisme.  —  A  propos  de  l'incident  Denis-Deherme  : 

Le  comte  Albert  de  Mun,  Charles  Péguy  et  la  Croix 
m'accusent  d'intolérance.  Il  s'agit  encore  de  l'incident 
Denis-Deherme. 

60 


sixième  cahier  de  la  troisième  série 

Il  est  fort  spirituel  de  m'introduire  entre  le  comte 
Albert  de  Mun  et  la  Croix.  Mais  c'est  d'un  esprit  à  la 
fois  injuste  et  cruel. 

C'est  une  plaisanterie  de  grand  seigneur.  Tu  appar- 
tiens à  un  grand  journal.  Tu  es  édité  par  un  adminis- 
trateur qui  a  fort  bien  su  conduire  ses  alTaires.  Sans 
avoir  de  renseignements  particuliers,  je  pense  que  tu 
parais  à  près  de  cent  mille  exemplaires.  Plus  de  deux 
cent  mille  personnes,  socialistes  et  bourgeois,  con- 
naissent par  toi  les  hommes  et  les  événements  imiver- 
sitaires,  les  événements  de  la  pensée,  les  résultats  du 
travail  intellectuel.  Ces  deux  cent  mille  personnes 
auront  de  moi  cette  idée  que  je  suis  quelqu'un  d'inter- 
médiaire entre  le  comte  de  Mun  et  les  rédacteurs  de  la 
Croix.  Cela  est  injuste. 

Comment  veux-tu  que  je  me  défende?  Je  tire  à  seize 
cents.  J'ai  un  administrateur  admirable,  qui  ne  fait 
aucune  affaire.  En  admettant  que  les  cahiers  circulent 
beaucoup,  trois  mille  et  quelques  cents  lecteurs  sauront 
la  vérité  de  ce  débat. 

Vous  journalistes  quotidiens  vous  avez  une  redou- 
table puissance,  une  autorité.  Vous  en  usez  parfois 
légèrement.  Le  septième  cahier  de  la  deuxième  série 
publie  un  article  de  ^S  pages  intitulé  casse-cou.  Sans 
même  en  donner  la  référence,  vous  en  faites  une  bou- 
tade. La  justic(\  mon  cher  camarade,  vaut  mieux  que 
l'esprit. 

Bontade  inexacte  :  Je  ne  t'ai  pas  accusé  d'intolérance 
formellement.  J'ai  noté  ton  article  comme  un  symptôme 
iiKpiiétant  d'intolérance  croissante.  Je  ne  suis  pas 
volontiers  accusateur,  ni  condanmeur.  ni  llélrisseur. 
Tout  le  monde  n'est  pas  des  congrès. 


LETTRE   A   M.    GUSTAVE    TER  Y 

Réellement  tu  as  contribué  à  supprimer  sous  des 
clameurs  la  parole  d'un  adversaire.  J'ai  dit  et  je  main- 
tiens que,  dans  les  circonstances  où  nous  sommes, 
toutes  les  fois  que  de  la  parole  articulée  est  couverte 
par  du  bruit,  par  de  la  clameur  inarticulée,  quand 
même  la  parole  serait  celle  de  nos  pires  ennemis,  et 
quand  même  la  clameur  serait  de  nos  amis,  pour  qui 
sait  voir  au  fond,  c'est  nous  qui  sommes  vaincus. 
.  Je  n'examine  pas  si  la  liberté  n'est  qu'un  mot  creux 
ou  une  forme  vide.  Mais  je  crois  profondément  que 
nous  devons  sauvegarder  le  plus  et  le  mieux  que  nous 
pouvons  les  mœurs  de  la  liberté  intellectuelle,  de  la 
patience  intellectuelle,  de  la  délibération  intellectuelle. 

Les  abonnés  des  cahiers  ont  eu  dans  mon  article  ton 
article  entier,  conformément  à  la  méthode  qui,  aux 
cahiers,  nous  paraît  seule  juste.  Ils  ont  donc  eu  la 
phrase  omise  par  M.  le -comte  de  Mim.  11  y  a  contra- 
diction logique  et  morale  entre  tes  deux  attitudes.  Si 
vraiment  tu  voulais  engager  avec  l'abbé  Denis  une 
courtoise  discussion,  tu  devais  protester  contre  les 
clameurs  qui  d'avance  écrasaient  cette  discussion. 

Je  ne  traiterai  pas  ici  la  question  au  fond.  Je  n'y  suis 
pas  prêt.  Je  la  traiterai  dans  les  cahiers  aussitôt  que  je 
le  pourrai.  Je  ne  suis  pas  quotidien.  Je  ne  suis  pas  tenu 
de  traiter  les  questions  que  je  n'ai  pas  étudiées.  Je 
maintiens  seulement  que  la  question  de  la  liberté  de 
l'enseignement  dans  l'enseignement  libre  est  morale- 
ment la  plus  grave  et  la  principale  de  cette  année. 

Je  ne  traiterai  pas  même,  historiquement,  la  question 
Deherme.  Elle  tient  à  la  question  générale.  J'ai  voulu 
protester,  —  et  je  maintiens  ma  protestation,  —  contre 
le  zèle  que  l'on  a  eu  de  casser  les  reins  à  Dclierme.  Si 


sixième  cahier  de  la  troisième  série 

vous  cassez  les  reins  à  Beherme,  qui  est  un  honnôte 
homme,  à  ce  que  tout  le  monde  m'a  dit,  que  ferez-vous 
à  Edwards,  qui  est  im  malhonnête  homme,  tout  le 
monde  le  sait.  Mesurez  vos  peines.  Appropriez  vos 
sanctions.  N'oubliez  pas  que  vous  prononcez  pour  deux 
cent  mille  consciences.  Et  là  où  il  faut  des  raisons,  des 
objurgations,  des  distinctions,  des  réserves,  des  déli- 
bérations, à  la  rigueur  des  blâmes,  selon  vous,  évitons 
le  cassate  de  reins. 

Je  me  permets  de  recommander  à  tous  les  socialistes 
révolutionnaires  —  j'entends  ici  recommander  au  sens 
thérapeutique  —  la  lecture  du  li>Te  tout  récemment 
publié  par  M.  Aulard  :  Histoire  politique  de  la  BéK'olu- 
t ion  française.  On  y  lira  ce  qui  advient  d'une  révolution 
qui  pratique  trop  le  mutuel  cassage  de  reins.  La  pre- 
mière partie  est  intitulée  :  les  orig^ines  de  la  démocratie 
et  de  la  république  :  la  deuxième  :  la  république  démo- 
cratique :  la  troisième  : /a  république  bourgeoise-;  la 
quatrième  :  la  république  plébiscitaire.  Les  suivantes 
se  nonuncraient  :  V empire;  la  restauration;  Louis- 
Philip/ic;  le  second  empire;  la  république  bourgeoise. 

Charles  Péguy 


En  ce  moment  de  l'année  oii  .*ie  font  la  plupart  des 
abonnements  et  réabonnements  à  toutes  les  revues,  nous 
rajtpelons  à  nos  abonnés  que  nous  avons  un  intérêt 
commercial  considérable  à  ce  que  ces  abonnements  et 
féabonnements  soient  faits  par  la  librairie  des  cahiers. 

Le  Gérant  :  Charles  Pkouy 
Ce  cahier  a  Ole  composé  cl  tiré  au  tarif  îles  ouvriers  syndiqués 
JupRiMEHiE  UE  Si'KESNES  {E.  VA\B}i,  adminlslmlcuF',  9.  rue  du  l'onl.  —  i377 

•/  * 
0- 


Nous  mettrons  en  vente  le  lo  janvier,  jour  de  sa 
publication  : 

Jean  Jaurès.  —  Études  Socialistes,  un  volume  de 
Lxxvi  +  276  pages,  édité  par  la  Société  d'Editions 
littéraires  et  artistiques,  librairie  Paul  OUendorlT,  un 
volume  à  trois  francs  cinquante. 

h' avertisse  ment  que  l'on  a  pu  lire  dans  le  quatrième 
cahier  de  la  troisième  série  n'a  pas  été  réimprimé  dans 
l'édition  OUendorll". 

Vient  de  paraître  à  la  librairie  Jacques,  en  vente  à  la 
librairie  des  cahiers  : 

Georges  Sorel.  —  La  ruine  du  monde  antique, 

Conception   matérialiste  de    Vhistoire,    un    volume    de 
284  pages  3  francs  00 

A  dater  du  premier  janvier  igo2  le  Mouvement 
Socialiste  va  demeurer  10,  rue  Mo/isienr-le-Prince  ;  il 
paraîtra  tous  les  samedis,  sur  ^8  pages;  le  numéro 
coûtera  20  centimes,  pour  la  France  et  la  Belgique, 
20  centimes  pour  les  autres  pays,  l'abonnement  i  o  francs 
pour  la  France  et  la  Belgique,,  12  francs  pour  les  autres 
pays. 

Nous  tenons  gratuitement  à  la  disposition  de  tws 
abonnés  : 

Marcel  et  Pierre  Baudouin  :  Jeanne  d'Arc,  drame  en 
trois  actes; 

Jérôme  et  Jean  Tharaud  :  la  lumière  ; 

Pierre  Baudouin  :  Marcel,  premier  dialogue  de  la 
cité  harmonieuse . 

Envoyer  un  franc  pour  les  frais  d'envoi. 

Pour  savoir  ce  que  sont  les  cahiers,  on  peut  envoyer 
soixante  centimes  à  M.  André  Bourgeois,  administra- 
teur  des  cahiers,  8,  rue  de  la  Sorbonne.  On  recevra  en 
spécimen  le /)remicr  cahier  de  la  troisième  série.  Pour 
trois  francs  cinquante  on  recevra  six  cahiers  spécimens. 

Nous  acceptons  que  nos  abonnés  paient  leur  abonne- 
ment par  mensualités  de  un  ou  deux  francs. 

Nous  avons  donné  le  bon  à  tirer  après  corrections 
pour  deux  mille  six  cents  exemplaires  de  ce  si.xième 
cahier  le  samedi  28   décembre   ifjoi. 


Xous  mettons  ce  cahier  dans  le  commerce;  nous  le 
i^e/iclons  un  franc. 

Pour  la  représentation  nous  en  vendons 
six  exemjdaires  pour  cinq  francs 
douze  exemjdaires  pour  neuf  francs 
vin^t  exemplaires  pour  treize  francs. 

Xous  avons  publié  un  dossier  de  l'affaire  Hervé  dans 

le  quinzième  cahier  de  la  deuxième  série.  —  Mémoires 
et  dossiers  pour  les  libertés  du  personnel  enseig-nant 

1  franc 
le  premier  cahier  de  la  troisième  série  o  Jranc  Go 

le  cinquième  cahier  de  la  troisième  série  i  franc 

Le  deu.xième  cahier  de  la  troisième  série  est 

(.iiAïu.i  s  Gin.Yssi:.  —  Les  Universités  populaires 
et  le  mouvement  ouvrier  i  franc 


y  os  Cahiers  sont  édités  par  des  souscriptions  men- 
suelles rég-ulières  et  par  des  souscriptions  extraordi- 
naires :  la  souscription  ne  confère  aucune  autorité  sur 
la  rédaction  ni  sur  l'administration  :  ces  fonctions 
demeurent  libres. 

Nous  servons  : 

des  abonnements  de  souscription  à  cent  francs: 

des  abonnements  ordinal r-es  à  vini^-t  francs: 

et  des  abonnements  de  propagande  a  huit  francs. 

Il  va  sans  dire  quil  n'y  a  pas  une  seule  différence 
de  service  entre  ces  différents  abonnements.  Nous  vou- 
lons seulement  que  nos  cahiers  soient  accessibles  à  tout 
le  monde  également. 

Le  prix  de  nos  abonnements  ordinaires  est  à  peu  près 
égal  au  prix  de  revient:  le  pri.x  de  nos  abonnements  de 
propagande  est  donc  très  .'<ensiblement  inférieur  au  /»rix 
de  r»'vient. 

Xous  ne  con.'icntons  des  abonnements  de  propagande 
que  pour  la  France  et  pour  la  Belgique. 

Xos  cahiers  étant  très  pauvres,  nous  ne  servons  plus 

,l\l/),iniàj   II,.    nU    ,r,-,if>l  if  <: 


SEPTIÈME    CAHIER      DE    LA    TROISIÈME    SÉRIE 


POLÉMIQUES  ET  DOSSIERS 


M.  GUSTAVE  TÉRÏ 


CAHIERS    DE    LA  QUINZAINE 

paraissant  vingt  fois  par  an 

PARIS 

8,  rue  de  la  Bonbonne,  au  rez-de-chaussée 


Nous  avons  en  venle  à  la  librairie  des  cahiers  le 
roman  de  Tristan  et  Iseut,  deuxième  édition,  un 
v(»lnnio  à  trois  l'rancs  cinquante,  ou  plut«'»t  deuxième 
tirage,  puisque  les  éditeurs  ont  -la  mauvaise  liahilude 
de  compter  les  éditions  par  un  certain  nombre  des 
exemplaires  tirés  et  non  par  le  reconuuencement.  par 
le  rantj  du  tiraji^e.  par  le  nombre  de  tirages. 

Heureux  ceux  de  nous  qui  ont  pensé  à  temps  à  se  pro- 
curer la  première  édition.  Les  éditeurs  en  efTel  ont  eu 
depuis  la  mauvaise  idée  de  mettre  à  la  première  page 
de  la  couverture,  pour  le  deuxième  tirage,  un  frontispice 
vert,  censément  artistique,  représentant  les  faciès  de 
Tristan  et  Iseut.  Les  éditeurs  ignoraient  sans  doute  que 
Tristan  et  Iseut  nous  paraissent  assez  bien  dessinés 
dans  le  français  de  Tauteur. 

M.  Héilier  a  patiemment,  lidèlemenl  restitué  pour 
n(uis  limage  fruste  laissée  par  les  vieux  poètes.  Je  me 
représente  cette  image  d'après  le  texte.  De  quel  droit 
un  dessinateur  vient-il  interposer,  entre  l'image  origi- 
nale <'t  la  représentation  (pie  j'en  ai.  une  image  qu'il  a. 
plus  ou  moins.  Il  faut  respecter  cette  liberté  du  lecteur. 

NaturelUiuent  l'auteur  n'en  savait  rien  et  ne  s'en 
aj>erçul  que  (piand  le  livre  apparaissait  aux  galeries 
de  rOdéon.  II  faut  pourtant  respecter  la  liberté  de 
l'auteur. 

Je  conseille  d'acheter  en  temps  utile  du  second  tirage. 
On  uc  sait  pas  juscpi'où  peut  aller  le  zèle  «l'un  éditeur, 
ipiand  il  est  étlitcur  d'art. 

Je  m'applaudis  tous  les  jours,  devant  de  tels 
exemples,  d'avoir  voulu  faire  des  éditions,  d'avoir 
continué  à  en  faire  après  un  premier  essai  malheunux. 
Il  c>t  de  plus  en  plus  indispensable  (pi'il  y  ait  des 
institut i<»ns  exprès  p<»ur  sauvegarder  la  pleine  liberté 
de  l'auteur  ol  du  Irctenr. 


Gustave  Téry 


RÉPONSE 


La  réponse  que  Von  va  lire  nous  a  été  envoyée  par 
M.  Gustave  Téry  après  qu'il  eut  reçu  le  cinquième 
cahier  de  la  troisième  série,  et  quand  il  n'avait  pas 
encore  le  sixième  : 

Tu  dérailles,  mon  cher  Péguy.  L'autre  jour  tu  m'as 
félicité  publiquement  d'avoir  acheté  un  second  exem- 
plaire du  quinzième  cahier  de  la  deuxième  série,  où 
M.  Daniel  Delafarge  prenait  contre  moi  la  défense  de 
M.  Brunetière.  Tu  en  tirais  cette  conclusion  superbe 
que  les  mœurs  de  la  véritable  liberté  s'élargissaient 
parmi  nous  et  que  c'était  un  commencement  de  révolu- 
tion beaucoup  plus  important  que  tous  les  parlementa- 
rismes  (i). 

J'en  suis  encore  «  baba  ».  A  vrai  dire,  quand  je  suis 
allé  quérir  cet  autre  exemplaire,  j'avais  totalement 
oublié  qu'il  y  était  question  de  moi.  Je  voulais  simple- 
ment me  procurer  im  double  des  articles  où  Gustave 
Hervé  donne  si  joliment  la  réplique  à  l'archiprêtre  de 
Sens.  Or,  ces  articles  se  trouvent  dans  le  même  cahier 


(1)  Je  cite  exactement  :  «  Depuis  six  mois  l'expression  je  me  désa- 
bonne a  complètement  disparu  de  notre  vocabulaire.  Ayant  reçu  le 
quinzième  cahier,  Gustave  Téry  a  négligé  de  se  désabonner.  Il  en  a 
même  acheté  un  second  exemplaire.  Si  les  mœurs  de  la  véritable 
liberté  intellectuelle  peuvent  s'introduire,  se  maintenir  et  s'élargir 
parmi  nous,  je  le  déclare  à  nouveau,  c'est  un  commencement  de 
révolution  beaucoup  plus  important  que  tous  les  parlemontarismes 
que  l'on  nous  fait  >.  —  Premier  cahier  de  la  troisième  série,  page  12. 


\ 


,^^ 


Gustave  Téry 

que  la  lettre  de  M.  Delafarge.  Je  ne  suis  donc  pas  si 
magrnanimc  que  tu  as  bien  voulu  l'imaginer. 

Un  instant,  j'avais  eu  l'intention  de  t'écrire.  Non  pour 
rectifier  —  on  ne  rectifie  pas  les  fleurs,  —  mais  pour 
répondre  quelques  mots  à  M.  Delafarge.  Certes,  quand 
il  observe  que  nous  devons  reconnaître  à  M.  Brunetière 
le  droit  de  dire  sa  pensée  sur  Rabelais  et  sur  Voltaire, 
il  parle  d'or.  Mais  dans  sa  minutieuse  critique,  il  a 
oublié  deux  choses  :  la  première,  c'est  cpi'il  s'agissait 
d'un  manuel  à  l'usage  des  classes,  et  non  d'une  œu\Te 
destinée  au  grand  public.  Puisque  ton  collaborateur  me 
rappelait  justement  au  respect  de  la  «  vieille  distinction 
des  genres  »,  je  pense  qu'il  est  inutile  d'insister  sur 
celle-là.  Ce  que  je  reproche  à  M.  Brunetière,  c'est  pré- 
cisément de  l'avoir  méconnue,  d'enseigner  l'histoire  en 
polémiste,  d'oublier  qu'il  s'adresse  à  des  rhétoriciens  et 
de  leur  oÛVir,  sous  une  étiquette  scolaire,  im  discours 
de  combat. 

En  second  lieu,  pour  justifier  ma  méthode  de  citation, 
il  m'aurait  sufli  de  noter  que  dans  la  Petite  République 
la  place  m'est  strictement  mesurée.  Quand  mes  articles 
ont  plus  de  deux  cents  lignes,  notre  très  aimable  secré- 
taire de  la  rédaction,  le  citoyen  Lejcune,  ne  cherche 
plus  à  dissimuler  son  désespoir.  Si  je  m'étais  permis 
de  citer  in  extenso  deux  ou  trois  plirases  de  M.  Brune- 
tière, il  ne  me  serait  pas  resté  de  place  pour  les  com- 
menter, —  ou  j'aurais  outrageusement  dépassé  la 
mesure. 
Je  ne  l'ai  pas  écrit  cela  pour  deux  raisons  : 
La  première,  c'est  que  les  collations  mêmes  de 
M.  Delafarge  ont  démontré  ma  bonne  foi.  Si,  pour 
obéir  aux  exigences  de  la   mise  en  pages  et  ne  pas 


REPONSE  ^ 

contrister  inutilement  le  meilleur  des  camarades,  j'avais 
été  contraint  de  simplifier  quelque  peu  les  périodes 
polypattes  de  Ferdinand  le  Catholique,  si  j'avais  dû 
resserrer  ou  supprimer,  tes  lecteurs  attentifs  ont  pu  se 
convaincre  que,  du  moins,  en  mes  citations,  je  n'avais 
rien  omis  d'essentiel. 

La  seconde  raison,  c'est  que  dans  un  filet  de  la  Petite 
République  je  venais  de  répondre  à  la  principale  objec- 
tion de  ton  collaborateur.  J'ai  eu  la  chance  de  remettre 
la  main  sur  cet  article,  —  qui  n'a  pas  \ti  le  jour.  Pour- 
quoi? Parce  que  Lejeune  m'a  dit  :  «  Si  nous  publions 
ça,  tous  nos  chercheurs  de  tares  vont  demain  s'écrier 
que  nous  défendons  aux  instituteurs  de  faire  de  la  pro- 
pagande socialiste  ».  Je  suis  tombé  de  mon  haut.  «  Mais 
je  n'ai  jamais  écrit  pareille  chose  î...  »  L'honnête 
Lejeune,  qui  a  l'expérience  de  la  perfidie  profession- 
nelle, s'est  mis  à  rire.  «  Ça  ne  fait  rien,  vous  verrez... 
Ah  !  vous  ne  les  connaissez  pas.  »  C'est  en  vain  que 
j'ai  retapé  ma  copie,  pour  prévenir  toute  équivoque. 
L'article  n'a  pas  été  inséré  :  il  était  encore  trop  libéral. 
Le  voici,  tel  quel.  Tu  retrouveras  aisément  ma  première 
rédaction  sous  les  ratures.  Et  tu  soupçonneras  du  même 
coup  combien  je  m'amuse  quand  tu  me  traites  àQ  jacobin 
ou  de  dictateur. 

Donc,  mon  cher  Péguy,  je  n'avais  pas  mérité  le  bon 
point  que  tu  m'as  décerné  l'autre  mois.  Je  ne  mérite  pas 
davantage  la  punition  que  tu  m'infliges  aujourd'hui.  Je 
lis  dans  le  cinquième  cahier  de  la  troisième  série  : 

Le  soir  de  la  séance  où  le  Conseil  supérieur  de  rinstruc- 
tion  publique  avait  condamné  Hervé,  celui  des  juges  qui 
depuis  le  commencement  de  l'affaire  et  dans  les  débats 
mêmes  avait    défendu   l'accusé  avec   le    plus  de  patience 


Gustave  Téry 

exacte,  avec    le  plus    de  sérieux,    avec  le  plus  de  sûreté, 
quittant  la  séance,  rencontra  M.  Gustave  Téry. 

—  Eh  bien?  demanda  Téry. 

—  Eh  bien  !  il  est  condamné,  et  vous  pouvez  vous  vanter 
d'y  avoir  contribué  pour  beaucoup. 

—  Tant  mieux,  répondit  Téry,  c'est  ce  que  nous  voulions. 

O/i  me  prête  là,  mon  cher  Péguy,  un  propos  abomi- 
nable. Avant  de  te  montrer  que  je  suis  incapable  de 
l'avoir  tenu,  permets-moi  de  te  rappeler  le  premier 
précepte  cartésien  :  «...  ne  recevoir  jamais  aucune 
chose  pour  vraie  que  je  ne  la  connusse  évidemment  être 
telle  ;  c'est-à-dire  éviter  soigneusement  la  précipitation 
et  la  prévention...  » 

Jusqu'à  ce  jour  j'avais  tout  lieu  de  nous  croire  amis. 
Tu  m'as  proposé  naguère  de  me  réserver  vingt  pages 
des  Cahiers  pour  achever  de  dire  mon  sentiment  sur 
l'incident  Denis-Deherme.  Je  t'expliquerai  tout  à  l'heure 
pourquoi  je  ne  l'ai  pas  fait.  La  semaine  dernière  encore, 
toujours  à  ce  même  propos.  Charles  Guieysse  ayant 
écrit  dans  son  excellente  étude  sur  les  Universités 
populaires  que  j'avais  fulmine  contre  Deherme,  que 
j'étais  tout  simplement  un  autoritaire,  un  démagogue^ 
et  que  j'avais  hurlé,  j'ai  cru  devoir  envoyer  quelques 
lignes  de  protestation  à  M.  Guieysse.  J'ai  dû  lui  dire 
qu'on  ne  saurait  sans  injustice  qualifier  de  hurlem,ent 
démagogique  l'article  où  je  commentais  en  termes  très 
mesurés,  très  académiques  la  belle  lettre  que  M.  Gabriel 
Séaillcs  m'avait  fait  l'honneur  de  m'écrire.  M.  Guieysse 
m'a  répondu  fort  courtoisement  que  «  tout  jugement 
pour  lui  était  toujours  révisable».  De  ton  côté,  moucher 
Péguy,  spontanément  et  avec  une  bonne  grâce  dont  je 
te  remercie,  tu  m'as  offert  d'insérer   une   rectification 


REPONSE 

dans  ton  prochain  cahier.  Je  ne  te  l'ai  pas  envoyée. 
J'avais  alors  de  multiples  soucis,  —  civils  et  militaires 
—  je  faisais  mes  vingt-huit  jours.  Et  puis,  que  sert  d'af- 
firmer son  libéralisme  ?  Mieux  vaut  le  prouver.  L'article 
ci-j oint  en  est  peut-être  un  commencement  de  preuve. 
Je  sais  bien  que  nous  n'avons  pas  la  même  conception 
du  libéralisme  ;  depuis  M.  de  Mun  jusqu'à  M.  Aulard, 
on  met  tant  de  choses  diverses  sous  ce  mot  I  Du  moins, 
la  première  façon  de  témoigner  son  libéralisme,  mon 
cher  Péguy,  c'est  d'admettre  que  nos  voisins  puissent 
entendre  différemment  la  liberté... 

Si  je  te  rappelle  ces  deux  récents  souvenirs,  c'est 
pour  te  faire  bien  comprendre  quelle  a  été  ma...  sur- 
prise en  feuilletant  ton  dernier  cahier.  Je  néglige  nos 
rapports  antérieurs,  et  je  me  borne  à  retenir  que 
la  veille  encore  tu  me  donnais  une  marque  d'amitié. 
Tout  à  coup,  pan  !  sans  crier  gare,  tu  me  tombes  dessus, 
et  non  seulement  tu  m'accuses  d'une  malpropreté,  mais 
en  termes  sybillins  tu  laisses  peser  sur  moi  les  pires 
soupçons  et,  délibérément,  tu  relèves  tes  manches  pour 
me  faire  mon  affaire. 

Je  ne  parlerai  point,  ô  farouche  Alcestc,  des  petits 
devoirs  que  commande  l'amitié.  Il  me  suffira  d'invoquer 
ton  rationalisme  et  de  constater  qu'en  accueillant  ainsi, 
sans  critique,  sans  vérification,  un  propos  terrible  et 
en  l'imprimant  tout  vif,  tu  n'as  pas  usé  d'une  bonne 
méthode. 

A  tout  le  moins,  avant  de  partir  en  guerre,  tu  devais 
me  poser  cette  simple  question  : 

—  Est-il  vrai  que  tu  as  tenu  ce  langage? 

Et  je  t'aurais  répondu  : 

Je  veux  croire  encore  que  M.  X.  —  tu  le  nommeras, 


Gustm^e  Téry 

s'il  te  plaît  —  est  un  honnête  homme,  mais  il  est  incon- 
testable que  sa  mémoire  l'a  trahi.  Depuis  deux  mois  que 
les  circonstances  nous  ont  mis  aux  prises,  il  y  a  entre 
nous  un  malentendu  que  je  m'elTorce  en  vain  de  dissiper. 
Ne  me  demande  pas  ce  qu'est  ce  malentendu,  ni  quelle 
en  est  l'origine  ;  je  serais  obligé  de  commettre  cer- 
taines indiscrétions,  qui  sans  doute  achèveraient  de  me 
disculper,  mais  qui  risqueraient  de  porter  préjudice  à 
une^œuvre  excellente,  dont  nous  sommes  tous  deux 
collaborateurs.  Si  M.  X.  —  comme  semblent  l'indiquer 
tes  réticences  —  veut  prendre  la  responsabilité  de  ces 
indiscrétions,  je  suis  prêt  à  lui  répondre;  mais  pour 
l'heure,  je  n'ai  pas  besoin  d'y  recourir  pour  me  jus- 
tilier. 

En  recueillant  mes  souvenirs,  mon  cher  Péguy,  voici 
le  sens  des  paroles  que  nous  avons  échangées.  Je  dis 
le  sens,  car  j'étais  à  mille  lieues  de  supposer  que  tu 
serais  chargé  de  faire  un  sort  à  cet  indillérent  dialogue. 

Avec  quelques  journaUstes,  j'attendais  depuis  une 
heure  au  ministère  la  sortie  des  juges.  Dès  qu'on 
ouvrit  les  portes  de  la  salle  où  délibérait  le  conseil, 
nous  entrâmes  et  j'allai  tout  droit  vers  Gustave  Hervé. 
A  mi-chemin,  je  rencontrai  M.  X.  et  je  l'arrêtai  au 
passage  pour  lui  demander  —  tu  devines  avec  quelle 
émotion  : 

—  Eh  bien  ? 

C'est  alors  que  M.  X.,  en  me  serrant  la  main,  eut  la 
grossièreté  de  me  répondre  : 

—  Eli  bien  î  il  est  condamné,  et  vous  pouvez  vous 
vanter  d'y  avoir  contribué  pour  beaucoup. 

Je  transcris  sa  réplique,  telle  (ju'il  le  la  rapportée. 
M.  X.  m'avait  bien  dit  déjà,  à  plusieurs  reprises,  que 


REPONSE 

j'avais  mal  servi  la  cause  d'Hervé  et  que  j'avais  commis 
des  imprudences.  Libre  à  lui  de  penser  que  notre 
tactique  était  maladroite  ;  mais  d'autres  —  et  l'intéressé 
lui-même  —  en  jugeaient  autrement.  Il  ne  me  plaît  pas 
de  rechercher  ici  les  mobiles  secrets  de  certaines  pru- 
dences. Ce  qui  est  sûr,  c'est  que  ce  n'était  pas  l'instant 
de  me  dire  cette  chose  injurieuse  :  Votre  ami  est 
condamné,  et  c'est  votre  faute. 

Peut-être  même  a-t-il  ajouté  —  et  si  je  ne  puis  m'en 
porter  garant,  car  je  n'ai  pas  attaché  le  même  prix  à 
ses  paroles,  c'est  bien  ce  qu'il  y  avait  au  fond  de  sa 
pensée,  c'est  bien  là  le  sens  des  insinuations  que  tu 
relèves  : 

—  Gustave  Hervé  est  condamné,  comme  vous  l'aviez 
voulu. 

Alors,  avec  un  mouvement  de  dépit  bien  excusable 
à  cette  minute  et  devant  ce  reproche,  j'ai  dû  répondre  : 

—  Tant  mieux  !  Maintenant  nous  savons  à  quoi  nous 
en  tenir. 

Ou  : 

—  La  situation  est  nette  ;  le  problème  est  posé. 
Ou: 

—  La  guerre  est  déclarée. 

Oa...  quelque  chose  d'approchant. 

Encore  une  fois,  tu  ne  saurais  exiger  que  je  me  sou- 
vienne exactement  de  cette  brève  réplique.  Tout  ce  que 
je  puis  affirmer,  c'est  que  je  n'ai  pas  dit,  que  je  n'ai 
pas  pu  dire  ce  que  l'on  me  fait  dire.  Ce  ne  serait  pas 
seulement  une  infamie,  ce  serait  une  sottise. 

Et  voici  maintenant  pourquoi  je  n'ai  pas  pu  dire  cela. 
Je  laisse  de  côté  ce  que  j'ai  fait  ou  essayé  de  faire  pour 
me  porter  au  secours  d'Hervé,  mes  articles  antérieurs, 


Gustave  Térj- 

mon  témoignage  à  la  cour  d'assises  et  de  multiples 
démarches,  dont  je  te  donnerai  quelque  jour  le  détail. 
Sache  seulement  que  ce  n'est  pas  uniquement  contre 
nos  adversaires  qu'il  m'a  fallu  défendre  Gustave  Hervé. 
Je  m'en  tiens  à  cette  remarque,  qui,  je  l'espère,  suflira 
pour  t'éclaircr.  Si  j'avais  dit  :  C'est  ce  que  nous  vou- 
lions... il  faudrait  traduire  :  C'est  Hen'é  lui-même  qui 
le  voulait. 

Et  je  ne  sais  si  l'alTaire  Hervé  fut  close,  comme  tu  le 
prétends,  du  jour  où  Gustave  Hervé  a  mit  les  pieds 
dans  les  salles  de  rédaction  de  la  Petite  République  ». 
Ce  que  je  sais  bien,  c'est  que  je  n'ai  rien  fait  pour  l'y 
attirer,  ni  même  pour  l'y  retenir.  Il  est  venu  nous  voir, 
comme  il  est  allé  à  F  Aurore,  estimant  sans  doute  qu'il 
trouverait,  comme  aux  Cahiers  de  la  Quinzaine,  des 
amis  et  des  défenseurs.  Ce  que  je  sais  bien  encore, 
c'est  que  mes  derniers  articles  —  ceux-là  mêmes  que 
n'approuva  point  M.  X.  —  ont  été  rédigés  sur  les  indi- 
cations de  Gustave  Hervé  ;  c'est  enfin  que  mon  dernier 
article,  Rabier-Boisdeffre .  paru  le  matin  même  du  jour 
où  se  réunissait  le  conseil  supérieur,  fut  écrit  en  colla- 
boration avec  Gustave  Hervé.  Il  en  fit  le  plan,  sur  ma 
table,  l'avanl-vcillo  de  la  séance;  et  je  lui  lus  le  lende- 
main ma  chronique,  pour  bien  m'assurer  que  j'avais 
fidèlement  développé  son  «  argument  ».  J'étais  prêt  à 
biffer,  en  écolier  docile,  toutes  les  phrases  qu'il  jugorait 
inopportunes.  N'est-ce  pas  justement  cet  arlich^-là  (jui 
m'a  valu  le  coup  de  boutoir  de  M.  X.  ? 

Kt  toi,  par  là-dessus,  voici  que  tu  m'appelles  : 
Dictateur!  A  ce  mot,  Lîipicque  s'est  écrié  : 

—  Téry,  dictateur?  C'est  vrai  :  il  écrit  très  bien 
sous  la  dictée. 


REPONSE 

De  cette  boutade,  il  t'est  loisible  de  tirer  une  rosserie  ; 
j'aime  encore  mieux  ça  qu'une  calomnie. 

J'arrive  à  ton  menaçant  commentaire.  Il  paraît  que 
je  te  dois  des  comptes,  et  tu  t'apprêtes  à  me  les 
demander.  Soit.  Souffre  que  je  prenne  les  devants, 
sans  attendre  les  délais  bizarres  que  tu  m'assignes. 
Quand  on  accuse  quelqu'un,  on  s'applique  à  formuler 
clairement  ce  dont  on  l'accuse.  Si  ta  méthode  est 
inconsidérée,  je  ne  te  fais  pas  l'injure  de  croire  qu'elle  a 
quelque  rapport  avec  celle  de  Basile.  Dis  tout  ce  que 
tu  sais,  tout  de  suite.  Quoi?  Qu'est-ce  qu'il  y  a? 

Autant  qu'il  m'est  permis  d'en  juger  par  tes  prété- 
ritions  ténébreuses  et  les  quelques  réflexions  dont 
Hervé  m'a  fait  part,  tu  te  proposes  apparemment  de 
me  citer  à  comparoir  par-devant  l'intègre  Péguy  sous 
l'inculpation  d'arrivisme  ?  Je  guette  le  mot  au  bord  de 
tes  lèvres,  le  mot  de  défiance  et  d'ostracisme,  qui 
découragée  les  meilleurs  vouloirs.  J'aurais  tôt  fait  de 
répondre,  et  je  soupçonne  aisément  —  car  je  com- 
mence à  connaître  les  chers  camarades  —  qu'il  me 
faudra  répondre  quelque  jour,  mais  je  n'aurais  jamais 
imaginé  que  tu  me  lancerais  le  premier  cet  imbécile 
outrage. 

Arriver  à  quoi,  mon  pauvre  Péguy?  A  la  députation? 
Rassure-toi  :  je  ne  serai  pas  député  ;  je  ne  serai  pas 
candidat.  On  m'a  fait  des  avances,  des  ouvertures;  j'ai 
dit  :  non.  Et  ce  n'est  pas  que  je  méprise  le  parlementa- 
risme. C'est  d'abord  que  je  ne  me  sens  pas  encore 
de  taille  à  tenir  dignement  mon  rôle  à  la  Chambre. 
C'est  aussi  peut-être  —  et  ce  n'est  pas  contradictoire, 
en  dépit  de  l'apparence  —  que  j'ai  des  ambitions  plus 
hautes.  Je  t'expliquerai  ça,  quand  nous  aurons  le  temps. 


Gustave  Téry 

Tu  peux  en  induire,  s'il  le  plaît,  que  je  guigne  la  Prési- 
dence de  la  République. 

Es-tu  satisfait? 

Non,  pas  encore.  J'entends  des  malins  qui  disent  : 
«  11  y  a  d'autres  formes  de  l'arrivisme.  Téry  veut  se 
faire  une  brillante  situation  dans  la  presse.  »  Et  c'est 
sans  doute  pour  cela,  dis-le  donc  !  que  j'ai  traité  l'alTaire 
Hervé  non  pas  en  «  universitaire  »,  mais  en  journaliste, 
assoilTé  de  réclame.  —  Voir  plus  haut. 

Voici  donc  quelle  est  ma  a  brillante  situation  ». 
Depuis  les  dernières  vacances,  je  suis  appointé  réguliè- 
rement à  la  Petite  République.  Pour  une  collaboration 
presque  quotidienne,  je  touche  200  francs  — deux  cents 
francs  —  par  mois.  J'en  gagnais  trois  cents,  quand 
j'ai  débuté  comme  professeur  de  sixième  classe  au 
lycée  de  Carcassonne. 

—  Et  sa  femme  ?  reprennent  les  malins.  Ils  sont  deux 
à  mettre  du  noir  sur  du  blanc. 

Depuis  quelques  mois,  ma  femme  est  soulYranfe  et  ne 
gagne  plus  rien,  ou  presque.  D'ailleurs,  nous  ne  sommes 
pas  deux  ;  nous  sommes  quatre,  —  et  mriue  un  peu 
plus. 

Par  bonheur,  les  Cordicoles  m'ont  rapporU  huit  cents 
francs.  Nous  avons  de  quoi  passer  l'hiver.  Et  après? 

Vraiment,  je  ne  pose  ni  pour  le  héros,  ni  pour  le  mar- 
t>T.  Mais  j'ai  la  fierté  de  croire  que  je  m'appli(jue  à 
suivre  tout  droit  mon  chemin,  ma  «  chimère  ».  Je 
pourrais,  comme  d'autres,  m'employcr  à  des  littératures 
alimentaires.  Il  faudra  bien  que  je  m'y  résigne,  un  jour 
ou  l'autre,  et  que  je  renonce  à  mon  rêve  orgueilleux  de 
vie  et  de  pensée  libres.  En  attendant,  j'ai  le  droit  que 
l'on  me  traite  avec  plus  de  ménagement. 

10 


REPONSE 

Je  voulais  t'écrire  une  lettre  que  tu  pourrais  insérer. 
Je  m'aperçois  en  relisant  celle-ci  qu'il  me  serait  pénible 
de  confier  ces  détails  personnels  à  tes  lecteurs.  Je  me 
contente  d'espérer  que  tu  vas  reconnaître  ta  méprise. 
Insère  donc  dans  ton  prochain  cahier  quelques  lignes 
de  rectification,  —  je  ne  dis  pas  d'excuses,  —  et  je  te 
serre  les  mains, 

Gustave  Téry 


A  la  réflexion,  il  me  paraît  indispensable  de  mettre 
sous  les  yeux  de  tes  lecteurs  les  explications  qui  pré- 
cèdent. Je  te  prie  seulement,  —  par  un  sentiment  de 
pudeur  élémentaire,  —  de  ne  pas  publier  la  fin  de  ma 
lettre  à  partir  de  :  cr  Es-tu  satisfait?  »  Il  est  mutile,  je 
pense,  d'invoquer  ces  précisions  budgétaires,  et  surtout 
de  mettre  ma  femme  en  cause.  Mais  j'ai  tenu  à  ne  rien 
te  cacher,  sûr  de  ta  discrétion.  Je  veux  te  voir. 


Charles  Péguy 


RÉPONSES   PARTICULIÈRES 


Quand  la  réponse  de  Téry  me  parvint,  j'avais 
commencé  à  rédiger  le  témoignasse  que  je  veux  contri- 
buer à  l'éclaircissement  du  cas  Hervé.  Je  continuerai 
cette  rédaction.  Mais  je  veux  déblayer  mon  témoignage 
en  répondant  point  par  point  à  la  réponse  de  Téry. 
Toutefois  je  ne  me  laisserai  pas  conduire  aujourd'hui  à 
faire  le  procès  de  Téry. 

Je  n'imiterai  pas  le  ton  badin  de  mon  camarade. 
J'en  suis  incapable.  Et  je  n'ai  pas  le  cœur  gai. 

ç^.  —  Téry  avait  tort  d'avoir  oublié  que  les  colla- 
tions de  Daniel  Delafarge  étaient  dans  le  même 
cahier  que  le  conunoncement  de  l'histoire  Hervé.  Ce 
n'est  pas  au  hasard  que  nous  avons  réuni  dans  le 
quinzième  cahier  de  la  deuxième  série  :  mémain'a  et 
dossiers  pour  les  libertés  du  personnel  enseignant  en 
France,  les  attentats  commis  contre  ces  libertés  par 
M.  Monteil,  par  les  calonmiateurs  de  Jaurès,  par  Téry, 
par  M.  Leygues.  Ce  n'était  pas  non  plus  pour  faire  une 
boutade.  C'était  une  courbe  de  cas  intéressants  où 
la  liberté  commune,  sous  des  aspects  sériés,  était  en 
cause. 

^.  —  Je  n'ai  pas  dit  que  Téry  fiM  magnanime  en 
l'espèce.  Mais  j'ai  dit,  espéré  cju'il  devenait  ou  rede- 
venait libéral.  S'il  veut   aujourd'hui  diminuer  l'estime 


REPONSES   PARTICULIERES 

que   nous  avons  de  son   acte,   j'y  consens.   Pourquoi 
jouer  à  l'humilité?  C'est  encore  un  orgueil. 

§1  —  Conclusion  superbe.  Conclusion  qui  me  consolait 
un  peu.  Espérance  qui  naissait.  Je  ne  la  tirais  pas  du 
seul  cas  Téry.  Je  considérais  son  acte  comme  un 
symptôme  rassurant.  J'avertis  nos  abonnés  une  fois 
pour  toutes  que  je  me  trompe  souvent  sur  les  hommes. 
J'accorde  à  la  plupart  des  hommes  un  crédit  beaucoup 
plus  considérable  que  celui  où  ils  ont  droit.  Outre  mon 
imbécillité  naturelle,  je  le  fais  exprès  :  mieux  vaut  mal 
placer  du  crédit  à  beaucoup  de  gens  que  de  s'exposer 
à  refuser  du  crédit  à  un  seul  qui  le  mériterait. 

§.  —  Daniel  Delafarge  fait  son  métier  de  professeur 
en  province.  Il  me  permettra  de  répondre  pour  lui. 
Delafarge  n'a  pas  pris  contre  Téry  la  défense  de 
M.  Brunetière.  Il  a  défendu  la  liberté  professionnelle 
de  M.  Brunetière. 

Plusieurs  de  nos  abonnés  m'ont  dit  alors  que  les 
confrontations  de  Delafarge  ne  leur  avaient  pas  semblé 
décisives.  Rien  n'est  aussi  difficile  à  faire  saisir  que  les 
glissements.  Mais  les  confrontations  paraissaient  exem- 
plaires à  ceux  qui  avaient  lu  tout  le  Brunetière  avant 
de  lire  le  Téry.  Jean  Deck,  dont  nous  attendons  impa- 
tiemment le  cahier  pour  la  défense  de  la  liberté 
nationale  en  Finlande,  me  disait  qu'ayant  travaillé 
avec  le  Manuel  de  M.  Brunetière,  les  articles  de  son 
camarade  Gustave  Téry  lui  avaient  fait  l'effet  d'un 
faux  perpétuel.  Moi-même  j'ai  trouvé  que  les  confron- 
tations de  Delafarge  donnaient  des  résultats  graves. 
Téry  joue  —  grossièrement?  —  sur  le  mot  manuel. 

i3 


septième  cahier  de  la  troisième  série 

Tout  le  monde  sait  qu'il  y  a  des  manuels  d'anatomie 
ou  de  physiologie,  des  manuels  de  droit  administratif 
qui  pèsent  des  kilos.  C'est  par  un  scrupule  respectable 
que  M.  Brunetière  a  nommé  son  manuel  manuel  de 
l'histoire  de  la  littérature  française.  Un  manuel  aussi 
gros  —  532  pages  in-octavo  pour  cinq  francs  —  est 
déjà  une  œu\Te  considérable.  Qu'on  la  combatte,  si 
l'on  veut,  par  d'autres  manuels,  par  l'excellente 
Histoire  de  M.  Lanson.  Je  n'admets  pas  que  l'on 
combatte  un  manuel  par  un  interdit  laïque,  par  un 
index.  Et  puis  les  rhétoriciens  courent  de  bien  autres 
dangers  que  de  travailler  dans  le  manuel  de  M.  Bru- 
netière. Je  demande  pour  les  rhétoriciens,  et  même 
pour  les  philosophes,  la  liberté  salubre  que  M.  Téry 
veut  bien  accorder  au  grand  public. 

En  second  lieu  que  la  place  de  Téry  lui  soit  stric- 
tement mesurée  dans  la  Petite  République,  c'est  afTaire 
entre  eux.  Comme  lecteur  je  dois  dire  à  M.  le  citoyen 
Lejeune  que  les  longs  articles  de  Jaurès  m'intéressent 
beaucoup  plus  dans  le  journal  que  la  poussière  des 
Échos.  Sur  la  longueur  des  phrases  que  Téry  devrait 
citer,  plaisanterie  un  pou  usuelle  de  normalien.  Lecteur 
attentif,  je  crois  que  le  raccourci  a  été  mal  fait,  qu'il 
est  tendancieux. 

§.  — Ferdinand  le  Catholique.  Ferdinand  le  Tala?  Il 
ne  faut  pas  vivre  toute  la  vie  sur  l'argot  d'Ecole. 

§.  —  Nous  sommes  heureux  de  publier  ici  l'article  de 
Téry  que  la  Petite  République  refusa.  Nous  mettons  en 
italiques  ce  qui  avait  été  supprimé  de  la  rédaction  pre- 
mière.  Les   italiques  primitives  ont   été    guillemetécs. 

i4 


REPONSES   PARTICULIERES 

Mais  comme  j'ai  raison  de  penser  qu'on  n'est  pas  libre 
dans  les  jom'naux. 

PARLEZ  RAISON 

RÉPONSE    A   UN  INSTITUTEUR 

Un  de  nos  camarades  instituteurs  me  demande  : 

Auriez-vous  l'obligeance  de  nous  indiquer  dans  un  de  vos  articles 
s'il  existe  quelque  ou\Tage  de  «  morale  socialiste  »,  d'histoire, 
d'instruction  civique  ou  de  lectures  élémentaires  socialistes,  dont 
les  instituteurs  puissent  s'inspirer  et  qui  soient  à  la  portée  de  nos 
modestes  bourses? 

Nous  voudrions  bien  mettre  entre  les  mains  de  nos  élèves  des 
livres  conçus  dans  un  esprit  socialiste,  mais  nous  n'en  avons  pas. 
Que  nos  écrivains  socialistes  nous  fassent  de  bons  livres  :  ce  sera  là 
la  meilleure  des  propagandes. 

Mon  correspondant  sera  peut-être  surpris  de  ma  réponse, 
que  Je  tiens  à  lui  faire  publiquement,  car  peut-être 
beaucoup  d'instituteurs  socialistes  se  posent-ils  la  même 
question. 

Non,  mon  cher  camarade,  je  ne  connais  pas  de  livres 
scolaires  «  socialistes  »;  je  ne  crois  pas  [qu'il  y  en  ait,  et, 
s'il  en  existait,  je  n'hésite  pas  à  dire  que  je  ne  vous  les 
«  recommanderais  pas  )) ,  car,  au  point  de  vue  pédagogique, 
ils  me  paraîtraient  détestables.]  qu'il  en  existe.  Faut-il 
le  déplorer?  Au  risque  de  voir  interpréter  dans  un  sens 
défavorable  mon  libéralisme  intransigeant,  —  le  socialisme 
n'est-il  pas  toujours  et  partout  la  liberté?  —  j'ose  dire  que 
ce  défaut  de  manuels,  de  catéchismes  socialistes  à  l'usage 
des  enfants  honore  notre  parti. 

Entendez-moi  bien  : 

Comme  plusieurs  de  nos  confrères,  j'ai  cru  devoir  signaler 
un  certain  nombre  de  manuels  infectés  de  cléricalisme  et 
de  nationalisme.  Et  je  n'ai  pas  fini  de  les  éplucher.  Mais 
nous  perdrions  le  droit  d'affirmer  que  leurs  auteurs 
manquent  de  probité  spirituelle,  si,  fut-ce  avec  les  meilleures 
intentions    du  monde,  nous    suivions  leur  exemple  et  si 

i5 


septième  cahier  de  la  troisième  série 

nous  cherchions  à  exercer  une  pression  quelconque  sur 
l'esprit  et  la  conscience  de  nos  élèves. 

Me  direz-vous  que  le  socialisme  et  le  nationalisme  n'est 
pas  la  même  chose  ?  Sans  doute,  mais  ^'ous  comprenez  bien 
le  sens  de  ma  comparaison.  Il  ne  faut  pas  que  l'on  puisse 
nous  accuser  de  faire  à  l'école  et  au  lycée  ce  que  nous 
reprochons  très  justement  à  nos  adversaires.  Nous  ne 
devons  pas  enseigner  un  catéchisme  socialiste;  notre  devoir 
est  d'enseigner  la  raison.  Et  cela  suflit  bien,  si  vous  êtes 
convaincu  comme  moi,  j'en  suis  sur,  que  la  raison  doit 
nous  conduire  nécessairement  au  socialisme.  Et  comme  je 
l'écrivais  l'autre  jour,  s'il  en  est  autrement,  ce  n'est  pas  la 
raison  qui  aura  tort,  c'est  le  socialisme. 

Que  de  votre  enseignement  rationaliste,  de  votre  exposé 
impartial  des  faits  et  des  doctrines  se  dégage  cette  conclu- 
sion que  le  socialisme  est  la  vérité,  rien  de  mieux.  Kncore 
n'est-ce  pas  à  vous  de  tirer  cette  conclusion;  c'est  à  vos 
élèves  seuls  qu'il  appartient  de  se  faire  librement,  en 
connaissance  de  cause,  par  l'examen  critique  des  idées  en 
présence,  une  conviction  raisonnée,  solide.  Efforcez-vous 
de  leur  mettre  entre  les  mains  toutes  les  pièces  du  procès 
social,  mais  ne  croyez  pas  que  votre  rôle  consiste  à  juger 
en  dernier  ressort.  Vous  serviriez  mal  l'idée  socialiste,  si 
vous  cherchiez  à  l'imposer. 

La  tare  essentielle  de  l'enseignement  clérical  est  son 
dogmatisme.  Or,  ce  qui  fait  justement  notre  supériorité  sur 
les  i)é(lagogues  en  soutane,  c'est  (jne  nous  ne  sommes  pas, 
cjue  nous  ne  devons  pas  être,  (jue  nous  ne  voulons  pas  être 
«logmatiques,  c'est-à-dire  que  nous  ne  prétendons  pas 
apporter  à  nos  élèves  des  vérités  toutes  faites.  Nous 
n'admettons  {nis  le  principe  d'autorité,  sous  quelque  forme 
qu'il  se  présente.  N'abusons  donc  pas  de  notre  autorité 
d'éducateurs,  quand  bien  même  ce  serait  pour  hâter  le 
triomphe  d'une  cause  que  nous  jugeons  bonne.  Il  n'est 
qu'une  autorité,  celle  de  la  raison.  Qu'elle  ail  le  dernier 
mot,  c'est  tout  notre  souci. 

Il  n'y  a  pas  de  morale  socialiste,  il  n'y  a  pas  d'histoire 
socialiste.  Et  Jaurès,  qui  laisse  à  tous  ses  collahornteurs 
l'entière  liberté,  qui  nous  laisse  à   tous    le  droit  de  dire  ici 

16 


REPONSES    PARTICULIERES 

toute  notre  pensée,  me  permettra  d'observer  que,  de  la  belle 
œuvre  dont  il  est  le  collaborateur  principal,  une  seule 
chose  me  paraît  fâcheuse  :  le  titre. 

Il  ne  s'agit  pas  d'ailleurs  d'une  publication  «  à  l'usage  des 
écoliers  ».  Et  à  ce  propos,  je  crois  devoir  répondre  en  passant 
à  un  autre  de  nos  camarades,  que  si  je  me  suis  permis  de 
souligner  les  tendances  réactionnaires  du  «  Manuel  de 
l'Histoire  de  la  littérature  française  »,  publié  par  M.  Bru- 
netière, c'est  précisément  qu'il  s'agit  d'un  «  manuel».  Certes, 
je  ne  conteste  pas  à  M.  Brunetière  «  le  droit  de  dire  sa 
pensée  sur  Rabelais  et  sur  Voltaire  »;  ce  que  je  lui  conteste, 
c'est  le  droit  de  faire,  sous  couleur  d'enseignement,  une 
propagande  cléricale,  sournoise  ou  cynique. 

C'est  dire  qu'il  me  paraît  juste  de  distinguer  entre  l'élève 
et  le  maître.  Et  si  je  ne  crois  pas  qu'il  soit  utile,  ni  même 
honnête  de  mettre  entre  les  mîdns  de  nos  écoliers  des 
ouvrages  inspirés  par  un  esprit  de  parti,  quel  que  soit  le 
parti,  en  revanche,  mon  cher  camarade,  cette  réserve  faite, 
je  retrouve  toute  ma  liberté  pour  répondre  à  votre  pre- 
mière question  et  vous  conseiller  de  lire  attentivement 
r  «  Histoire  socialiste  ». 

Les  catalogues  de  la  «  Bibliothèque  socialiste  »  et  de  la 
Société  nouvelle  de  librairie  et  d'édition  (17,  rue  Cujas),de 
la  Librairie  de  propagande  socialiste  (3i,  rue  Croix-des- 
Petits-Champs),  de  la  Bibliothèque  ouvrière  socialiste 
(12,  rue  du  Commandeur),  de  la  Librairie  des  Cahiers  de  la 
Quinzaine  (16,  rue  de  la  Sorbonne),  de  la  Librairie  Cornély 
(loi,  rue  de  Vaugirard)  vous  offriront  de  quoi  satisfaire  le 
plus  vorace  appétit  de  lecture. 

Vous  trouverez  aussi  dans  quelques-uns  de  ces  catalogues 
une  trop  courte  liste  de  bons  ouvrages  scolaires,  dont  les 
auteurs,  socialistes  ou  non,  n'eurent  en  écrivant  pour  la 
jeunesse  que  des  préoccupations  scientifiques. 

Gustave  Téry 

Je  recommande  tout  spécialement  à  nos  camarades  instituteurs 
deux  excellents  recueils  de  conférences  populaires  publiés  par  la 
librairie  Cornély  :  Pour  l'Ecole  laïque,  de  Jacob;  —  Pour  la  démo- 
cratie française,  de  C.  Bougie. 

17 


septième  cahier  de  la  troisième  série 

§.  —  Il  est  tout  à  fait  regrettable  que  Téry  n'ait  pas 
apporté  cet  article  aux  cahiers  quand  la  Petite  Répu- 
blique Teut  refusé. 

§.  —  Il  me  semble  qu'il  y  a  un  écart  notable  entre  cet 
article  de  M.  Téry  et  sa  conduite  habituelle. 

§.  —  Je  ne  décerne  aucun  bon  point.  Je  n'inflige  au- 
cune punition.  Téry  ne  me  voit  jamais  dans  les  distri- 
butions de  prix  socialistes,  où  il  va,  où  il  parle. 

Ce  propos  :  Tant  mieux,  c'est  ce  que  nous  voulions 
n'est  pas  abominable,  mais  très  dangereux.  Il  est  usuel. 
Voir  mon  témoignage. 

Je  retourne  à  Téry  le  précepte  cartésien.  J'ai  presque 
trop  soigneusement  évité  la  précipitation  dans  cette 
afl*aire.  Toutes  les  fois  que  je  voyais  Hervé  aux  cahiers, 
je  lui  disais  :  Voici  la  faute  que  vous  allez  commettre 
à  présent.  Il  me  répondait  à  peu  prés  invariablement  : 
Je  le  sais  aussi  bien  que  vous  ;  mais  il  ne  faut  pas  dé- 
plaire aux  amis.  J'ai  prévu,  annoncé  en  temps  utile 
toutes  les  fautes.  On  les  commettait  automaticjuement. 
Je  me  suis  tu.  J'ai  laissé  Hervé  conduire  seul  toute  son 
affaire  librement  dans  les  cahiers.  J'ai  un  peu  com- 
promis les  cahiers  pour  lui.  Je  dois  surtout  i\  lui  le 
désabonnement  de  M.  Driaull  et  un  peu  à  lui  le  désa- 
bonnement de  M.  Dorison.  Je  me  suis  tu.  J'ai  même 
obéi.  J'ai  fait  les  démarches  que  l'on  me  demandait  de 
faire.  J'interviens  aujourd'hui  que  la  défaite  est  acquise. 
Je  ne  me  suis  peut-être  pas  assez  précipité. 

Téry  a-t-il  évité  soigneusement  la  précipitation? 

Je  n'ai  aucune  prévention  contre  Téry;  lui-mrMue  en 
fournit  pliivi.Mir>i  preuves  aux  paragraphes  suivants. 

18 


REPONSES    PARTICULIERES 

§.  —  Je  n'ai  jamais  rien  fait  qui  autorisât  Téry  à  me 
croire  son  ami  ni  à  se  croire  mon  ami.  Nous  avons 
toujours  été  bons  camarades,  ce  qui  n'a  pour  ainsi  dire 
aucun  sens.  Nous  avons  été  rue  d'Ulm  ensemble,  pen- 
dant uû  an,  à  deux  promotions  de  distance.  Nous  nous 
tutoyons  donc.  Cela  doit-il  conférer  une  inamunité  réci- 
proque dans  les  batailles  civiques?  Allons-nous  sortir 
des  lignes  et  nous  envoyer  ces  paroles  ailées  : 

—  N'est-ce  pas  toi  le  vaillant  Téry  qui  demeurais  au 
Palais  pendant  que  ma  promotion  songeait  à  la 
licence? 

—  Est-ce  pas  toi  Péguy  le  Corse  qui  songeais  à  la 
licence  pendant  que  je  planais  dans  les  hauteurs? 

Non,  n'est-ce  pas,  mon  camarade.  Nous  ne  pouvons 
tabler  toute  notre  vie  sur  des  souvenirs  communs. 
Nous  ne  pouvons  toute  notre  vie  monnayer  nos  cama- 
raderies d'école.  Des  difficultés  sérieuses  nous  attendent. 
Abordons-les,  abordons-nous  sans  camaraderie  préa- 
lable. 

J'ai  des  amis.  J'en  ai  moins  depuis  que  je  fus  malheu- 
reux. Mais  je  crois  qu'ils  sont  meilleurs.  Ils  se  connais- 
sent et  je  les  connais  à  ce  qu'ils  me  disent  à  chaque 
instant  ce  qu'ils  croient  la  vérité  de  ce  que  je  fais.  Je  les 
connais  et  ils  se  connaissent  à  ce  qu'à  chaque  instant  je 
leur  dis  ce  que  je  crois  la  vérité  de  ce  qu'ils  font.  Si 
Téry  était  mon  ami,  je  n'aurais  pas  attendu  aussi  long- 
temps pour  l'attaquer  dans  les  cahiers.  Je  n'ai  pas 
attendu  pour  Jaurès,  dont  je  crois  que  je  puis  me  dire 
l'ami,  au  sens  où  un  homme  jeune  et  de  ma  situation 
peut  se  dire  l'ami  d  un  aussi  grand  orateur.  Môme  je 
suis  presque  allé  pour  Jaurès  au  devant  des  critiques  à 
lui  faire.  Je  lui  ai  fait,  je  crois,  des  critiques  préventives. 

19 


septième  cahier  de  la  troisième  série 

§.  —  Pour  moi  aussi  tout  jugement  est  révisable. 

55.  —  Oui,  l'article  que  nous  avons  reproduit  prouve- 
rait du  libéralisme.  Je  ne  crois  pas  que  Téry  se  soit 
conduit  et  se  conduise  conformément  à  cet  article. 

§.  —  Je  crois  que  j'ai  une  conception  du  libéralisme 
et  que  Téry  n'a  pas  une  conception  du  libéralisme.  11  a 
une  conception  du  gouvernement.  C'est  le  contraire. 

Je  ne  demanderais  pas  de  leçon  de  libéralisme  au 
comte  Albert  de  Mun,  je  n'en  demanderais  pas  non 
plus  à  M.  Aulard. 

Non,  la  meilleure  façon  de  témoigner  de  son  libéra- 
lisme, ce  n'est  pas  d'admettre  —  intellectuellement  — 
que  nos  voisins  puissent  entendre  dilîéremment  la 
liberté,  d'admettre  en  particulier  qu'ils  entendent  la 
liberté  comme  la  liberté  d'exercer  une  autorité  de 
commandement.  —  D'ailleurs,  s'il  en  était  ainsi,  même 
alors  tu  ne  serais  pas  libéral.  —  Mais  c'est  d'admettre 
—  socialement  —  que  nos  voisins  entendent  librement 
leur  liberté.  Ne  confondons  pas  lâcheté  intellectuelle 
avec  sens  de  la  liberté.  On  n'est  i»as  libertaire  parce 
qu'on  approuve  un  raisonnement  faux.  Mais  on  est 
libertaire  quand  aux  raisonnements  (\uc  l'on  croit  faux 
on  refuse  d'opposer  les  sanctions  économi(pies. 

;^.  —  Non,  la  veille  encore  je  ne  lui  donnais  pas  une 
marque  d'amitié.  Je  ne  lui  ai  jamais  donné  une  marque 
d'amitié.  II  croit  (jue  l'amitié  se  manifeste  par  un  privi- 
légia (|ui  lui-même  revient  à  ce  que  nous  nonnnons  la 
simple  justice.  Quand  je  lui  olfrais  largement  facilité 
<le  réponse  dans  les  cahiers  mêmes,  je  ne  faisais  que 
mon  ollice  de   gérant.    C'était   de  la   justice,    non  de 

ao 


REPONSES   PARTICULIERES 

ramitié  ni  de  la  charité.  Les  journalistes  sont  si  habi- 
tués à  la  prévarication  de  leur  puissance  que,  accordant 
le  droit,  ils  croient  conférer  une  faveur.  C'est  par  un 
contresens  sur  ce  qu'il  aurait  fait  à  ma  place  qu'il  a 
été  conduit  à  un  malentendu  sur  le  sens  de  ce  que  je 
faisais. 

§.  —  Nos  rapports  antérieurs.  Téry  a  toujours  été 
avec  moi  cordial  de  façons,  qui  lui  ai  rendu  la  pareille, 
autant  que  je  puis  être  aimable,  c'est-à-dire  peu. 
Cela  doit-il  conférer  une  immunité  réciproque  dans  les 
batailles  civiques.  L'immunité  serait  à  bon  compte.  11 
aurait  droit  de  taper  sur  tout  le  monde  et  nous  n'aurions 
pas  le  droit  de  taper  sur  lui,  parce  qu'il  sait  bien  donner 
la  poignée  de  main,  parce  qu'il  a  le  regard  chaud? 

Lui-même  il  ne  le  croit  pas,  puisque  dans  le  même 
temps  qu'il  me  donnait  ses  meilleures  poignées  de  main 
il  étouffait  tant  qu'il  pouvait  les  cahiers  dans  la  Petite 
République.  On  est  prié  de  calculer  combien  le  compte 
rendu  de  nos  cahiers  tient  de  place  dans  la  Petite 
République.  Le  Jean  Coste  même,  qui  fut  un  si  gros 
événement  universitaire,  qui  était  au  cœur  de  la 
rubrique  tenue  par  Téry  dans  le  journal,  fut  escamoté. 
Si  Téry  obéissait  à  un  mot  d'ordre,  où  est  sa  liberté? 
S'il  étouffait  de  lui-même,  où  est  son  amitié?  Quand  il 
expliquait  en  plusieurs  colonnes  qu'il  n'avait  pas  la 
place  de  publier  cette  réponse  que  nous  avons  publiée 
dans  le  cinquième  cahier  de  la  troisième  série,  où  est  sa 
sincérité  ?  Il  m'accuse  de  précipitation,  moi  qui  mis  en 
cause  n'ai  pas  exigé  qu'on  insérât  ma  réponse,  qui  ai 
attendu  dix  mois,  qui  eusse  attendu  toujours  si  on  n'eût 
pas  recommencé. 

21 


septième  cahier  de  la  troisième  série 

§.  —  En  sommes-nous  à  ce  point  que  nous  jugeons 
nos  camarades,  nos  amis,  nos  collaborateurs,  les 
hommes  sur  leur  alï'abilité?  Il  est  fort  aimable,  dit-on 
de  gens  qui  doivent  avoir  les  plus  gros  soucis.  Et  avec 
ça  ?  madame  :  comme  si  les  qualités  qui  font  le  bon 
vendeur  à  l'étalage  étaient  celles  aussi  que  nous  deman- 
dons à  nos  chefs. 

§.  —  Sans  crier  gare.  Je  n'ai  pas  attendu  pour  avertir 
les  intéressés.  Je  n'ai  pas  fait,  je  ne  fais  pas  le  prophète 
après  coup.  J'ai  indiqué  à  Hervé  toutes  les  fautes  que 
l'on  faisait  à  mesure  qu'on  les  préparait. 

§.  —  Il  y  a  six  mois  que  je  vois  que  l'on  nous  fait 
battre.  Et  il  y  a  six  mois  que  je  me  tais,  et  que  j'obéis, 
dans  le  rang.  C'est  toujours  la  même  histoire.  Je  ne 
crois  pas  que  nous  soyons  des  lions,  bien  qu'il  y  ait 
parmi  nous  des  dévouements  insoupçonnés.  Mais  il 
serait  dommage  que  nous  fussions  conduits  par  des 
ânes. 

§.  —  Je  ne  l'ai  pas  accusé  d'une  malpropreté.  Je  n'ai 
pas  dit,  aucun  n'a  entendu  qu'il  était  aux  gages  de 
M.  Leygues  pour  nous  faire  perdre  la  bataille.  Je  l'ac- 
cuse, et  non  pas  en  tenues  sibyllins,  au  moins  de 
légèreté. 

Heureusement  pour  nous,  nous  n'avons  pas  dans  ces 
cahiers  la  menlalité  du  traître,  comme  nous  l'avons 
iM.mmée  au  temps  de  l'alVairo.  Nous  ne  voyons  pas  des 
Bazaine  partout.  Mais  nous  sommes  forcés  de  constater 
qu'il  y  a  un  nombre  incroyable  de  Mac-Mahon,  ducs 
de  Magenta,  parmi  nos  chefs. 

as 


REPONSES    PARTICULIERES 

§.  —  J'ai  dit  que  nos  chefs  nous  faisaient  battre  d'un 
cœur  léger.  Il  y  paraît  au  ton  même  de  Téry.  Ce  n'était 
donc  pas  sibyllin.  Cette  affaire  me  passionnait  tant  que 
je  fus  triste  de  la  défaite  jusqu'à  en  tomber  malade. 
Nos  chefs  n'y  ont  pas  perdu  leur  badinage. 

§.  —  Farouche  Alceste  :  plaisanterie  déjà  vieille. 

§.  —  Téry  joue — grossièrement?  — sur  le  mot  affaire. 
J'ai  dit  l'affaire  Téry  comme  il  dit  lui-même  l'affaire 
Hervé. 

§.  —  L'amitié  ne  commande  pas  des  petits  devoirs. 
Elle  conmiande  des  grands  devoirs,  ou  rien. 

§.  —  Mon  rationalisme  est  satisfait  par  l'hospitalité 
entière  que  nous  donnons  à  la  réponse  de  Téry.  J'aurais 
été  heureux  que  son  rationalisme  lui  en  eût  fait  faire 
autant. 

§.  —  J'étais  assuré  que  M.  Gallouédec  est  un  honnête 
homme.  Il  est  oiseux  de  le  dire,  parce  que  tout  le 
monde  le  sait.  M.  Gallouédec  est  un  professeur.  Je  l'ai 
connu  plusieurs  années  au  h  cée  d'Orléans,  où  j'étais 
élève.  Il  y  enseignait  l'histoire.  Il  fut  mon  professeur 
pendant  un  an.  Aucune  référence  ne  vaut  sur  un  homme 
l'espèce  de  références  que  l'on  peut  avoir  ainsi.  M.  Gal- 
louédec est  au  Conseil  supérieur  le  représentant  élu  des 
agrégés  d'histoire. 

§.  —  Je  crois  que  M.  Gallouédec  est  séparé  de  Téry 
par  un  malentendu  comparable  à  celui  qui  me  sépare 
de  Téry.  Quelques-uns  nous  disaient  aussi  que  l'affaire 
Dreyfus  était  un  malentendu.  Ce  que  Téry  nomme  ici 

23 


septième  cahier  de  la  troisième  série 

malentendu,  je  le  nomme  en  français  non  sibyllin  divi- 
sions profondes  et  incompatibilités  totales  d'action. 
M.  Gallouédec,  de  qui  est  née  la  Société  Condorcet. 
voulait  qu  elle  restât,  veut  qu'elle  redevienne  universi- 
taire. Téry  Ta  fait  tomber  et  la  veut  maintenir  dans  la 
politique. 

§.  —  Je  n'ai  pas  été  chargé  de  faire  un  sort.  Je  ne  suis 
jamais  chargé  de  rien  par  personne.  Je  me  charge  moi- 
même,  tout  seul.  Pour  faire  les  cahiers,  et  aussi  parce 
que  c'est  mon  droit  et  mon  devoir  de  citoyen,  de 
socialiste,  je  cherche  à  me  renseigner  sur  l'action 
publique.  L'alfaire  Hervé  était  devenue,  au  premier 
chef,  de  l'action  publi(iue.  Je  fais  par  procuration  les 
démarches  que  ne  peut  faire  l'abonné  de  Sisteron  ni 
toujours  celui  de  Paris.  M.  Pierre-Félix  Pécaut  me 
rapporta  le  propos  exactement  tel  que  je  l'ai  moi-même 
rapporté.  Je  demandai  un  rendez-vous  à  M.  Gallouédec. 
Il  me  répéta  le  propos  identiquement.  Il  ne  m'autorisa 
pas  à  le  rapporter.  11  ne  pouvait  me  le  défendre.  Je  suis 
assez  grand  garçon  pour  faire  les  citations  qu'il  faut. 

;:^.  —  Indifférent  dialog-iie  :  il  est  bon  le  chef.  Immé- 
diatement après  la  consommation  de  la  défaite,  en  un 
duel  prompt  de  paroles,  bref,  deux  méthodes  se  bravent, 
deux  vaincus  s'alTrontent,  la  contrariété  profonde  éclate 
en  deux  formules  frappées.  Il  appelle  ç^  i"i  dialoi?ue 
indilTérent.  11  n'est  pas  homme  de  théâtre. 

!^.  —  Grossièreté.  11  est  exigeant,  le  chef.  Depuis  six 
mois  que  nous  soutenons  une  bataille  universitaire 
pour  la  défense  de  nos  rares  libertés,  nous  nous  sentons 
battus  de  jour  en  jour  par  l'ingérence  des  politiciens. 


REPONSES   PARTICULIERES 

Et  le  dernier  soir,  au  dernier  moment,  quand  ça  y  est, 
comme  disent  les  soldats,  nous  n'avons  pas  le  droit  de 
leur  dire  leurs  vérités.  Il  faut  encore  que  nous  ayons 
l'air  contents? 

§.  —  M.  Gallouédec  était  bien  bon  de  nommer  impru- 
dences des  actes  que  je  nomme  usurpations,  par  impé- 
ritie  ou  par  incurie.  Votre  tactique  n'était  pas  seulement 
maladroite.  Elle  était  fausse. 

§.  —  D'autres  en  jugeaient  autrement.  Les  perpétuels 
incompétents.  L'événement  a  jugé  comme  nous. 

§.  —  L'intéressé  lui-même  en  jugeait  autrement.  Qui 
donc  l'intéressé?  C'était  nous  tous  les  intéressés. 
C'était  la  liberté  la  grande  intéressée.  Il  ne  s'agissait 
pas  seulement  de  sauver  Hervé,  mais  de  sauver,  en 
Hervé,  nos  libertés  communes.  Si  Hervé  voulait  se 
suicider  judiciairement,  il  n'avait  pas  le  droit  de  sui- 
cider la  liberté. 

L'intéressé  lui-même  en  jugeait  autrement.  Cette 
affirmation  est  capitale  dans  la  réponse  de  Téry.  Je 
n'ai  pas  le  droit  de  la  révoquer  en  doute.  Hervé  vint 
aux  cahiers  au  commencement  de  son  affaire.  Il  parlait 
de  la  Petite  République  un  peu  plus  sévèrement  que 
moi.  Il  parlait  de  Téry  un  peu  plus  provisoirement  que 
moi.  Il  n'avait  nullement  la  politique  de  Téry.  Peu  après 
quand  je  lui  demandai  pourquoi  il  se  rangeait  à  la  poli- 
tique de  Téry  et  de  la  Petite  République,  il  me  donna 
l'impression  qu'il  suivait  par  faiblesse,  et  non  par  assen- 
timent. Si  en  même  temps  il  donnait  aux  politiques,  à 
Téry,  l'impression  qu'il  était  avec  eux,  la  responsabilité 
de  Téry  décroît,  mais  la  responsabilité  de  Hervé  croît 

25 


septième  cahier  de  la  troisième  série 

d'autant.  Je  retire  donc  provisoirement  ce  que  j'ai  dit 
qui  pouvait  faire  croire  que  la  responsabilité  do  Téry 
était  totale,  et  je  discuterai  dans  mon  témoignage  les 
parts  de  responsabilité.  Hervé  n'est  pas  indiscutable. 
Aucun  de  nous  n'est  indiscutable. 

§.  —  Je  demande  instamment  à  Téry  de  rechercher 
les  mobiles  secrets  de  certaines  prudences.  Si  nous 
sommes  lâches,  ou  politiciens,  qu'on  le  dise. 

§.  —  Votre  ami  est  condamné,  et  c'est  votre  faute  n'est 
pas  injurieux,  mais  historiquement  vrai. 

î$.  —  Ces  paroles  valaient  leur  prix,  et  par  elles- 
mêmes,  et  parce  qu'elles  venaient  à  la  culminaison 
d'une  alï'aire  capitale. 

§.  —  Il  n'y  avait  pas  insinuation,  mais  accusation 
formelle,  formulée  depuis  longtemps. 

S.  —  Je  fais  appel  à  ceux  de  nos  abonnés,  Téry 
compris,  qui  ont  fait  de  la  critique  de  textes,  qui  ont 
cherché  à  établir  un  texte.  Si  un  manuscrit  n'  donnait 
cette  leçon  : 

Tant  mieux!  Maintenant  nous  savons  à  quoi  nous  en 
tenir; 

Si  un  second  manuscrit  a"  nous  donnait  : 

La  situation  est  nette:  le  problème  est  posé; 

Si  un  troisième  a'"  donnait  : 

La  guerre  est  déclarée  ; 

S'il  y  avait  encore  beaucoup  de  manuscrits  a,,  a^,  «.,... 
donnant  quelque  chose  d'approchant,  et  si  ces  manus- 
crits étaient  aussi  incertains  que  la  mémoire  de  Téry, 
tous  les   philologues    supposeraient    que    ces    leçons 

26 


REPONSES   PARTICULIERES 

variables,  flottantes,  à  forme  littéraire,  seraient  les 
déformations  littérarisées  d'mie  leçon  non  littéraire 
primitive.  Et  la  leçon  non  littéraire  primitive  que  l'on 
supposerait  dans  le  manuscrit  père  inconnu  A  serait 
sans  doute  la  phrase  brève  et  bien  sortie  :  c'est  ce  que 
nous  voulions. 


A.  —  Tant  mieux,  c'est  ce  que  nous  voulions 


a'.  —  Tant 
mieux  !  Main- 
tenant nous 
savons  à  quoi 
nous  en  te- 
nir. 


a".  —  Tant 
mieux  !  La 
situation  est 
nette;  le  pro- 
blème est  po- 
sé. 


a'".  —  Tant 
mieux  !  La 
guerre  est  dé- 
clarée. 


ai,  a.2,  ag.  — 
Quelque  cho- 
se d'appro- 
chant. 


\ 


Je  ne  prétends  pas  que  cette  méthode  suffise  à  donner 
la  certitude  historique.  Si  je  n'avais  que  les  leçons  de 
Téry,  je  n'affirmerais  pas  que  la  leçon  primitive  est 
celle  que  je  donne.  Ce  serait  la  plus  vraisemblable  des 
conjectures,  mais  ce  ne  serait  qu'une  conjecture.  Je  dis 
seulement  que  dans  la  discussion  de  mon  texte,  apporté 
d'ailleurs,  toute  la  valeur  que  peut  avoir  la  conjecture 
tend  à  corroborer  ce  texte,  et  non  à  le  discréditer. 
Philologiquement,  je  maintiens  donc  mon  texte. 

A  hypothèse  égale,  mon  texte  primaire  embrasse  les 
textes  secondaires  de  Téry.  Aucun  de  ses  textes  secon- 
daires n'embrasse  les  autres  textes  secondaires,  ni  le 
texte  primaire. 

Téry  se  rappelle  une  brève  réplique.  Mon  texte  est 
bref,  les  siens  ne  le  sont  pas.  A  nombre  égal  de 
syllabes,  le  mien  est  bref,  les  siens  ne  le  sont  pas.  Le 
mien  est  du  genre  bref,  les  siens  sont  du  genre  long. 


27 


septième  cahier  de  la  troisième  série 

C'est  aflaire  de  genre  et  de  vitesse,  non  seulement  de 
quantité. 

5^.  —  Téry  veut  bien  avoir  eu  un  mouvement  de  dépit, 
devant  ce  reproche.  Il  avait  eu  de  rémotion,  tardive. 
Pourquoi  n'aurions-nous  pas  un  mouvement  de  colère, 
devant  ce  désastre. 

;^.  —  Je  n'exige  pas  que  Téry  se  rappelle  exactement 
son  texte.  Je  demande  qu'il  ne  fasse  pas  valoir  sa 
mémoire  inexacte  contre  ma  mémoire  exacte. 

5j.  —  Je  n'ai  pas  dit.  Je  n'ai  pas  pu  dire  ce  que  l'on  me 
fait  dire.  J'aimerais  mieux  qu'il  aflirmât  simplement  ne 
pas  l'avoir  dit.  Pu  dire  apporte  un  renforcement  de 
justification  qui  nuit  au  contraire  à  la  simple  justifica- 
tion, en  la  démontrant  incomplète,  incertaine. 

11  a  si  bien  pu  dire  mon  texte  que  ses  versions  à  lui 
sont  les  délayages  littéraires,  les  réfractions  littéraires 
fragmentaires  de  ce  texte. 

>j.  —  Non  ce  n'était  pas  une  infamie,  puisqu'il  n'y  a 
pas  eu  trahison  par  félonie. 

Oui  c'était  une  sottise.  La  perpétuelle  sottise  poli- 
tique. La  perpétuelle  trahison  par  impéritie  ou  incurie. 

5^.  —  Mon  texte  entre  parfaitement  dans  le  tissu  de 
l'alfaire,  et  de  toutes  les  affaires  politiques.  Le  parti 
socialiste,  à  ma  connaissance,  n'a  jamais  subi  une 
seule  défaite,  électorale  ou  autre,  qui  n'ait  été  accueillie 
par  des  chants  de  victoire.  Je  publierai  quehjue  jour  la 
sténographie  des  discours  prononcés  î\  l'inauguration 
de  la  Coopération  socialiste,  la  grande  boulangerie 
ouvrière,     imnu'dialement    après    la    forte     tape   des 

38 


REPONSES    PARTICULIERES 

élections  municipales  parisiennes.  Ce  sera  mon  intro- 
duction aux  élections  législatives. 

§.  —  Je  crois  justement  qu'il  ne  fallait  pas  se  porter 
au  secours  de  Hervé,  que  Hervé  n'avait  pas  besoin  de 
secours.  D'une  manière  générale,  il  y  a  toujours  trop 
de  secours.  Je  crois  que  le  secours  de  Téry  à  Hervé  a 
beaucoup  nui  à  Hervé.  Voir  témoignage. 

§.  —  Je  crois  justement  que  ce  sont  les  articles  de 
Téry  qui  nous  ont  perdus. 

§.  —  Je  me  suis  toujours  demandé  de  quoi  Téry 
pouvait  bien  avoir  témoigné  devant  le  jury  de  l'Yonne. 

§.  —  Je  crois  très  volontiers  que  Téry  a  fait  de 
multiples  démarches.  Mais  si  elles  étaient  mauvaises. 
Téry  est  très  agissant.  J'aimerais  mieux  qu'il  fût 
homme  d'action. 


ïî-  —  Il  fallait  défendre  Hervé  contre  lui-même,  contre 


son  propre  entraînement. 


§.  —  J'admets  parfaitement  la  traduction  :  C'est  Hervé 
lui-même  qui  le  voulait.  Elle  ne  va  pas  contre  mon 
texte.  Il  est  littéralement  vrai  qu'en  un  sens  Hervé 
aussi  le  voulait. 

v^.  —  Si.  Hervé  a  reçu  à  la  Petite  République  des 
louanges  lourdes,  dont  il  n'a  pas  semblé  assez  incom- 
modé. Au  fameux  banquet,  il  a  reçu  un  sonnet  dans 
l'estomac.  Comme  un  sous-préfet  en  tournée  de  revision. 
Ce  n'est  pas  l'auteur  du  sonnet  que  je  blâme.  C'est  le 
destinataire. 

39  II. 


septième  cahier  de  la  troisième  série 

^.  —  L Aurore.  Pressensé  a  beaucoup  loué  llervô, 
sans  l'écraser.  Je  ne  suis  pas  suspect  d'aimer  Gohier. 
Mais  Gohier  a  su  dire  à  Hervé  les  quelques  dures 
vérités  qu'il  fallait,  quand  il  se  laissa,  lui  antiministériel 
forcené,  chambrer,  traiter,  montrer  par  un  journal 
ministériel. 

§.  —  Cahiers  de  la  Quinzaine.  Aussitôt  que  jcus  lu 
les  articles  de  Hervé,  je  lui  dis  une  fois  cju'il  avait  du 
talent.  Je  le  crois.  Je  parlerai  ici  de  son  talent.  Je  ne  lui 
répétai  pas  qu'il  avait  du  talent.  La  cong^ratulation  n'a 
pas  cours  dans  nos  bureaux. 

§.  —  Ceci  est  presque  à  l'entière  décharge  de  Téry. 
C'est  à  l'entière  charge  de  Hervé.  C'est  très  grave. 

§.  —  Le  mot  de  Lapicque  est  très  joli.  Les  scienti- 
fiques n'ont  pas  leurs  pareils  pour  les  mots.  Si  Lapicque 
a  beaucoup  dicté  à  Téry,  Téry  est  déchargé  d'autant. 
Mais  nous  serons  forcés  d'examiner  les  responsabilités 
de  Lapicque  même.  Aucun  de  nous  n'est  indiscutable. 

J'ai  pour  la  tendresse  vivace  de  Lapicque  l'alTection 
respectueuse  que  nous  avons  tous.  Il  doit  se  rappeler 
combien  peu  nous  allâmes  ensemble  à  Versailles,  un 
jour  que  ce  n'était  pas  pour  voir  les  grandes  eaux.  Mais 
aucun  de  nous  n'est  indiscutable. 

Je  n'ai  pas  vu  Lapicque  depuis  au  moins  huit  mois. 
Il  me  dit  alors  qu'il  pensait  autant  de  mal  que  moi  des 
journalistes  et  des  hommes  politiques.  Il  jugeait  la 
Petite  liépiiblique  aussi  sévèrement  que  moi. 

li.  —  Je  ne  crois  pas  que  je  sois  rosse,  comme  ils 
disent.  Même  je  le  voudrais,  que  je  ne  serais  pas  assez 
malin  pour  cela.  Et  puis  c'est  fatigant.  La  sévérité  qu'on 

3o 


REPONSES    PARTICULIERES 

me  reproche  est  justement  un  garant  contre  la  calomnie. 
La  calomnie  Aient  souvent  de  sévérités  rentrées.  Si  l'on 
avait  été  sévère  pour  Jaurès  en  temps  utile,  et  si  on 
avait  été  un  peu  moins  lâche  au  moment  voulu,  on 
pouvait  barrer  la  route  à  la  calonmie. 

§.  —  Mon  commentaire  n'est  pas  menaçant.  Il  me 
fallait  annoncer  mon  intervention,  comme  aujoiu'd'hui 
j'annonce  mon  témoignage.  Je  réparais  ainsi,  autant 
que  je  le  pouvais,  la  faute  que  je  crois  avoir  commise 
en  n'intervenant  pas  plus  tôt.  Je  ne  joue  pas  aussi 
aisément  dans  les  cahiers  que  dans  un  quotidien.  C'est 
pour  cela  que  souvent  je  prends  date  en  quelques  mots, 
me  réservant  d'énoncer  quand  je  pourrai.  Ce  n'était 
donc  pas  un  commentaire,  c'était  une  annonce.  Il 
n'était  pas  menaçant.  Elle  était  serrée,  dense. 

§.  —  Tu  me  dois  des  comptes  comme  nous  en  devons 
tous  incessamment,  comme  j'en  rends  toutes  les  fois 
que  je  le  puis.  Vous  vous  êtes  chargés  délibérément  de 
nos  libertés.  Qu'en  avez-vous  fait  ?  Que  sont-elles  deve- 
nues en  vos  mains?  Oui,  vous  nous  devez  ce  compte. 

§.  —  Oui  je  les  demande  et  n'ai  que  trop  attendu.  Si 
les  intéressés  étaient  plus  studieux,  les  mandataires 
seraient  plus  sérieux. 

§.  —  Délais  bizarres.  Non,  mais  délais  excessifs,  je 
le  crois.  Qu'aurait  dit  ïéry  si  j'avais  demandé  ces 
comptes  plus  tôt  ? 

§.  —  Mes  formules  étaient  claires,  pour  qui  entend  le 
français. 

3i 


septième  cahier  de  la  troisième  série 

i.  —  Basile.  Nous  devons  laisser  aux  quotidiens  ce 
moyen  de  polémique. 

§.  —  Ce  que  je  sais  fait  l'objet  du  témoignage  que  je 
prépare. 

§.  —  Il  n'y  a  pas  eu  prétérilions  ténébreuses,  mais 
annonce  claire. 

§.  —  Je  suis  heureux  que  Hervé  ait  fait  part  à  Téry 
de  réflexions  que  j'ai  faites  aux  cahiers.  J'ai  publié 
plusieurs  de  ces  réflexions.  Je  publierai  le  reste.  Je  suis 
opposé  au  huis  clos. 

Hervé  a-t-il  aussi  rapporté  à  Téry  et  à  lo  Petite 
République  tout  ce  qu'il  m'a  dit  aux  cahiers  de  la  Petite 
République  et  de  Téry,  et  s'il  a  tout  rapporté,  l'a-l-il 
fait  sur  le  ton  tragicpie  ou  plaisant,  qui  ne  blessent  pas, 
comme  la  bouflbnncric  de  l'esclave  antique,  ou  sur  le 
ton  sérieux,  qui  touche. 

§.  —  Citer  à  comparoir  devant  Vintègre  Péguy.  Si 
cette  expression  vicieuse  est  de  Hervé,  ce  garçon  a 
commis  une  mauvaise  action.  Hervé  sait  à  quoi  nous 
employons  aux  cahiers  le  peu  de  temps  qui  nous  reste 
quand  nous  avons  fait  la  gérance  et  radininistralion. 
Si  elle  est  de  Téry,  Téry  a  tort  de  vouloir  me  rendre 
ridicule.  Je  sais  qu'il  est  facile  de  me  rendre  ridicule. 
Je  sais  tous  les  reproches  que  l'on  pont  faire  ù  ma 
craYatc.  Mais  c'est  mentir  (jue  de  me  représenter  comme 
un  par  devant  qui  on  comparaît.  \\  est  vrai  que  les 
cahiers  sont  intègres.  Aucun  plaisantin  ne  fera  que 
j'en  aie  honte.  Mais  je  hais  la  pose  conmie  un  vice 
et  la  lèche  comme  une  ordure.  Téry  le  sait  Ce  n'est 
pas  aux  cahiers  que  l'on  dit  :  mon  cher  maître  ou  mon 

32 


REPONSES   PARTICULIERES 

cher  et  grand  ami,  ni  que  l'on  donne  la  poignée  de  main 
en  se  cassant  le  poignet  renversé.  ' 

§.  —  Je  hais  la  peur  du  ridicule  comme  une  grande 
lâcheté. 

§.  —  L' inculpation  d' arrivisme.  J'ai  longtemps  dit  que 
je  me  demandais  si  Téry  était  un  arriviste.  J'affirme 
à  présent  qu'il  en  était  un,  et  qu'il  arrive,  qu'il  est 
arrivé.  Conunent  !  dans  une  affaire  où  se  jouaient  les 
plus  grosses  libertés,  au  lieu  de  faire  son  devoir  à  sa 
place,  comme  nous,  parmi  nous,  il  a  tiré  sa  fantaisie  à 
cent  mille  exemplaires,  et  il  se  demande  ce  que  c'est 
que  d'arriver.  Au  lieu  de  faire  sa  part  du  travail  commun, 
modestement,  parmi  nous,  il  a  lui  tout  seul,  ou  presque, 
chambardé  tout  le  travail  commun,  et  il  me  demande 
arriver  à  quoi  ?  Il  a  été  pendant  six  mois  l'antiministre 
de  l'instruction  publique.  Et  il  me  demande,  mon  pauvre 
Péguy. 

§.  —  Défiance.  Que  Téry  se  rassure.  Ce  n'est  pas 
encore  par  la  défiance  de  ses  chefs  que  ce  peuple 
pèche.  Il  pèche  par  la  méfiance  de  la  vérité  désa- 
gréable. 

§.  —  Ostracisme.  Que  Téry  se  rassure.  On  a  pu 
ostraciser  un  Jaurès.  On  ne  peut  pas  ostraciser  un  jour- 
naliste qui  fait  delà  démagogie  anticléricale.  En  France 
le  cléricalisme  et  l'anticléricalisme  sont  les  seuls  qui 
nourrissent  leurs  hommes.  Le  socialisme  pur  et  l'anar- 
chisme  pur  laissent  crever  leurs  modestes  ouvriers. 

Et  puis  l'ostracisme  suppose  un  certain  état  de  gloire 
où  Téry  n'est  pas  encore  arrivé.  Téry  est  un  jeune 
homme.  —  On  n'ostracise  que  les  grands. 

33 


septième  cahier  de  la  troisième  série 

§.  —  Qui  décourage  les  meilleurs  i'ouloirs.  Ne  nous 
attendrissons  pas. 

Des  amis  communs  —  on  a  toujours  des  amis 
communs  —  m'ont  assuré  que  Téry  était  profondément 
affecté  de  mon  attaque.  Ils  sont  extraordinaires.  Pen- 
dant dix-huit  mois  ils  tapent  sur  tout  le  monde.  Il  a  été 
d'une  insolence  féroce  contre  Deherme,  que  l'on  peut 
aimer  ou  n'aimer  pas,  que  l'on  peut  approuver  ou 
blâmer,  mais  qui  au  moins  avait  derrière  lui  une  œuvre 
et  sur  lui  de  gros  soucis  administratifs,  de  gros 
embarras  Imanciers,  qui  enfin  était  seul  contre  presque 
tout  le  monde,  qui  n'avait  pas  un  gros  journal.  Puis 
quand  les  victimes  se  retournent,  ces  journalistes 
découvrent,  pour  leur  usage  personnel,  que  les  coups 
font  mal. 

i^.  —  Les  chers  camarades.  Qui  plus  que  Téry,  autant 
que  Téry,  sinon  Lumet,  a  usé  du  chercamarade.  Quand 
Lumet  fait  un  gros  article  de  tète  sur  les  Cordicoles, 
qu'est-ce  que  c'est? 

§.  —  Le  premier.  Voici  pourquoi.  Au  restaurant  coo- 
pératif, en  petite  compagnie,  en  mangeant,  en  causant, 
à  l'heure  où  l'on  dit  ce  qu'on  pense,  tout  le  monde,  les 
citoyens  disent  leur  fait  aux  autorités  absentes.  Mais 
quand  il  faut  écrire,  on  laisse  le  vieux  Péguy  marcher 
tout  seul.  Je  connais  ça. 

J'ai  vu  avec  beaucoup  de  peine  sur  la  troisième  page 
de  la  couverture  du  Mouvement  Socialiste,  premier 
numéro  de  la  nouvelle  formation,  l'annonce  des 
Cordicoles.  Ce  livre  ne  convient  aucunement  au  public 
du  Mouvement,  au  public  plus  large  que  nous  souhai- 
tons qu'il  atteigne. 

34 


REPONSES   PARTICULIERES 

§.  —  Imbécile.  Merci. 

§.  ' —  Outrage.  Non,  jugement,  pour  moi;  ou  hypo- 
thèse, pour  lui. 

§.  —  Députation.  Ils  croient  qu'ils  ont  tout  dit  quand 
ils  nous  ont  promis  qu'ils  ne  seront  pas  candidats  aux 
prochaines  élections  législatives.  Le  mal  parlementaire 
n'est  pas  limité  à  la  Chambre.  Il  ne  coïncide  pas  avec 
la  Chambre.  Il  y  a  quelques  députés  qui  ne  sont  guère 
atteints  du  mal  parlementaire,  au  moins  en  ce  sens  : 
M.  Paul  Guieysse,  M.  Vazeille.  Et  il  y  a  des  quantités 
innombrables  de  parlementaires  qui  ne  sont  pas 
députés. 

§.  —  Il  ne  méprise  pas  le  parlementarisme.  Il  a  de  la 
santé.  Moi  aussi.  Je  ne  redoute  que  le  mal  parlemen- 
taire. 

§.  —  Il  ne  se  sent  pas  encore  de  taille  à  tenir  dignement 
son  rôle  à  la  Chambre.  Pourquoi  s'est-il  senti  de  taille 
à  tenir  dignement  un  rôle  plus  considérable  et  plus  diffi- 
cile dans  le  pays,  dans  l'action  publique.  11  est  plus 
facile  d'être,  et  il  vaut  mieux  être  un  député  modeste 
qui  travaille  dans  les  commissions  qu'un  journaliste 
capitaine. 

§.  —  Il  a  des  ambitions  plus  hautes.  J'attends  impa- 
tiemment qu'il  me  l'explique.  Je  crois  volontiers  qu'elles 
sont  plus  hautes.  Mais  si  elles  ne  sont  que  plus  grosses, 
plus  vastes,  je  suis  inquiet.  De  hautes  ambitions  ne 
commencent  pas  leur  vie  comme  la  sienne. 

Ce  qui  m'inquiète  c'est  justement  qu'il  croit  qu'il  n'est 
pas  arrivé,  ayant  ce  qu'il  a. 

Je  veux  bien  qu'on  soit  président  de  la  République. 

35 


septième  cahier  de  la  troisième  série 

Les   présidents  de  la  République  nous  embarrassent 
moins  que  nos  propres  chefs. 

5^.  —  Je  n'ai  pas  voulu  faire  de  Téry  une  citation  dé- 
robée. Je  sais  qu'il  y  aurait  déloyauté  morale  et  même 
déloyauté  intellectuelle  à  transporter  en  imprimé,  en 
publié  une  boutade  surprise,  un  fragment  de  conversa- 
tion privée.  Mais  le  mot  de  Téry  n'est  pas  cela.  C'est  un 
mot  public  prononcé  dans  ime  crise  publique,  et  surtout 
ce  mot  exprime,  ramasse  admirablement,  exactement, 
la  politique  de  Téry.  Je  n'ai  commis  en  le  citant  aucune 
déviation,  aucune  usurpation,  aucune  altération. 

5^.  —  Nous  avons  pu  dans  ces  cahiers  publier  sans 
indiscrétion  la  fin  aussi  de  la  réponse.  Nous  n'avons 
pas  la  grande  extension,  et  le  public  mêlé  d'un  quoti- 
dien. Nos  abonnés  sont  discrets  eux-mêmes,  par  situa- 
tion, par  culture,  par  méthode.  Ils  savent  lire.  Ils 
entendent  bien. 

J'ai  maintenu  cette  lin  parce  qu'elle  aurait  fait  défaut 
à  Téry  même.  Elle  est  selon  moi  très  importante.  Nous 
socialistes  nous  savons  combien  importe  l'établisse- 
ment d'un  budget,  budget  public,  social,  national, 
budget  d'une  institution,  budget  privé.  Nous  ne  mépri- 
sons pas  l'économique.  Nous  savons  au  contraire, 
parce  que  nous  voulons  soustraire  le  monde  aux  ser- 
vitudes économiques,  tout  ce  que  vaut  la  considération 
de  l'économique. 

J'ai  moi-même  soulevé  ces  (juestions  en  leur  temps.  Il 
faut  savoir  parler  argent  quand  il  faut.  Il  y  a  une  espèce 
de  tartufferie  à  s'en  taire. 

>^.  —  Téry  ne  veut  pas  se  faire  une  brillante  situation 
dans  la  presse.  Il  a  voulu  se  Hiire  et  il  s'est  fait   une 

30 


REPONSES    PARTICULIERES 

brillante  situation  dans  la  presse  et  dans  la  politique. 
Il  y  a  des  situations  qui  ne  sont  pas  brillantes  finan- 
cièrement et  qui  sont  brillantes  socialement.  Il  y  a  des 
situations  qui  ne  sont  pas  brillantes  financièrement,  et 
qui  sont  le  passage  indispensable,  l'introduction  inévi- 
table aux  grandes,  ou  aux  brillantes  situations,  finan- 
cières. Ce  sont  des  stages.  Dans  les  administrations,  il 
y  a  de  très  grosses  situations  qui  ont  exigé  des  stages 
peu  rémunérés,  sinon  gratuits.  Dans  la  politique  on  est 
secrétaire  d'im  homme  influent.  Dans  le  journalisme 
aussi.  Au  commencement  on  donne  sa  prose  pour 
presque  rien,  ou  même  rien.  Entendons-nous.  Rien  d'ar- 
gent. Mais  beaucoup  de  publicité,  de  renommée,  de 
puissance.  Un  jeune  auteur,  un  jeune  journaliste  se 
croit  payé  quand  il  reçoit  la  publication  d'un  journal. 
Combien  d'auteurs  ont  payé  chez  leurs  éditeurs  l'im- 
pression de  leurs  premiers  volumes,  de  tous  leurs  volu- 
mes, souvent  majorée.  Je  ne  serais  pas  étonné  qu'il  y 
eût  dans  les  journaux  des  auteurs  payants.  Cela  doit 
se  faire.  C'est  un  changement  d'ordre.  Le  journal  quitte 
l'ordre  du  travail  qu'il  paie  et  entre  dans  l'ordre  de  la 
publicité  qu'on  lui  paie.  L'auteur  quitte  l'ordre  du  tra- 
vail qu'on  lui  paie  et  entre  dans  l'ordre  de  l'édition,  de 
la  publicité  qu'il  paie. 

§.  —  Les  formes  de  l'arrivisme  sont  innombrables. 

§.  —  Il  est  vrai,  je  le  dis,  qu'il  a  traité  l'affaire  Hervé 
non  pas  en  universitaire,  mais  en  journaliste. 

§.  —  Il  est  vrai  qu'il  est,  qu'ils  sont  assoiffés  de  réclame. 

§.  —  Cela  prouve,  comme  il  y  a  longtemps  que  je  l'ai 
dit,  que  les  collaborateurs  de  la  Petite  République,  ou 

37 


septième  cahier  de  la  troisième  série 

certains  de  ces  collaborateurs,  ne  sont  pas  assez  payés. 
Téry  fournit  au  journal  plus  de  trois  cents  francs  de 
copie  par  mois.  J'aimerais  mieux  qu'on  le  payât  trois 
cents  francs  et  que  son  travail  fût  sérieux,  bon,  bien 
fait.  J'aimerais  mieux  qu'on  le  payât  trois  cents  francs 
d'argent  par  mois,  et  qu'il  ne  se  payât  pas  lui-môme  un 
supplément  aussi  considérable  en  publicité. 

§.  —  Oui  de  Carcassonne  à  Paris  Téry  a  perdu  cent 
francs  par  mois.  Mais  de  Téry  professeur  de  sixième 
classe  au  lycée  de  Carcassonne  au  Téry  que  nous  con- 
naissons, on  réalité  quel  avancement  rapide. 

55.  —  J'ai  laissé  le  passage  relatif  à  madame  Téry. 
J'ai  pu  le  faire  sans  indiscrétion.  Madame  Téry  est  un 
journaliste  notoire.  Et  tout  récemment  encore  elle  fut 
nommée  du  comité  Condorcet  ensemble  avec  Téry. 

^.  —  De  toutes  les  manières  de  gagner  de  l'argent, 
écrire  les  Cordicoles  n'est  pas  la  plus  honnête. 

§.  — Je  n'ai  pas  qualité  pour  faire  le  budget  de  Téry. 
Mais  je  serais  hem-eux  de  savoir  si  la  collaboraticui  Ti 
la  Raison  est  gratuite. 

^.  —  yoas  avons  de  quoi  passer  riui^er.  J'ai  des  raisons 
personnelles  d'apprécier  beaucoup  cette  espèce  d'ar- 
gument. C'est  pour  cela  que  j'ai  maintenu  cette  dernière 
partie  de  la  défense. 

^.  —  Il  ne  faudrait  plus  que  cela. 

§.  —  Non  il  ne  suit  pas  tout  droit  son  chemin.  Je  ne 
sais  pas  si  son  chemin  est  retors.  Mais  je  sais  bien  qu'il 
est  tortu.  Même  parmi  les  politiques  et  les  journalislcs, 
Téry  fait  scandale  par  la  tortuosilé  de  ses  voies. 

38 


REPONSES    PARTICULIERES 

§.  —  Il  ne  s'agit  pas  de  suivre  sa  chimère.  Je  ne 
croyais  pas  que  nous  eussions  des  chimères. 

§.  —  Il  ne  faut  pas  mépriser  la  littérature  alimentaire. 
Tout  ce  qui  est  alimentaire,  nourricier,  tout  ce  qui 
sauve  les  honnêtes  gens  de  l'inanition  finale  est  respec- 
table d'autant.  J'espérais  justement  pour  Téry  que  les 
Cordicoles  étaient  de  la  littérature  alimentaire.  Si  c'est 
de  la  littérature  littéraire,  c'est  grave. 

Corriger  les  épreuves  d'un  éditeur,  faire  un  bon 
article  pour  une  encyclopédie,  mettre  en  latin  une  thèse 
de  doctorat,  comme  on  dit  que  cela  se  fait,  n'a  rien  de 
déshonorant. 

§.  —  Rêve  orgueilleux  de  vie  et  de  pensée  libres. 
Allons,  allons,  du  calme. 

§.  —  Qui  de  ses  adversaires  ou  de  ses  ennemis  a-t-il 
jamais  traité  avec  ménagement?  Pourtant,  n'étant  pas 
pour  le  talion ,  nous  l'avons  traité,  nous  le  traitons 
avec  un  ménagement  juste. 

§.  —  Que  de  flottement  dans  sa  réponse  même.  Je 
crois  que  j'ai  bien  servi  son  intérêt  en  publiant  toute 
cette  réponse,  en  ne  supprimant  pas  la  fin,  qui  en  est 
la  plus  forte  partie. 

Nous  publions  aujourd'hui  Varticle  Wagram,  sur 
lequel  s'est  portée  Vattention.  Nos  abonnés  nous  le 
demandaient.  Je  l'ai  demandé  à  Hervé.  Un  abonné 
nous  l'envoie  de  V  Yonne.  Cet  article  a  été  publié  dans 
le  Travailleur  Socialiste  de  l'Yonne,  Organe  de  la 
Fédération  des  Travailleurs  Socialistes  du  Départe- 
ment, paraissant  le  samedi  matin,  numéro  du  samedi 
20  juillet  igoi. 


Mercredi  soir,  8  janvier  190a 

Mon  cher  Péguy, 

Je  viens  de  lire  la  lettre  que  M.Téryvousa 
envoyée  et  que  vous  m'avez  communiquée.  Je  ne 
veux  y  relever  que  le  passage  relatif  aux  termes  de 
la  conversation  très  courte  que  j'eus  avec  lui,  le 
soir  du  0  décembre,  et  (pue  vous  avez  relatée,  d'après 
moi,  dans  un  de  vos  récents  cahiers. 

M.  Téry  prétend  que  j'ai  mal  compris  sa  réponse. 
Qu'il  la  regrette,  je  le  comprends.  Qu'il  cherche  à 
l'expliquer,  c'est  son  droit.  Je  sais  seuh^nent  que 
ma  mémoire  ne  m'a  pas  trompé,  et  qu'il  s'est  bien 
servi  des  termes  mêmes  que  je  vous  ai  répétés.  Ils 
ont  produit  sur  mou  esprit  une  impression  trop 
profonde  pour  ne  s'y  être  pas  aussitôt  gravés  de  la 
manière  la  plus  vive.  J'en  afiirme  donc  l'absolue 
vérité. 

Toujours  bien  cordialement  à  vous, 

Galloukdec 


Gustave  Hervé 


L'ANNIVERSAIRE  DE  WAGRAM 

Le  régiment  qui  tient  garnison  à  Auxerre  et  beaucoup 
d'autres  régiments  de  notre  invincible  armée  viennent 
de  célébrer  l'anniversaire  de  Wagram. 

Wagram  !  journée  de  honte  et  de  deuil  ! 

Une  grande  nation  qui  venait  de  proclamer  les  droits 
de  l'homme  et  du  citoyen,  était  depuis  dix  ans  amou- 
reuse folle  d'un  bandit  en  uniforme.  Arrivé  aux  gran- 
deurs par  la  guerre,  il  jugeait  la  guerre  indispensable 
au  maintien  de  son  trône  ;  elle  était  devenue  pour  lui 
un  besoin  impérieux,  une  vraie  passion  —  une  passion 
de  joueur.  Il  avait  su  communiquer  sa  folie  de  meurtre 
à  la  France  par  l'appât  de  beaux  plumets,  d'uniformes 
criards  et  tapageurs,  par  l'appât  de  décorations,  de 
galons,  de  dotations,  tout  ce  qu'il  y  avait  de  jeune  et 
de  vigoureux  dans  le  pays  se  ruait  sur  un  signal  du 
maître  tantôt  sur  l'Allemagne,  tantôt  sur  l'Autriche,  sur 
l'Espagne  ou  sur  la  Russie. 

En  1809,  sans  lâcher  l'Espagne  agonisante,  c'est  après 
l'Autriche  qu'on  s'acharnait,  après  une  Autriche  déjà 
démembrée,  dépecée,  amputée  de  provinces  plus  gran- 
des que  l'Alsace.  240.000  hommes  étaient  en  présence 
dans  les  plaines  de  Wagram,  120.000  Autrichiens, 
120.000  Français.  Pendant  douze  heures,  la  fusillade  et 
la  canonnade  firent  rage  ;  ces  deux  troupeaux  qui 
n'avaient  plus  rien  d'humain  se  sautaient  à  la  gorge, 
lâchaient  prise,  revenaient  au  carnage,  grisés  d'eau-de- 
vie,  de  poudre  et  de  sang. 

41 


Gustaçe  Herçé 

a  Lorsqu'un  combat  a  lieu  pendant  l'été,  raconte  le 
général  Marbot,  un  des  héros  de  Wagram,  il  arrive 
souvent  que  les  obus  et  les  bourres  de  fusil  mettent  le 
feu  aux  blés  déjà  mûrs  ;  mais  AVagram  fut,  de  toutes 
les  batailles  de  l'Empire,  celle  où  l'on  vit  le  plus  d'in- 
cendies de  ce  genre.  L'année  était  précoce;  il  faisait  une 
chaleur  affreuse,  et  le  terrain  sur  lequel  nous  combat- 
tions était  une  immense  plaine  entièrement  couverte  de 
céréales. 

«  A  la  veille  d'être  moissonnées,  les  récolles  s'enflam- 
maient très  facilement  ;  et  lorsque  le  feu  prenait  sur  un 
point,  il  se  propageait  avec  une  rapidité  eilVayante  pour 
les  deux  armées,  dont  les  mouvemeHts  furent  souvent 
entravés  par  la  nécessité  d'éviter  le  fléau  destructeur. 
Malheur  aux  troupes  qui  se  laissaient  atteindre  I  La 
poudre  contenue  dans  les  gibernes  et  les  caissons 
s'enflanmiait  et  portait  la  mort  dans  les  rangs.  On 
voyait  donc  des  bataillons  et  même  des  régiments 
entiers,  s'élancer  au  pas  de  course  pour  éviter  l'incendie 
et  gagner  des  emplacements  où  le  blé  eût  déjà  été 
brûlé  ;  mais  les  honnncs  valides  pouvaient  seuls  profller 
de  ce  refuge.  Quant  aux  militaires  gravement  blessés, 

UX    GRAND      NOMBRE     PÉRIHKNT    DANS     LES     FLAMMES,    Ct, 

parmi  ceux  que  le  feu  n'atteignit  pas,  beaucoup  pas- 
sèrent plusieurs  jours  sur  le  champ  de  bataille,  où  la 
grande  hauteur  des  moissons  empècliait  de  les  aper- 
cevoir, ils  vécurent  pendant  ce  temps  de  grains  de  blé. 
Mais  ceux  sur  lesquels  l'incendie  avait  passé  succom- 
bèrent presque  tous,  ce  qui  lit  dire  aux  soldats  que  le 
feu  de  paille  avait  tué  presque  autant  d  hommes  que  le 
feu  du  combat.  »  (Mémoires  de  Marbot) 
Le  soir  plus  de  120.000  hommes  restaient  couchés  sur 

4a 


l'anniversaire  de  wagram 

le  terrain ,  éventrés  ,  décapités  ,  rôtis  ou  blessés, 
20.000  hommes  jeunes  et  pleins  de  vie,  qui  avaient  des 
pères,  des  mères,  des  sœurs,  des  amis,  fauchés  en  douze 
heures  pour  le  caprice  d'un  soudard  ! 

Le  carnage  fini,  l'orgie  commença.  Pendant  deux 
jours  ce  fut  une  soûlerie  générale  au  camp  français  : 
«  La  chaleur  était  excessive  ;  les  vins  abondants  dans 
les  villages,  écrit  M.  Thiers,  l'admirateur  passionné  de 
ces  beaux  faits  d'armes,  le  soldat  jouissait  de  la  vic- 
toire avec  un  certain  désordre.  »  Vous  voyez  ça! 
100.000  hommes  vainqueurs,  maîtres  d'un  pays,  faisant 
bombance  et  se  grisant  de  vins  !  les  chefs  débordés, 
ou  ivres  comme  leurs  honunes  !  Vous  représentez-vous 
ces  100.000  soudards  lâchés  au  milieu  des  populations 
paisibles  et  désarmées  où  il  y  a  des  femmes  et  des 
filles  ? 

C'est  tout  cela  qu'on  a  glorifié  il  y  a  une  dizaine  de 
jours  à  Auxerre  ! 

C'est  cette  victoire  napoléonienne,  cette  victoire  de 
l'homme  qui  étrangla  la  première  République,  que  la 
troisième  République  fait  glorifier  par  ses  soldats  ! 

C'est  ce  carnage,  cette  grillade  de  blessés  et  de  mou- 
rants, cet  incendie  de  récoltes,  que  la  République  fran- 
çaise, au  vingtième  siècle,  fait  célébrer  par  des  fils 
d'ouvriers  pacifiques  et  de  jeimes  paysans  laborieux, 
accoutrés  pour  trois  ans  d'une  ridicule  culotte  rouge  l 

C'est  cette  soulographie  de  toute  une  armée,  vidant 
les  caves  des  paysans  autrichiens  avant  de  violer  leurs 
filles! 

A  quand  la  glorification  de  Cartouche,  de  Pranzini  et 
de  Vacher? 

C'est  avec  des  fêtes  comme  celles-là  qu'on  entretient 

43 


Gustave  Hervé 

dans  ce  malheureux  pays  le  culte  du  sabre,  l'amour 
des  tueries  coloniales  el  internationales,  et  qu'on  fait 
d'une  armée  de  citoyens  une  armée  de  prétoriens  capa- 
ble un  jour  de  refaire  un  i8  brumaire  ou  un  2  décembre! 
Et  le  mal  est  plus  gfrand  qu'on  ne  pense. 

La  nation  est  empoisonnée  jusqu'à  la  moelle.  Je  n'en 
veux  comme  preuve  que  le  compte  rendu  paru  dans  le 
Travailleur  Socialiste  même,  de  la  fête  anniversaire  de 
Wagram  à  Auxerre. 

Le  camarade  qui  a  fait  ce  compte  rendu  est  un  bon 
socialiste,  un  militant  qui  a  déjà  donné  des  preuves  de 
sa  haine  du  militarisme  et  des  patries  actuelles,  c'est 
d'autant  plus  douloureux  de  trouver  sous  sa  plume  un 
éloge  enthousiaste  des  bandits  de  la  Grande  Armée. 

Notre  camarade,  qui  s'est  oublié,  ou  peut-être  qui  n'a 
pas  assez  oublié  les  tranches  empoisonnées  de  la  petite 
histoire  de  France  qu'on  lui  faisait  apprendre  par  cœur 
à  l'école,  appelle  sans  ironie  l'anniversaire  de  Wtigram 
«  un  anniversaire  glorieux».  Il  déplore  que  Vhéroisme 
de  nos  aînés  ait  été  tourné  en  ridicule  par  les  masca- 
rades et  les  cloAN-neries  de  la  fête  du  régiment  à  Auxerre. 

«  Si  les  vieux  grognards  de  Wagram,  ajoulc-t-il, 
avaient  pu,  pour  quelques  heures,  revenir  parmi  nous, 
comme  ils  auraient,  à  coups  de  bottes,  balayé  la  cour  de 
la  caserne  de  tous  les  cotillons  et  de  tous  les  guignols 
chamarrés.  » 

Erreur,  camarade,  c'était  eux-mêmes  des  guignols 
chamarrés;  ils  n'auraient  rien  balayé  du  tout,  ils 
seraient  venus  se  soûler  avec  leurs  pelits-lils  et  ils 
auraient  trouvé  (jue  l'armée  française  depuis  leur  temps 
n'avait  pas  dégénéré. 

Je  trouve  même  que  des  pitreries  suivies  d'une  soû- 

44 


L  ANNIVERSAIRE   DE   WAGRAM 

lerie  ne  sont  pas  suffisantes  pour  commémorer  le 
souvenir  d'ignominies  comme  celles  de  Wagram.  Je  ne 
vois  qu'une  façon  vraiment  digne  et  symbolique  de 
célébrer  un  pareil  anniversaire. 

Tant  qu'il  y  aura  des  casernes,  pour  l'édification  et 
la  moralisation  des  soldats  de  notre  démocratie,  pour 
déshonorer  à  leurs  yeux  le  militarisme  et  les  guerres 
de  conquête,  je  voudrais  qu'on  rassemblât  dans  la 
principale  cour  du  quartier  toutes  les  ordures  et  tout  le 
fumier  de  la  caserne  et  que,  solennellement,  en  présence 
de  toutes  les  troupes  en  tenue  numéro  i,  au  son  de  la 
musique  militaire,  le  colonel,  en  grand  plumet,  vînt  y 
planter  le  drapeau  du  régiment. 

En  soumettant  respectueusement  ce  projet  de  fête 
d'un  nouveau  genre  au  ministre  de  la  guerre,  je  m'offre, 
pour  la  première  solennité  de  ce  genre,  à  commenter, 
sur  le  front  des  troupes,  en  un  discours  de  circonstance, 
le  livre  d'or  de  l'armée  française. 

Un  Sans-Patrie 


l^ous  publions  ci  après  un  article  récent  de  Hervé, 
paru  dans  le  même  journal,  numéro  du  samedi  i^  dé- 
cembre igoi.  Cet  article  est  particulièrement  utile  au 
témoignage  que  nous  publierons. 


Gustave  Hervé 


A  NOS  AMIS  DE  L'YONNE 

C'est  une  étrange  et  longue  guerre 
que  celle  où  la  violence  essaie  d'oppri- 
mer la  vérité.  Tous  les  efforts  de  la 
violence  ne  i)euvcnt  affaiblir  la  vérité 
et  ne  senent  qu'à  lu  relever  davantage. 

Pascal 

Me  voici  condamné  par  les  tribunaux  universitaires, 
révoqué  définitivement  et,  cette  fois,  sans  le  nioindi'C 
Iraitement. 

Comme  à  dix-huit  ans,  je  suis  à  la  recherche  d'une 
position  sociale. 

Que  faire  ? 

Prendre  un  métier  manuel?  Quand  on  vit  dans  les 
livres  depuis  l'ûge  de  dix  ans  et  quand  on  s  y  est  usé 
les  yeux,  on  n'est  pas  bon  à  grand  chose. 

Vivre  de  ma  plume  dans  le  journalisme  ?  Les  très 
rares  journaux  socialistes  où  je  consentirais  à  entrer 
ont  leur  personnel  au  grand  complet  et  les  autres,  ou 
bien  sont  obligés  pour  vivre  de  recourir  à  des  combi- 
naisons linancièrcs  que  je  réprouve,  ou  bien  ne  nour- 
rissent pas  leurs  hommes.  Quant  aux  journaux  radicaux 
(jui  peuvent  payer  leurs  rédacteurs,  je  n'y  pourrais 
entrer,  n'étant  pas  radical,  que  si  f  on  m'y  olfrait  a  une 
tribune  libre  »,  conuue  celle  de  Briand  à  la  Lanterne, 
où  je  pourrais  exposer,  sous  ma  propre  responsabilité 
et  en  toute  indépendance,  nos  doctrines  socialistes  :  or, 
je  ne  suis  pas  près  de  trouver  cet  oiseau  rare. 

Accepter  un  mandai  lucratif,  devenir  un  politicien  de 
métier,  briguer   un  siège   de  député?   La   proposition 


46 


A   NOS    AMIS    DE   L  YONNE 

m'en  a  été  faite  de  plusieurs  côtés.  Il  paraît  qu'il  y  a 
au  moins  cinq  circonscriptions  électorales  qui  se  dispu- 
tent l'honneur  de  me  nommer...  ou  de  me  blackbouler 
au  mois  de  mai  prochain.  Je  suis  extrêmement  flatté  de 
la  bonne  opinion  qu'ont  de  moi  certains  Comités  élec- 
toraux, mais,  en  vérité,  je  n'ai  pas  de  goût  pour  le 
métier  :  sauf  le  respect  que  je  dois  à  nos  honorables, 
j'aimerais  mieux  scier  du  bois  à  vingt-cinq  sous  par 
jour  que  d'être  député  à  vingt-cinq  francs  ;  et  puis,  je 
n'ai  pas  l'étoffe  qu'il  faut,  je  n'ai  ni  les  qualités...  ni 
peut-être  les  défauts  qui  sont  indispensables  pour  tenir 
le  rôle  convenablement  ;  enfin,  il  y  a,  de  par  le  monde, 
assez  d'universitaires  en  rupture  de  chaire,  sortis  de 
l'Université  avec  fracas,  pour  se  tailler  une  petite 
réclame  et  grimper  sur  un  des  fauteuils  du  Palais- 
Bourbon  pour  que  je  ne  contribue  pas,  pour  ma  part,  à 
augmenter  la  démoralisation  du  peuple  et  à  lui  faire 
voir  partout  des  arrivistes  et  des  ambitieux. 

Que  faire  alors  ? 

J'ai  trouvé. 

Je  me  fais  professeur  ambulant  de  socialisme,  ou  si 
l'on  veut  commis-voyageur  en  socialisme.  Je  placerai 
ici  une  conférence  antimilitariste,  là  un  sermon  anticlé- 
rical, ailleurs  encore  un  exposé  de  nos  doctrines 
économiques,  et  un  peu  partout,  j'espère,  quelques 
abonnements  au  Travailleur  Socialiste.  A  l'appel  des 
groupes  socialistes,  des  syndicats  ouvriers  ou  agricoles, 
des  loges  maçonniques  ou  des  sociétés  de  libre-pensée 
de  l'Yonne  j'accourrai  avec  ma  marchandise  et,  sans 
être  un  foudre  d'éloquence,  je  me  flatte  de  trouver 
preneur.  J'irai  dans  nos  campagnes,  si  délaissées  de 
tous  nos  propagandistes,  étudier  sur  place  la  question 

47 


Gustave  Hervé 

agricole,  interroger  propriétaires  gros  et  petits,  fermiers 
et  journaliers,  vignerons  et  bûcherons  ;  j'écouterai  leurs 
doléances,  je  leur  dirai  les  remèdes  que  leur  apporte  le 
socialisme,  je  dissiperai  leurs  préjugés  contre  nous  et 
j'espère,  à  force  de  patience,  faire  évoluer  doucement 
nos  ruraux,  déjà  si  démocrates  et  si  anticléricaux,  vers 
l'antimilitarisme  et  le  socialisme. 

Que  les  groupes  ou  les  particuliers  qui  croient  que  je 
puis,  par  cette  propagande,  faire  une  besogne  utile 
écrivent  à  notre  ami  Duporc,  aux  bureaux  du  Trm'ail- 
leur  Socialiste  ;  je  me  mettrai  en  campagne  dès  le  début 
du  mois  prochain,  après  avoir  établi  un  itinéraire 
rationnel.  Je  demande  seulement  en  retour,  aux  amis 
qui  m'appelleront  pour  des  conférences,  de  trouver  un 
local,  de  s'arranger  pour  que  l'entrée  en  soit  graliiile  — 
autant  que  possible  —  et  de  s'occuper  de  tous  les 
détails  matériels  pour  lesquels  je  ne  me  crois  pas  beau- 
coup d'aptitude. 

Je  les  avertis  seulement  que  je  ne  veux  faire  la  cui- 
sine électorale  de  personne,  ni  celle  de  Pierre,  ni  celle 
de  Paul,  ni  celle  de  Tartempion.  Tant  mieux  si  ma 
propagande  profite  dans  quelque  mesure  à  un  bon 
républicain  ou  à  un  socialiste,  au  détriment  d'un  réac- 
tionnaire ou  d'un  républicain  à  la  Villejean  :  mais  je 
tiens  à  rester  étranger,  en  tant  que  conférencier,  aux 
luttes  électorales  qui  vont  s'ouvrir. 

Qu'on  se  rassure  î  Je  n'oublie  pas  l'importanti^  (pies- 
tion  du  viati(pie  ;  je  ne  m'end>arque  pas  sans  biscuit, 
comme  disent  les  marins  bretons.  Le  ministre  de 
l'instruction  publique  et  des  théâtres  m'ayant  fait 
supprimer  mon  traitement,  des  collègues  ont  eu  l'idée, 
à  la  fois    délicate,   ingénieuse    et    audacieuse    de  me  le 

48 


A   NOS    AMIS    DE   L  YONNE 

servir  quand  même.  Sur  l'initiative  de  mon  ami 
Lapicque,  maître  de  conférences  à  la  Sorbonne,  l'un 
des  quatre  universitaires  qui  vinrent  si  crânement 
déposer  pour  moi  en  Cour  d'assises,  une  Caisse  de 
secours  mutuels  se  constitue  entre  membres  de  l'ensei- 
gnement pour  garantir  leur  traitement  aux  professeurs 
ou  instituteurs  frappés,  pom'  raisons  politiques,  par 
l'arbitraire  administratif  ;  chacun  verse  par  mois  un 
centième  de  ce  qu'il  gagne.  Il  paraît  que  je  vais  être  le 

premier  pensionné   du  coup   d'État du  coup  d'État 

administratif  qui  voudrait  priver  les  membres  de 
l'enseignement  d'une  partie  de  leurs  droits  civiques. 

Quand  le  Travailleur  Socialiste  aura  fait  fortune  et 
pom-ra  payer  ses  rédacteurs  ou  quand,  les  Groupes 
socialistes  s'étant  multipliés  dans  notre  département, 
la  Fédération  socialiste  de  l'Yonne  sera  assez  riche 
pour  m'assurer  un  salaire  régulier,  —  tout  travail  mérite 
salaire,  même  celui  de  commis-voyageur  en  socia- 
lisme —  je  cesserai  d'avoir  recours  à  la  Caisse  de 
résistance  qu'organise  mon  ami  Lapicque.  D'ici  là, 
j'accepterai  la  pension  qu'elle  me  fera,  —  pour  blessures 
reçues  au  service  de  la  bonne  cause,  —  je  l'accepterai, 
avec  reconnaissance,  sans  doute,  mais  sans  la  moindre 
gêne. 

C'est  maintenant  que  je  comprends  bien  la  belle 
parabole  de  Jésus  le  Galilécn,  de  ce  Jésus  que  je  veux 
citer  une  fois  encore  dans  le  Travailleur  Socialiste 
—  moi  qui  suis  un  athée  —  pour  l'édification  de  notre 
ancien  collaborateur,  l'éminent  et  distingué  cur(!-archi- 
prêtre  de  Sens  :  «  Ne  vous  inquiétez  ni  de  la  nourriture 
nécessaire  à  la  vie,  ni  des  vêtements  dont  vous  recou- 
vrirez votre  corps...  Considérez  les  oiseaux  du  ciel  :  ils 

49 


Gustare  Herçé 

ne  sèment  ni  ne  moissonnent  ;  ils  n'amassent  rien  dans 
des  greniers:  cependant  votre  père  céleste  les  nourrit... 
Pourquoi  vous  inquiéter  du  vêtement?  Voyez  conmient 
croissent  les  lis  des  champs  :  ils  ne  travaillent  ni  no 
filent  et  pourtant  Salomon,  dans  toute  sa  gloire,  n'était 
pas  vêtu  comme  l'un  d'eux...  Soyez  donc  sans  inquiétude 
et  ne  dites  pas  :  a  Qu'aurons-nous  à  manger,  ou  à  boire, 
ou  pour  nous  vêtir?  Ce  sont  là  les  soucis  des  païens... 
Cherchez  donc  avant  tout  le  royaume  de  Dieu  et  sa 
justice  et  tout  cela  vous  sera  donné  par  surcroît.  » 

Gustave  H£r\-k 


J'ai  rédigé  le  comme  ne  ement  du  témoignage  que  je 
veux  contribuer  à  l'éclaircissement  du  cas  Hervé.  Ce 
témoignage  passera  tout  entier  en  un  seul  cahier.  Je 
tacherai  d'y  approfondir  un  peu. 

Nous  avons  publié  un  dossier  de  l'affaire  Hervé  dans 
le  quinzième  cahier  de  la  deiuxième  série.  —  Mémoires 

et  dossiers  pour  les  libertés  du  personnel  enseignant 

I  franc 
le  premier  cahier  de  la  troisième  scrw  o  franc  60 

le  cinquième  cahier  de  la  troisième  série  i  franc 

le  sixième  cahier  de  la  troisième  série  i  franc 

les  quatre  cahiers  ensemble  trois  francs 


BILAN    BREF 


Nous  avons  trop  de  travail,  Bourgeois  et  moi,  pour 
pouvoir  donner  beaucoup  de  temps  à  la  recherche  indis- 
pensable d'abonnés  nouveaux.  Xous  comptons  sur  nos 
abonnés  anciens  pour  nous  y  aider,  pour  nous  suppléer. 
Nous  recevons  à  peu  près  un  abonnement  nouveau  par 
jour.  Ce  n'est  pas  beaucoup,  mais  la  régularité  même 
de  ce  mouvement  nous  rassure.  Il  dépend  de  nos  abonnés 
que  ce  mouvement  continue,  croisse,  aboutisse.  Je  ne 
veux  faire  ici  aucun  boniment,  mais  Je  me  permets 
d'insister.  Je  renvoie  au  bilan  que  nous  avons  publié 
dans  le  premier  cahier  de  la  troisième  série. 

Nous  faisons  un  effort  industriel  et  commercial  consi- 
dérable. Que  nos  abonnés  nous  secondent.  11  est  évident 
que  le  quatrième  cahier  de  la  troisième  série  nous  est 
beaucoup  plus  onéreux,  administrativement,  qu'un 
cahier  ordinaire. 

D'ailleurs  il  suffît  de  lire  un  peu  nos  cahiers  pour 
s'apercevoir  que  nous  ne  faisons  rien,  par  la  rédaction, 
pour  nous  faire  appuyer  des  puissances  reconnues. 

Je  rappelle  que  ce  qui  est  en  cause  n'est  plus  l'exis- 
tence de  nos  cahiers,  mais  leur  plénitude.  Leur  existence 
est  acquis.  Mais  selon  nos  moyens  la  troisième  série 
sera  établie  entre  une  limite  maxima  et  une  Limite 
minima.  La  série  maxima  serait  une  série  de  vingt 
cahiers  où  les  gros  cahiers  comme  le  Jaurès  ne  compte- 
raient que  pour  im.  La  série  minima  serait  une  série 

5i 


septième  cahier  de  la  troisième  série 

équivalente  à  vingt  cahiers  ordinaires,  où  les  gros 
cahiers  compteraient  pour  leur  équivalence,  où  le  Jaurès 
par  exemple  compterait  pour  cinq  cahiers  et  demi.  Dès 
à  présent  nous  sommes  assurés  que  nous  ne  tomberons 
pas  à  la  limite  mimma.  Je  désire  passionnément  que 
nous  puissions  monter  à  la  limite  maxima. 

Sur  demande  nous  envoyons  éventuellement  les 
cahiers  spécunens  que  l'on  veut,  sauf  le  Jaurès,  qui  a 
une  grosse  valeur  administrative,  qui  n'est  pas  dans  le 
connnerce,  et  que  nous  réservons  à  nos  abonnés  fermes. 

Il  nous  est  très  utile  que  l'on  nous  achète  les  cahiers 
indépendants.  Ainsi  M.  Charles  Keller  nous  a  conmiandé 
pour  Nancy  vingt  exemplaires  de  la  Grè^'c. 

Si  je  le  puis,  je  publierai  avant  Pâques  un  nouveau 
bilan,  non  seulement  linancier,  mais  de  personnes.  Je 
désire  i)assionnément  (pie  la  troisième  série  soit  com- 
plète. Beaucoup  d'hoimùtes  gens  nous  ont  apporté  de 
la  copie.  Je  leur  en  sais  particulièrement  gré,  car  les 
auteurs  que  nous  jiublions  connaissent  à  leur  égard  le 
bilan  de  l'opération.  Acoir  :  ils  sont  publiés  au  nuùns  à 
deux  mille  exemj)laires,  envoyés  inmiédiatement  a  plus 
de  Irei/e  cents  abonnés,  lecteurs  sérieux  jiatiennnent 
choisis,  lus  d'au  moins  trois  mille  personnes.  Doit  :  la 
bonne  presse  fait  un  silence  total  sur  cette  publication. 


Nos  anciens  abonnes  n\)nt  /)as  oublie  les  rares  cour- 
riers (/ne  notre  ami  Lionel  Landry  nous  a  em^ojés  de 
Chine.  A ujoard'hui  nous  publions  de  Félicien  Challaye 
deux  courriers  d'Indo-Cliine. 


COURRIER   D'INDO-CHINE 

Novembre  1901 
Mon  cher  Péguy, 
Comme  tu  as  demandé  à  un  de  nos  amis  de  rensei- 
gner les  abonnés  des  Cahiers  sur  la  façon  dont  les 
troupes  européennes  ont  traité  les  Chinois,  tu  me 
demandes  aussi  de  dire  ce  que  je  sais  de  la  façon  dont 
les  Français  traitent  les  indigènes  en  Indo-Chine.  Ce 
n'est  pas  une  étude  générale  que  je  t'envoie  ;  c'est  une 
simple  énumération  de  choses  vues  ou  entendues. 
Si  l'on  veut  se  faire  une  idée  complète  des  rapports 
légaux  établis  entre  les  indigènes  et  les  Européens, 
connaître  quels  impôts,  quelles  corvées,  quelles  réqui- 
sitions, quelles  vexations  légales  accablent  les  indi- 
gènes, comprendre  comment  des  sommes  énormes, 
levées  par  l'impôt  sur  les  indigènes,  sont  employées  par 
les  Français  sans  aucun  souci  du  bien-être  des  indi- 
gènes, dans  le  seul  intérêt  de  certains  Français  ou  de 
la  politique  générale  française,  on  trouvera  un  grand 
nombre  de  faits  exacts  et  signilicatifs  dans  un  livre 
dont  il  faut  conseiller  la  lecture  :  V Indo-Chine,  par  le 
capitaine  Fernand  Bernard  (Bibliothèque-Charpentier, 
Fasquelle,  Paris). 


Le  premier  indigène  d'Indo-Chinc  que   je  rencontrai, 
ce  fut  un  Cambodgien,  avec  qui   je  causai  quelquefois 

53 


Félicien  Challaj'e 

sur  un  bateau  français  allant  de  Colombo  en  Égj-pte.  Il 
était  dans  le  ravissement.  «  Tout  le  monde,  expliquait-il, 
me  traite  si  bien  sur  ce  bateau  :  quelle  différence  avec 
les  Français  de  chez  nous  !  Quand  ils  nous  rencontrent 
dans  la  rue...»  Comme  il  savait  mal  le  français,  il  ne 
trouva  pas  le  mot  propre,  compléta  sa  phrase  en  lan- 
çant dans  l'air  un  formidable  coup  de  pied. 

Quand  j'allai  de  Marseille  à  Saigon,  sur  TOcea^ie^, 
il  y  avait  parmi  les  passagers  un  fonctionnaire  anna- 
mite intelligent,  cultivé,  parlant  très  bien  le  français; 
il  venait  d'être  fait  à  Paris  chevalier  de  la  Légion 
d'honneur.  A  l'arrivée  du  bateau  à  Saigon,  un  vieillard, 
une  femme,  deux  enfants  annamites  montèrent  à  bord, 
pour  voir  un  des  passagers  ;  en  cherchant,  ils  entrèrent, 
ils  osèrent  entrer  dans  le  salon  des  secondes  classes; 
indignés,  les  garçons  se  précipitèrent,  les  chassèrent  à 
coups  de  serviette,  s'amusèrent  à  les  poursuivre  dans 
les  couloirs.  C'étaient  le  père,  la  fenmie,  les  enfants  du 
liant  fonctionnaire  annamite,  désireux  de  revoir  plus  tôt 
le  parent  longtemps  absent.  Tout  le  monde  à  bord 
s'amusa  beaucoup  de  cette  aventure,  qui  parut  très 
drôle. 

A  Saigon,  dès  mon  arrivée,  j'allai  voir  un  juge  pour 
qui  j'avais  une  lettre  d'introduction.  Ce  juge  se  trouvait 
être  un  ami  de  la  Société  nouvelle  de  Librairie  et  (T Édi- 
tion et  un  lecteur  des  premiers  Cahiers  :  tout  de  suite 
il  me  parla  à  cœur  ouvert.  J'exprimai  devant  lui.  naï- 
veiiuMit,  les  opinions  courantes  en  France  ;  le  Français 
plus  intelligent  que  l'Anglais,  s'intéressant  plus  que  lui 
à  l'indigène,  le  protégeant,  l'aimant;  l'indigène  heureux 
de  vivre  sous  la  loi  française,  etc.  Le  juge  me  regarda 
avec  stupéfaction  ;  il  m'aflirma  que  les  Français  d'Indo- 

54 


COURRIER   D  INDO-CHINE 


Chine  traitent  comme  des  sauvages  ces  Annamites  qui 
appartiennent  à  une  des  races  les  plus  intelligentes,  les 
plus  fines,  les  plus  cultivées.  Tout  ce  que  j'ai  vu  depuis 
en  Indo-Chine  a  confirmé  ce  jugement. 


Plus  j'ai  vu  de  près  les  Annamites,  plus  j'ai  eu  de 
sjTiipathie  pour  eux.  Ils  ont  leurs  défauts,  des  défauts 
orientaux,  un  certain  manque  de  sincérité,  de  dignité 
virile.  Mais  que  de  qualités  en  échange  !  D'abord  ces 
trois  vertus  de  premier  ordre,  communes  à  tous  les 
peuples  de  civilisation  chinoise  :  l'amour  de  l'instruc- 
tion, le  mépris  de  la  mort,  le  respect  des  ancêtres,  puis 
d'autres  qualités  aimables,  bien  extrême-orientales 
aussi,  une  politesse  délicate,  une  parfaite  tolérance 
pour  les  idées  philosophiques  ou  religieuses  d'autrui. 
Leurs  adversaires  mêmes  reconnaissent  qu'ils  sont 
étonnamment  intelligents,  qu'ils  comprennent  avec  une 
rare  vivacité  tout  ce  qu'on  se  donne  la  peine  de  leur 
expliquer.  Très  bons  élèves,  m'a-t-on  dit  d'eux  dans 
toutes  les  écoles  ;  bons  ouvriers,  m'a-t-on  dit  dans  les 
usines  ;  très  bons  soldats,  m'ont  dit  tous  leurs  ofliciers. 
Nul  peuple  oriental  ne  rappelle  autant  les  Japonais  :  le 
merveilleux  développement  du  Japon  semble  promis 
aussi  à  la  race  annamite.  Et  quant  à  son  passé,  il  suffît 
de  dire  que  beaucoup  de  ses  institutions  séculaires 
sont,  sans  aucun  doute,  supérieures  à  nos  institutions 
européennes  ;  ce  que  les  plus  hardis  d'entre  nous  récla- 
ment, les  Annamites  l'ont  accompli  depuis  des  siècles  ; 
les  enfants  y  ont  toujours  été  tous  égaux  devant  l'in- 
struction ;  le  gouvernement  y  a  toujours  été  réservé  aux 

55 


Félicien  Challaj-e 

plus  instruits  sans  distinction  d'origine;  le  développe- 
ment de  la  i)ropriété  collective  communale,  ainsi  que 
des  lois  imposant  dans  certains  cas  un  usage  social 
aux  propriétés  individuelles,  a  toujours  empêché  les 
moins  riches  de  mourir  de  faim,  sans  ôter  à  l'activité 
de  chacun  cet  encouragement  de  l'accroissement  du 
bien-être. 

Or,  ce  i)euple  d'mie  intelligence  si  fine,  d'une  sensi- 
bilité si  délicate,  d'une  civilisation  si  avancée,  nos 
Français  d'Indo-Chine  le  traitent  aussi  mal  qu'ils 
traiteraient  n'importe  quelle  peuplade  nègre  du  centre 
de  l'Alrique.  IS'oirs  ou  jaunes,  peu  importe  :  pas  de 
dilTérences  entre  ces  «  sauvages  »,  n'est-ce  pas?  —  J'ai 
vu  constamment  le  Français  vexer,  injurier,  brutaliser 
l'indigène.  J'ai  vu  constamment  le  Français,  —  allolé 
souvent  par  la  chaleur,  l'absinthe,  l'opium,  —  battre  le 
domestique  indigène  qui  a  mal  exécuté  un  ordre  mal 
donné  en  une  langue  mal  comprise.  J'ai  vu  très  souvent 
le  Français  frapper  d'un  coup  de  canne  ou  de  cravache 
l'indigène  qui  dans  la  campagne  oublie  de  se  découvrir 
devant  lui.  J'ai  vu  souvent  le  Français  menacer  ou 
frapper  pour  le  faire  taire  le  conducteur  de  pousse- 
pousse  demandant  à  être  payé  au  tarif  fixé.  J'ai  même 
vu  souvent  beaucoup  de  Français  rudoyer  les  indigènes 
avec  qui  ils  étaient  en  contact,  sans  aucun  motif,  sans 
aucun  prétexte,  pour  le  plaisir,  ou  bien,  comme  ils 
disent,  pour  maintenir  le  prestige  du  Blanc.  Le  plus 
bête,  le  plus  vil  des  soldats  de  l'infanterie  de  marine 
s'estime  supérieur  au  plus  fin  lettré  annamite;  il  le 
cravachera,  si  celui-ci  ne  se  découvre  pas  vile,  il 
l'injuriera  ou  le  rudoiera  sans  raison,  pour  s'amuser. 

Quchpies  exemples  plus  particuliers.  Dans  un  village 


COURRIER   D  INDO-CHINE 

du  Tonkin,  je  vois  un  colon  faire  venir  le  chef  d'un 
village,  un  vieillard,  et,  parce  que  le  village  a  mis 
quelque  lenteur  à  exécuter  certains  travaux,  lui  tirer 
l'oreille  et  le  souffleter.  Qu'on  juge  de  l'effet  produit  par 
un  tel  geste  dans  un  pays  de  gens  instinctivement  polis 
qui  ont  le  culte  de  la  vieillesse!  —  A  Hué,  un  jeune 
Français  habite  dans  un  pavillon  particulier  de  l'hôtel 
avec  une  femme  indigène  ;  celle-ci  réunit  un  jour  à  un 
thé  quelques  amies  ;  le  patron  de  l'hôtel  passe,  demande 
quelle  est  la  maîtresse  du  Français,  ne  la  touche  pas, 
chasse  les  autres  femmes  à  coups  de  poing  et  à  coups  de 
pied;  «  il  y  en  a,  lui,  beaucoup  méchant»,  me  dit  le  soir 
la  maîtresse  du  jeune  Français.  —  A  Hon  Gay,  deux 
femmes  annamites  portent  mon  bagage  du  port  à  l'hôtel; 
une  d'elles,  une  toute  jeune  fille,  par  lassitude  ou 
curiosité,  reste  un  moment  debout  sm*  une  marche  de 
l'escalier  devant  la  maison;  le  patron  de  l'hôtel  se  jette 
sur  elle  et  à  coups  de  poing  et  coups  de  pied  la  précipite 
au  bas  de  l'escalier;  très  douce,  devant  cette  brutalité, 
la  petite  Annamite  se  contente  de  sourire.  Jamais  je  ne 
me  suis  senti,  comme  à  ce  moment,  rougir  de  honte,  — 
rougir  de  la  honte  d'être  Européen.  —  Cependant  deux 
jeunes  Français,  très  chics,  arrivant  avec  moi  à  l'hôtel, 
s'étonnent  de  mon  indignation  :  «  ces  femmes-là,  ce  ne 
sont  pas  des  femmes,  »  disent-ils. 

Naturellement  les  pires  violences  ne  se  passent  pas 
en  public.  J'ai  de  bonnes  raisons  de  croire  que 
beaucoup  de  gradés  et  de  gardes  de  la  milice  se  com- 
portent en  vrais  tyrans  dans  les  postes  qu'ils  com- 
mandent, dans  les  villages  placés  sous  leur  protection. 
Tyrans  aussi,  sans  doute,  bien  des  résidents  dans  leur 
province,  bien  des  colons   dans   leur  concession,  bien 

57 


Félicien  Challaye 

des  industriels  dans  ces  usines  où  des  femmes  et  des 
enfants  annamites  travaillent  dix-sept  heures  par  jour 
pour  moins  de  5o  centimes.  — De  ces  tyrannies  cachées, 
quelques  échos  seulement  parviennent  aux  oreilles  du 
voyageur.  Il  a  été  su  de  tous  qu'un  des  plus  hauts 
fonctionnaires  de  la  colonie,  le  lieutenant-gouverneur 
de  la  Cochinchine,  a,  pour  un  vol  minime,  fait  mettre  à 
la  torture  tout  son  personnel  domestique.  J'ai  entendu, 
au  cercle  de  Hué,  un  garde  de  la  milice  raconter 
comment  il  avait,  par  ordre,  torturé  des  accusés,  pour 
les  faire  avouer,  en  les  suspendant  par  les  pouces.  Un 
juge,  en  (lui  j'ai  pleine  confiance,  m*a  aflirmé  ce  fait 
monstrueux  :  un  résident,  pour  punir  ses  serviteurs, 
leur  piquait  des  épingles  sous  les  ongles,  les  enfonçait 

lentement. 

* 
*   * 

Ce  qu'il  y  a  peut-être  de  plus  effrayant  en  Indo-Chine, 
c'est  que  les  Français  y  sont  presque  unanimes  à 
mépriser  l'indigène,  à  justilicr  ou  du  moins  à  accepter 
sans  protestation  les  brutalités  commises  contre  l'Anna- 
milc.  —  Au  début  de  la  concpiète,  on  a  voulu  «  assimiler  » 
les  Annamites,  leur  «  conférer  les  bienfaits  de  la  civili- 
sation »  :  notre  civilisation,  nos  coutumes,  nos  insti- 
tutions ne  sont-elles  pas  les  meilleures  absolument, 
rationnellement,  pour  tous  les  peuples  du  monde? 
Ensuite,  constatant  l'échec  des  tentatives  assimilatrices, 
et  maintenant  le  principe  de  la  supériorité  absolue  de 
la  civilisation  européenne,  les  Français  ont  considéré 
connue  des  barbares  méprisables  ces  Annamites  inca- 
pables de  s'élever  jusqu'à  cette  civilisation.  Deux 
erreurs    contraires,    provenant    de    celte    môme    idée 

58 


COURRIER   D  INDO-CHINE 

fausse,  que  les  races  sont  identiques,  qu'il  n'y  a  entre 
elles  que  des  différences  d'éducation,  qu'une  bonne 
éducation  doit  réussir  à  européaniser,  franciser  le 
monde.  Nos  Français  d'Indo-Chine  ne  soupçonnent  pas 
qu'il  y  a  plus  de  morts  que  de  vivants,  et  que  les  morts 
mènent  les  \'ivants  ;  que  l'hérédité  est  plus  forte  que 
l'éducation;  qu'il  y  a  des  dilïérences  de  races;  d'inchan- 
geables  différences  morales  entre  les  races;  que  des 
civilisations  difltérentes  conviennent  à  des  races  diffé- 
rentes ;  que  des  ci-silisations  différentes  peuvent  être  de 
valeur  éducative  égale.  —  Les  seuls  indigènes  que  la 
plupart  des  Français  voient  de  près  sont  les  domestiques 
(les  «  boys  »),  ce  qu'il  y  a  de  plus  plat,  de  plus  menteur 
dans  toute  la  population  ;  par  eux  ils  jugent  de  tous  les 
autres  :  les  Annamites  riches  ou  pauvres,  cultivés  ou 
ignorants,  s'habillent  tous  à  peu  près  de  même;  nos 
Français  ne  font  pas  de  différence  entre  eux,  les 
traitent  tous  de  même,  c'est-à-dire  aussi  mal.  D'ailleurs, 
ne  sachant  généralement  pas  la  langue  du  pays, 
comment  distingueraient-ils  le  lettré  du  «  boy  »?  — 
Autant  ils  méprisent  l'Annamite,  autant  ils  se  moquent 
des  rares  Français  s'intéressant  aux  êtres  et  choses 
annamites.  Protester  contre  les  cruautés  qu'on  voit 
commettre,  c'est  faire  preuve  d'humanitarisme  niais, 
d'idiotie  maladive;  essayer  de  pénétrer  dans  lintiniité 
de  certains  indigènes,  c'est  s'aplatir,  se  déshonorer; 
c'est  même  trahir.  Un  fonctionnaire  qui  cherchait,  par 
curiosité  de  psychologue,  à  connaître  les  indigènes 
cultivés  de  sa  ville,  me  disait  qu'il  avait  dû  inter- 
rompre ces  relations,  tant  ses  supérieurs  l'avaient 
blâmé  et  mal  noté.  J'ai  moi-même  paru  un  grotesque, 
aux  yeux  des  jolies  Françaises  d'Hanoï,  pour  avoir  dit 

59 


Félicien  Challaye 

dans  un  salon  Téraotion  que  j'avais  ressentie  à  être 
reçu  avec  une  cordialité  délicieuse  à  la  table  et  dans  la 
famille  du  Iluyen  (sous-préfet  indigène)  de  Tarn  Ky. 
L'aventure  parut  si  ridicule  qu'elle  lit  le  tour  de  la 
viUe. 

Au  point  de  vue  des  rapports  entre  Européens  et  in- 
digènes, les  fonctionnaires  me  paraissent  en  général 
moins  mauvais  que  les  colons;  les  nouveaux  fonction- 
naires (qui  connaissent  ou  apprennent  la  langue)  moins 
mauvais  que  les  anciens.  Le  gouverneur-géni  rai  Dou- 
mer  scandalise  tout  le  monde  en  faisant  dîner  à  sa 
table  son  interprète  annamite;  il  donne  le  bon  exemple. 
De  jeunes  fennnes  récemment  venues  de  France  sont 
assez  douces  pour  être  énergiques  et  résister  à  l'opi- 
nion générale;  une  d'elles  me  disait  :  «  Si  mon  mari  ne 
peut  administrer  sa  province  sans  tyranniser  les  indi- 
gènes, si  je  ne  peux  diriger  ma  maison  sans  battre  mes 
domestiques,  nous  quitterons  le  pays  et  rentrerons  en 
France.  »  Inutile  de  dire  que  ces  provinces-là,  que  ces 
maisons-là  sont  aussi  bien  et  mieux  conduites  que  les 
autres;  que  la  douceur  ferme  réussit  mieux,  ici  conmie 
partout,  que  la  brutalité  maniaque.  —  Les  juges,  sur- 
tout, se  montrent  en  général  justes  et  bienveillants 
envers  les  indigènes  :  aussi  aftirme-t-on  couranuuent 
qu'ils  c<  perdent  la  colonie  »  en  condamnant  l'Européen 
qui  vole  ostensiblement  ou  tue  un  indigène;  ne  nuisent- 
ils  pas  au  prestige  du  Blanc,  à  l'honneur  de  la  France? 
Pour  av  >ir  dit  au  tribunal  que  le  Français  qui  frappe 
l'indigène,  parce  qu'il  sait  (jue  celui-ci  ne  se  défendra 
pas,  est  un  lâche,  le  juge  lecteur  des  Cahiers  a  été 
traîné  dans  la  boue  par  l'immonde  presse  indo-chinoise. 
—  Cependant  les  insultes,  les  haines  n'empêchent  pas 


COURRIER   D  INDO-CHINE 

ces  braves  gens  de  faire  leur  devoir.  Ce  sont  des  juges 
surtout  qui  ont  travaillé  à  faire  supprimer  la  «  ca- 
douille  »,  dont  on  fouettait  constamment  les  indigènes 
condamnés,  accusés  ou  innocents.  Un  de  ceux  qui  ont 
participé  à  cette  campagne  me  disait  que  c'étaient  des 
dreyfusards  qui  avaient  engagé  la  bataille,  encouragés 
par  le  grand  combat  livré  en  France;  sans  l'affaire 
Dreyfus,  on  cadouillerait  encore  les  Annamites  dans  les 
concessions  françaises.  Ainsi,  mon  cher  Péguy,  quand 
nous  travaillions  tous  ensemble  à  délivrer  le  capitaine 
innocent,  à  délivrer  le  peuple  de  France,  que  la  réaction 
nationaliste  et  cléricale  s'apprêtait  à  écraser,  nous  tra- 
vaillions aussi,  sans  le  savoir,  à  sauver  de  châtiments 
inhumains  les  malheureux  Annamites.  Il  y  a  une  soli- 
darité de  toutes  les  causes  justes  et  humaines  :  en 
luttant  pour  l'une  d'elles,  c'est  toutes  les  autres  aussi 
qu'on  fait  progresser. 

* 

Certainement  chacun  des  Français  peut  faire  quelque 
chose  pour  les  Annamites  opprimés.  Il  faut  créer  en 
France  une  opinion  publique  bien  informée  des  choses 
coloniales.  Une  condamnation  générale  et,  pour  ainsi 
dire,  verbale  de  la  colonisation  ne  suffit  pas  :  la  colo- 
nisation est  un  fait,  peut-être  (c'est  mon  sentiment)  un 
fait  inévitable  ;  il  faut  tenir  compte  de  tous  les  faits. 
Pour  agir  sur  le  réel,  il  faut  tenir  compte  de  tout  le 
réel.  Ceux  qui  acceptent  le  système  colonial  avec  toute 
sa  suite  d'horreurs,  sont  coupables  de  brutalité  natio- 
naliste; mais  ceux  qui  croient  résoudre  le  problème 
colonial  par  un  vote  de  congrès  condamnant  en  général 
toute  entreprise    coloniale,    me    paraissent    coupables 

6i 


Félicien  Challaye 

aussi,  à  leur  manière,  coupables  de  dangereuse  impra- 
ticité.  Les  protestations  verbales  stériles  dispensent 
trop  aisément  d'études  précises,  de  projets  de  réformes 
pratiques  et  féconds.  En  reconnaissant  comme  néces- 
saire, donc  en  accei)tant  le  fait  de  la  colonisation,  on 
peut  efïicacement  travailler  à  en  atténuer  les  horreurs, 
à  en  accroître  les  conséquences  favorables.  Pour 
délivrer  les  Annamites  des  brutalités  qu'ils  subissent, 
nous  pouvons  agir  par  l'opinion  publique  sur  le  Parle- 
ment, par  le  Parlement  sur  le  Ministère,  par  le  Ministère 
sur  le  Gouvernement  général,  les  fonctionnaires  et  les 
colons  de  l'Indo-Ghine. 


II 


Novembre  1901 

Pour  quelqu'un  qui  a  vécu  en  Extrême-Orient,  ne 
fût-ce  que  quelques  mois,  rien  n'est  irritant  comme 
d'entendre  l'éternelle  apologie  du  rôle  qu'y  jouent  les 
missionnaires.  Beaucoup  de  républicains  croient  encore, 
beaucoup  de  journaux  républicains  disent  encore,  que, 
si  les  associations  religieuses  sont  dangereuses  en 
France  par  leur  opposition  au  pouvoir  civil,  elles 
servent  du  moins  dans  le  monde  la  cause  de  la  nation 
française.  Je  reviens  d'Extrême-Orient  avec  l'impres- 
sion très  forte  que  le  mal  fait  par  les  associations 
religieuses  en  France  est  minime,  comparé  au  mal  fait 
par  elles  en  Indo-Cliine.  Je  veux,  mon  cher  Péguy,  te 
citer  quelques  faits,  peu  connus  ou  môme  ignorés  en 
France.  Ce  (pie  je  dirai,  je  l'ai  ont(Midu  répéter  par  tout  le 
monde  en  Indo-Cliine.  —  catholiipics.  non  catholiques, 

6a 


COURRIER   D  INDO-CHINE 

fonctionnaires,  colons,  indigènes,  —  sans  aucune 
exception  ;  j'ai  reçu  des  témoignages  d'hommes  abso- 
lument sûrs;  j'ai  eu,  dans  certains  cas,  les  preuves 
matérielles  en  mains.  Je  ne  citerai  d'ailleurs  aucun 
nom  :  la  Mission  est  puissante  en  Indo-Chine  ;  ceux  qui 
s'opposent  à  elle  ou  révèlent  ses  agissements,  sont  vite 

brisés. 

* 
*  * 

C'est  la  Société  des  Missions  Étrangères  de  la  rue  du 
Bac  qui  a,  avec  les  missionnaires  espagnols  au  Tonldn, 
le  monopole  de  la  propagande  catholique  en  Indo- 
Chine.  De  l'aveu  de  tous,  les  missionnaires  de  cette 
Société  se  donnent,  avant  tout,  pour  tâche  d'enrichir  la 
communauté,  par  divers  moyens,  notamment  par 
l'exploitation  des  terres  et  certaines  formes  de  com- 
merce. A  cela,  pas  d'inconvénient  en  principe  :  le 
missionnaire,  issu  de  famille  paysanne,  est  souvent  un 
excellent  colon;  à  Phan-Ran,  par  exemple,  des  mis- 
sionnaires ont  mis  en  valeur,  par  d'habiles  irrigations, 
un  terrain  jusqu'alors  inculte.  Mais  il  faut  voir  de  près 
la  façon  dont  ils  réunissent  des  travailleurs  et  acquièrent 
des  terres. 

Comme  travailleurs,  ils  ont  ceux  qu'on  appelle  les 
convertis.  Or  c'est  un  fait  que  les  convertis  catholiques 
en  Indo-Chine,  comme  les  convertis  protestants  dans 
l'Inde,  comme  les  convertis  protestants  et  catholiques  en 
Chine,  sont  la  lie  de  la  population.  Trop  différents  de 
race  pour  pouvoir  être  sensibles  à  des  arguments 
métaphysiques  ou  moraux,  c'est  uniquement  pour  des 
raisons  matérielles  et  basses  qu'ils  se  convertissent  : 
pour  recevoir  certains  secours,  surtout  pour  avoir,  en 

63 


Félicien  Challaye 

cas  de  dillicultés,  de  démêlés  avec  la  justice,  un  avocat 
français  auprès  des  autorités  françaises.  Tous  les 
individus  tarés,  tous  les  êtres  assez  vils  pour  renoncer 
aux  traditions  séculaires  de  la  race,  au  culte  de  la 
famille,  se  g^roupent  autour  de  la  mission.  Impossible  de 
traverser  un  quartier  ou  un  village  catholique  sans 
remarquer  l'énorme  proportion  des  horribles  tètes,  des 
visages  patibulaires.  —  Les  missionnaires  font  tra- 
vailler tout  ce  monde-là  à  bâtir  l'église  ou  à  cultiver  la 
rizière.  Ils  paient  le  travail  et  s'assurent  la  fidélité  de 
cette  clientèle,  en  la  défendant  dans  tous  les  cas,  par 
tous  les  mensonges,  devant  toutes  les  autorités,  sur 
lesquelles  ils  ont  de  mystérieux  moyens  d'action.  «  Sur 
dix  affaires  ennuyeuses,  me  disait  le  résident  H.,  neuf 
me  viennent  des  missionnaires,  de  l'acharnement  qu'ils 
apportent  à  défendre  contre  toute  justice  les  intérêts 
matériels  de  leurs  clients.  »  —  J'ai  eu  entre  les  mains 
un  faux  commis  par  le  père  M.,  un  des  pères  les  plus 
connus  en  Indo-Chine  :  il  s'agissait,  par  un  faux  acte 
de  vente  antidaté,  d'arracher  à  un  Annamite  bouddhiste 
une  rizière  qui  lui  appartenait,  pour  la  faire  donner  à 
un  Annamite  chrétien  ;  un  hasard  ht  découvrir  le  faux 
au  juge,  qui  prévint  le  Père  de  1'  «  erreur  »  cpi'il  avait 
conunise;  le  Père  s'excusa,  n'insista  pas.  Dans  un 
autre  cas,  le  juge  dut  menacer  un  missionnaire  de  le 
faire  arrêter  en  plein  tribunal  pour  faux  témoignage; 
le  missionnaire  avoua  le  mensonge. 

Dans  leur  ardeur  à  défendre  les  scélérats  groupés 
autour  d'eux,  les  Pères  créent  des  dillicultés  partout. 
Je  connais  une  école  pour  indigènes  dans  une  grande 
ville,  où,  pour  cette  raison,  on  fait  tout  le  possible  pour 
ne  pas  avoir  d'élèves  chrétiens.  Mêmes  embarras  dans 

r>4 


COURRIER   D  INDO-CHINE 

les  hôpitaux,  où  les  sœurs  font  un  sort  très  privilégié 
aux  Annamites  catholiques,  au  détriment  des  autres 
malades. 

Quand  le  résident,  le  juge  ou  le  docteur  est  assez 
faible  pour  donner  aveuglément  raison  au  missionnaire, 
l'Annamite  non  chrétien  voit  tous  ses  droits  méconnus. 
Et  il  est  courageux  et  méritoire  de  résister  à  la  pression 
du  bon  Père  :  les  fonctionnaires  qui  s'opposent  à  la 
Mission  sont  vite  déplacés  ou  brisés;  un  hasard 
étrange  disperse  aux  quatre  coins  de  la  colonie  les 
rares  francs-maçons  qui,  groupés,  seraient  dangereux. 
La  Mission  jouit  d'une  puissance  incompréhensible  et 
réelle  et  terriblement  dangereuse,  dans  les  hauts  milieux 
indo-chinois.  Il  semble  qu'on  y  ait  peur  d'elle  ;  que,  par 
peur,  on  y  fasse  tout  ce  qu'elle  veut.  N'est-ce  pas  elle 
qui,  en  déchaînant  en  France  une  violente  campagne 
de  presse  contre  Laroche,  l'a  fait  rappeler  de  Mada- 
gascar? En  Indo-Chine,  comme  à  Madagascar,  il  vaut 
mieux  avoir  pour  soi  que  contre  soi  la  Mission. 

Dans  un  cas  spécial,  bien  caractéristique,  les  Pères 
recrutent  leur  main-d'œuvre  par  la  force.  C'est  une 
histoire  extraordinaire,  à  peine  croyable,  vraie  pour- 
tant ;  j'ai  recueilli  là-dessus  des  témoignages  décisifs, 
indubitables.  Les  Pères  de  la  Mission  des  Bahnars  et 
de  celle  du  Bas  Laos  achètent  aux  sauvages  Mois  les 
Annamites  que  ceux-ci  vont  voler  dans  la  plaine;  ils 
font  travailler  de  force  les  Annamites  ainsi  achetés,  les 
gardant  à  la  Mission  soi-disant  pour  les  convertir  ; 
ensuite  ils  les  renvoient,  vieux  ou  incapables  de  travail, 
dans  leur  famille,  moyennant  une  forte  rançon.  Je  ne 
sais  s'il  est  exact,  comme  on  l'affirme,  dans  les  régions 
de  l'Annam  limitrophes  des   territoires  Mois,  que  les 

65  IV. 


Félicien  Challaye 

Pères  organisent  eux-mêmes  ces  expéditions  :  il  suffit 
qu'ils  les  encouragent  indirectement,  en  récompensant 
à  bon  prix  (un  buflle  et  deux  marmites,  dit-on)  les  Mois 
qui  se  livrent  à  ce  commerce.  Les  Pères  noimnent  cet 
achat  d'esclaves  d'un  nom  plus  doux,  plus  évangélique  : 
le  rachat  des  captifs. 

Quant  à  la  façon  dont  les  missionnaires  étendent 
leurs  terres,  elle  est  édifiante  aussi.  Je  ne  parle  pas  des 
vilains  tours  dont  se  plaignent  certains  colons  euro- 
péens :  il  paraîtrait  que  parfois  le  missionnaire,  dont  la 
rizière  touche  une  concession,  prête  obligeamment  au 
concessionnaire  sa  docile  main-d'œuvre  chrétienne, 
puis  brusquement  la  retire,  obligeant  ainsi  le  colon  à 
vendre  la  terre  mise  en  valeur,  et  se  trouvant  là,  comme 
par  hasard,  pour  la  racheter  à  un  prix  avantageux.  — 
C'est  surtout  au  détriment  des  indigènes  et  par  l'usure 
que  les  missionnaires  étendent  les  biens  de  la  Mission. 
Le  Père  prête  à  gros  intérêts  à  un  village  annamite  les 
sonmies  nécessaires  pour  payer  les  lourds  impôts;  la 
garantie  de  l'emprunt,  c'est  la  partie  aliénable  des 
rizières  communales,  ou  le  riz  produit  par  la  partie 
inaliénable  ;  quand  les  sommes  prêtées  et  les  intérêts 
de  ces  sommes  arrivent  à  égaler  la  valeur  de  la  partie 
aliénable  des  terres  communales,  le  missionnaire  s'en 
emi)are.  Ainsi  les  Pères  réussissent  à  anéantir  l'admi- 
rable bienfait  résultant  pour  les  indigènes  de  la  vaste 
extension  de  la  propriété  collective  communale  qui 
permet  aux  plus  pauvres  de  vivre.  C'est  leur  but  : 
quand  l'indigène  sait  qu'il  mourra  de  faim  sans  les 
secours  des  bons  Pères,  il  se  fait  chrétien. 

66 


COURRIER   D  INDO-CHINE 

En  Cochinchine,  la  Société  des  Missions  Étrangères 
jouit  de  la  personnalité  civile  ;  au  Tonkin  et  en  Annam, 
les  Pères  se  lèguent  par  testament,  d'individu  à  indi- 
vidu, les  biens  de  la  Mission.  Il  est  même  arrivé  cette 
drôle  d'histoire  en  Annam  :  le  Père  D.  avait  acquis  des 
terres  pour  la  Mission;  un  jour  il  se  défroqua,  refusa  de 
rendre  la  terre  ;  en  mourant,  il  la  légua  à  sa  maîtresse 
indigène.  La  Mission  aurait  perdu  son  bien  ;  mais  les 
Pères  menacèrent  tellement  la  pauvre  femme  (des 
peines  éternelles  dans  l'autre  monde,  peut-être  d'une 
mort  soudaine  en  celui-ci)  qu'elle  se  décida  à  tout 
rendre.  —  On  affirme  que,  soit  directement,  soit 
indirectement  sous  des  noms  de  missionnaires  euro- 
péens ou  de  Pères  indigènes,  la  Mission  posséderait 
une  grande  partie  de  la  colonie. 

En  tout  cas,  les  Pères  «  font  de  l'argent  »,  comme  on 
dit  en  Indo-Chine.  De  temps  en  temps,  un  Père  spécia- 
lement choisi  va  verser  la  forte  somme  rue  du  Bac. 
Quelques  mois  avant  les  électiohs,  par  exemple.  Les 
rizières  de  la  colonie  que  s'est  conquise  à  prix  d'or  et  de 
sang  la  République  française,  paient  une  partie  de  la 
campagne  menée  en  France  contre  la  République. 


* 

*   * 


En  Indo-Chine,  comme  d'ailleurs  en  Chine,  les  mis- 
sionnaires forment  un  Etat  dans  l'État.  Les  quartiers 
catholiques  sont  des  villages  à  part,  ou  une  ville  dans 
la  ville  :  à  Pnom  Penh,  c'est  par  un  pont-levis  qu'on  y 
pénètre.  D'ailleurs  les  Pères  possèdent  souvent  aussi,  à 
Haïphong  par  exemple,  une  partie  de  la  ville  non  chré- 
tienne. —  Dans  le  quartier  catholique,  les  Pères,  quel- 


67 


Félicien  Challaj-e 

quefois,  accumulent  des  armes,  soi-disant  contre  les 
pirates.  On  dit  qu'ils  y  lèvent  de  véritables  impôts.  Ils 
ont  leur  sceau  :  «Indo-Chine  Française  :  Mission  de — », 
et  de  ce  sceau,  ils  usent  pour  donner  une  allure  oflicielle 
à  leurs  proclamations  aux  indigènes.  Ils  ont  aussi  leur 
drapeau.  En  arrivant  au  Tonkin.  la  première  chose  que 
je  vis,  ce  liil,  sur  un  u  sampan  »,  un  drapeau  tricolore 
avec  la  croix  sur  la  partie  blanche,  le  drapeau  de  la 
Mission.  —  Sous  ce  drapeau  de  la  Mission,  il  doit  se 
passer  d'étranges  choses,  qu'on  soupçomie  plus  qu'on 
ne  les  sait.  Dans  les  villages  chrétiens  où  évangélisent 
des  Pères  espagnols,  des  voyageurs  se  sont  étonnés  de 
rencontrer  de  petits  Annamites  à  type  étonnanmient 
castillan  :  «  Que  voulez-vous?  disait  un  missionnaire 
espagnol,  à  un  résident  de  ma  connaissance  ;  nos  Pères 
ne  sont  pas  toujours  convenables.  »  —  Pour  maintenir 
leur  domination  dans  leurs  villages,  les  Pères,  paraît-il, 
ne  méconnaissent  pas  les  avantages  du  fouet  ni  de  la 
«  cadouille  ».  On  m'a  affirmé  l'authenticité  d'un  mot  de 
Mgr  Piiginier,  célèbre  là-bas  :  «  Dieu  fait  bien  ce  qu'il 
fait  :  il  a  fait  pousser  le  rotin  à  côté  de  l'Annamite  : 
c'est  pour  s'en  servir.  » 


* 


Ce  qui  est  grave,  c'est  que  les  missionnaires  intro- 
duisent j)armi  une  population  éminemment  pacilitjue  un 
dangereux  esprit  de  guerre  intestine.  L'Annamite  est 
naturellement  d'une  admirable  tolérance  religieuse.  Les 
lettrés  adlièrcnt  à  la  morale  purement  philosophique  de 
Confucius  ;  le  peuple  mêle  un  vague  bouddhisme  à  des 
superstitions  variées.    Devant  moi.    un    de   mes   amis 

08 


COURRIER   D  INDO-CHINE 

demande  à  son  «  boy  »  pourquoi  il  brûle,  dans  les  cha- 
pelles, des  morceaux  de  papier  doré  ;  c'est  pour  que 
Bouddha,  croyant  que  son  fidèle  a  brûlé  pour  lui  de  l'or, 
lui  rende,  après  sa  mort,  en  or,  ce  qu'il  aura  brûlé  en 
papier  :  «  toi  connaître,  dit  le  «  boy  »,  toi  ne  pas 
croire;  Bouddha,  lui,  beaucoup  bête,  lui  ne  pas 
connaître,  lui  croire.  »  —  L'Annamite,  naturellement  si 
peu  religieux,  est  parfaitement  tolérant.  Mais,  à  cause 
des  agissements  des  missionnaires,  il  en  vient  à  détester 
l'Annamite  chrétien,  pour  des  raisons  d'ordre  écono- 
mique :  appuyé  toujours  par  le  missionnaire,  souvent 
par  les  autorités,  l'Annamite  chrétien  lui  fait  tous  les 
torts,  lui  vole  son  bien,  sa  rizière.  Un  des  moins  mau- 
vais journaux  du  Tonkin  publiait,  en  décembre  1900, 
un  article  exprimant  la  crainte  qu'un  mouvement  de 
Boxeurs  annamites  n'éclatât  bientôt  au  Tonkin,  pro- 
voqué, comme  le  mouvement  des  Boxeurs  chinois,  par 
les  agissements  de  la  Mission.  Ce  sont  les  représen- 
tants de  la  religion  d'amour  qui  introduisent  ce  violent 
courant  de  haine  dans  une  population  païenne  excep- 
tionnellement douce  et  pacifique. 


Je  ne  pardonne  pas,  mon  cher  Péguy,  aux  mission- 
naires le  mal  qu'ils  font  à  la  France  en  provoquant 
ainsi  un  soulèvement  des  indigènes.  Je  ne  leur  pardonne 
pas  le  mal  qu'ils  font  aux  Annamites.  Nulle  part  on 
n'est  aussi  dur  et  méprisant  pour  l'indigène  qu'à  la 
Mission.  A  un  résident  de  mes  amis,  actif  et  dévoué, 
un  missionnaire  disait  qu'il  ne  comprenait  pas  qu'on 
prît   des   mesures  pour   arracher  les  indigènes    à    la 

69 


Félicien  Challaj'e 

variole  :  «  C'est,  disait-il,  un  moyen  providentiel  destiné 
à  empêcher  le  trop  grand  accroissement  de  la  popu- 
lation. »  Sans  doute,  en  créant  la  variole,  Dieu  lit  bien 
ce  qu'il  lit,  comme  en  créant  le  rotin.  Nulle  part  autant 
qu'à  la  Mission,  on  n'est  acharné  partisan  de  l'adminis- 
tration directe,  adversaire  décidé  de  l'accord  avec  les 
cours  indigènes,  païennes,  avec  les  mandarins,  incon- 
vertissables.  Si  nos  administrateurs  ont  commis  dès  le 
début  la  faute  immense  d'essayer  de  remplacer  le  pro- 
tectorat loyal  par  un  gouvernement  à  l'européenne, 
c'est  souvent  parce  que,  dans  leur  ignorance,  ils  ont 
suivi  les  conseils  du  missionnaire,  intéressé  à  créer 
l'hostilité  du  fonctionnaire  français  et  du  lettré  indigène. 
—  La  Mission  continue  à  appuyer  de  ses  forces  très 
puissantes  toutes  les  tentatives  dirigées  contre  les 
libertés,  la  dignité,  la  civilisation  traditionnelle  des 
Annamites. 

La  tâche  la  plus  urgente  qu'ait  à  accomplir  la  Répu- 
blique française  en  Indo-Chino,  c'est  de  mettre  un  terme 
aux  brutalités  des  Européens  de  là-bas  et  en  même 
temps  aux  agissements  malhonnêtes  et  haineux  des 
missionnaires.  A  cette  condition  seulement  cessera 
d'apparaître  ironique,  ridicule  et  cruelle  la  devise  affi- 
chée sur  les  murs  des  écoles  indigènes  :  «  Aimez  la 
France  qui  vous  protège.  » 

Félicien  Challave 


Nous  publierons  du  même  auteur  dans  un  prochain 
cahier  :  La  Russie  vue  de  Vladivostock,  journal  d'un 
expulsé. 


LA  GREVE 


Plusieurs  erreurs  de  texte  ont  passé  dans  le  sixième 
cahier.  En  particulier 

Page  i6,  troisième  ligne,  au  lieu  de  avec  V artilleur, 
on  doit  lire  a^?ec  Voutilleur. 

Même  page,  ligne  19,  un  peu  démonté  fait  partie  du 
texte  et  n'est  pas  un  jeu  de  scène.  Ainsi 

Lantier.  — Un  peu  démonté,  je  ne  sais  quoi  répondre. 

Même  page,  dernier  mot,  et  commencement  de  la  17, 
au  lieu  de  simplem,  on  doit  lire  simplet. 

Page  23,  quinzième  ligne,  au  lieu  de  à  la  cote,  on 
doit  lire  à  la  cote. 

L'auteur  a  été  fort  mécontent.  Il  a  bien  fait.  J'aime 
qu'un  auteur  se  passionne  pour  son  texte. 

Il  faut  seulement  se  partager  les  responsabilités. 

L'artilleur  était  dans  la  copie.  J'ai  laissé  passer, 
parce  que  j'ai  supposé  que  c'était  un  surnom,  un  ouvrier 
qu'on  surnommait  l'artilleur. 

Un  peu  démonté  n'était  pas  du  jeu  de  scène.  Il  était 
du  texte.  C'est  le  metteur  en  pages  qui,  distribuant  la 
copie  aux  compositeurs,  l'a  mis  dans  les  jeux  d'un  coup 
de  crayon  bleu. 

Simplet,  dans  le  texte.  C'est  le  correcteur  qui  a  mis 
simplem.  Il  a  pensé  qu'il  ne  s'agissait  pas  de  simplet, 
mot  vieux  français,  mais  du  mot  d'argot  simplem, 
abréviation  de  simplement.  Il  m'a  dit  que  le  ton 
général  de  la  pièce  indiquait,  demandait  cette  correc- 
tion. Il  pensait  que  Lantier  ne  connaît  pas,  ou  n'emploie 
pas  simplet.  Je  me  suis  rendu  à  ses  raisons. 

71 


septième  cahier  de  la  troisième  série 

Il  faut  savoir  que  si  le  metteur  en  pages  ne  touchait 
pas  à  la  copie  qu'on  lui  apporte,  on  obtiendrait  les 
résultats  les  plus  extraordinaires  ;  et  si  le  correcteur  ne 
touchait  pas  aux  épreuves,  il  resterait  les  fautes  les 
plus  in^Taisemblables. 

La  copie  n'est  jamais  absolument  propre,  la  copie  ne 
se  suflit  jamais  absolument  à  elle-même.  Si  bien  établie 
qu'elle  soit,  il  reste  toujours  des  fautes,  souvent  les 
fautes  d'orthog^raphe  les  plus  grossières.  Non  pas  que 
les  auteurs  ne  sachent  pas  l'ortliographc.  Ils  la  savent 
presque  toujours.  Mais  ils  font  des  lapsus.  Il  y  a  des 
coquilles  de  manuscrit  comme  il  y  a  des  coquilles  de 
t5'pogra|)hic.  Elles  échappent  souvent  au  lecteur.  Com- 
bien de  nos  abonnés  se  sont  avisés  que  Téry  écrit 
sibyllin  sybillin.  Je  n'en  conclus  pas  que  Téry  ne  sait 
pas  l'orthographe,  ni  que  nos  abonnés  ne  savent  pas 
lire.  J'en  conclus  qu'il  faut  être  prudent. 

Maurice  Kahn  veut  bien  me  signaler  que  dans  la 
lettre  de  Maurice  Bouchor  on  doit  lire  ligne  7  iXi^  la 
lettre,  au  lieu  de  scène  des  Ihuards,  scène  des 
Bavardes  ; 

ligne  12  de  la  lettre,  au  lieu  do  t//.  hi  ; 

ligne  i3  de  la  lettre,  au  lieu  de  Grégoire,  Griiifroire. 

Kahn  est  plus  familiarisé  que  moi  avec  l'écriture  de 
Maurice  Houclior,  qui  n'est  pas  familière.  J'avoue  que 
je  ne  connaissais  pas  la  scène  des  Bavardes.  Mais 
tout  le  monde  à  l'imprimerie,  moi-même,  connaissions 
Gringoire.  Nous  croyions  tous  avoir  composé,  lu, 
corrigé  Gringoire.  Il  faut  faire  attention. 

Le  Gérant  :  Charlks  Pkgi'v 
Ce  cnhicr  a  rlr  composé  et  lire  au  tarif  <los  ouvriers  syndi(|ués 
Improikhik  ob  SuaESNES  (E.  Paten,  adminlstratcun.  9.  rue  du  Pont.  —  5467 

II 
C 


Nous  avons  en  vente  à  la  librairie  des  cahiers  : 

Jean  Jaurès.  —  Études  Socialistes,  un  volume  de 
Lxxvi  +  276  pages,  édité  par  la  Société  d'Editions 
littéraires  et  artistiques,  librairie  Paul  OUendorff,  un 
volume  à  trois  francs  cinquante. 

L'avertissement  que  l'on  a  pu  lire  dans  le  quatrième 
cahier  de  la  troisième  série  n'a  pas  été  réimprimé  dans 
l'édition  Ollendorlf. 

Jean  Jaurès.  —  Action  Socialiste,  première  série, 
le  Socialisme  et  V Enseignement,  le  Socialisme  et  les 
Peuples,  un  volume  in-iS  de  56o  pages,  édité  par  la 
librairie  Georges  Bellais,  devenue  la  Société  Nouvelle 
de  Librairie  et  d'Edition,  un  volume  à  trois  francs 
cinquante. 

Le  troisième  cahier  de  la  troisième  série  a  été 

Georges  Sorel.  —  De  l'Église  et  de  l'État,  frag- 
ments I  franc 
Ment  de  paraître  à  la  librairie  Jacques,  en  vente  à  la 

librairie  des  cahiers  : 

Georges  Sorel.  —  Essai  sur  l'Église  et  l'État, 
édition  complète,  un  volume  in-octavo  de  64  pages 

2  francs 
Extrait   de    la  Revue  Socialiste,    août,    septembre, 

octobre  1901. 

Le  deuxième  cahier  de  la  troisième  série  est 
Charles  Guieysse.  —  Les  Universités  populaires 
et  le  mouvement  ouvrier  /  franc 

Les  cahiers  ont  publié  dans  leur  deuxième  série 
Antonin  Lavergne.  —  Jean  Goste  ou  l'Instituteur 
de  village,  un  roman  3  irancs  00 

Dans  ses  deux  premiers  numéros  hebdomadaires  le 
nouveau  Mouvement  Socialiste  a  publié  de  M.  Maxime 
Leroy  une  étude  :  /«  Propriété  individuelle  et  le  Code 
civil,  réponse  aux  Études  Socialistes  que  nous  avons 
pid)Iiées  de  Jayrès. 

Dans  les  mêmes  numéros  le  Mouvement  a  commencé 
à  pul)lier  les  Tisserands,  de  Hauptmann,  cinq  actes, 
traduit  par  Jean  Thorei. 

Dans  la  partie  Art  et  Littérature,  dirigée  par  Lucien 
Besnard,  nous  avons  trouvé  l'éreintemcnt  de  Barnum  et 
Bînlcv  que  Ions  les  honnêtes  gens  ;ilt«^n(hii('nf . 


Roik'  Salonir  a  commencé  à  envoyer  de  la  copie  à 
Jean-Pii'rrr. 

Nous  avons  publié  dans  le  cinquième  caiiier  de  la 
Iroisièine  série,  quatrième  papre  de  la  couverlure.  le 
choix  (le  livres^que  Jean- Pierre  avait  lait  cette  année 
pour  les  étrennes.  Jean-Pierre  a  dans  son  numéro  'i  du 
premier  janvier,  ajouté  les  livres  suivants.  Ces  livres 
sont  en  vente  à  la  librairie  des  cahiers. 

Docteur  L.  Azoï  lay.  —  Oh!  les  jolies  histoires  d'ani- 
maux, album  de  j)lanclu's  en  c'«»uleuis       "i  liants  ."m» 
lin  I)  Isi.Y.  —    Les  petits   Katapans   de   la   reine 
Ortie,  illustrations  de  nK.\.iA>ti\  Hahuk.  album 

5  l'rancs 
DicKKNs.  —  L'Ami  commun,  2  \ olmues 

(luupic     I    franc 
Dickens.  —  Bleak-House,  2  volumes 

(luujuc     1    franc 

Miss  Cummins.  —  L  Allumeur  de  réverbères 

I   franc 
Curhi:u-Hell.  —  Jane  Eyre,  2  volumt  s 

(■lia((ue     I    franc 

Anatole  Fhance.  —  Le  crime  de  Sylvestre  Bonnard 

i  francs  ."x» 
Anatole  I'iianck. —  Le  livre  de  mon  ami  "i  francs  .')o 
Demoldeh.  —  Le  cœur  des  pauvres  "^  francs  .m) 
G.  Lenothe.    —  Vieilles    maisons,  vieux   papiers 

S  francs 
Vn.ToH  IIi  «.<).  —  Quatre-vingt-treize,  ri»man 

brotlif     "i  francs  .x) 

Xfiiis  sommes  heureiLX  d'annoncer  à  nos  abonnés  de 
Paris  et  à  nos  abonnés  de  proK'ince  f/ni  sont  de  /tassaf:^^' 
(/ne  le  restaurant  coo/tératiJ\  an  coin  (te  la  rue  du  Som- 
merard  et  de  la  rue  Thénard,  a  fait  elfectuer  dans  ses 
locaux  iiiirrandissement  depuis  l/tni/te^ips  attendu  et 
impatie'iitnent  demandé.  J  n  ^nntari'  util.'  <i  été  mnforée 
environ  des  deux  tiers. 

\ims  ai'ftns  reçu  de  M .  (iustace  Téry  une  réponse  au 
sixiénie  cahier. 

\ous  avons  donné  le  bon  à  tirer  après  corrections 
pour  deu.x  mille  exemplaires  de  ce  septième  cahier  le 

jt'iidi     I  il   iiiin'irr     i  tfOU. 


HUITIÈME     CAHIER      DE     LA    TROISIÈME    SÉRIE 
BERNARD   LAZARE 

L'OPPRESSION  DES  JUIFS 

DANS   L'EUROPE  ORIENTALE, 


LES  JUIFS  EN  ROUMANIE 


CAHIERS    DE    LA  QUINZAINE 

paraissant  vingt  fois  par  an 

PARIS 

8,  rue  de  la  Bonbonne,  au  rez-de-chaussée 


Nous  or/^-anisons  patiemment  notre  sennce  de  librai- 
rie. Ayant  remarqué  depuis  quelques  mois  que  Von  nous 
commandait  souvent  des  Kueiitslcr-Mono}^raphien  de 
Kndck/uss,  nous  avons  commencé  à  en  avoir  d'avance. 

Les  monog-raphies  inscrites  au  dernier  catalogue  sont 
les  suivantes  : 

Hejfas.  Heinlioltl  Lcibl  Scliinkrl 

Botlict'Ui  l.cnbutli.  ScliAvind.  M.  a. 

Itiirnc-Jonrs  Lconaidi  (la  Viiui  Slccn.  Jan,  uiul 

(]an<»va  l^irlM-nnanii  riM-rl><»irli 

CliodoNvit'C'ki  Maiilr^iia  Sluck 

(]oi'r('j;<i:i<)  Mcinliiiy:  Tj'iiitTs  d.  j. 

Dcfnffjfer  Mcii/cl  Tlirrhorcli  iind  .laii 

Diircr  Millrl  (u.  Housscaii)       Stcen 

van  l)\(k  Miclnlanjfclo  Tlioina 

van  Kyck.  HuImmI  Munkacsy.  M.  v,  Tlior\vaIds«>n 

und  .lan  Murillo  Tii'polo 

(K'l)liaidt.  K.  V.  A  an  Osladc  Tint(>r«lto 

(lliirlandajo  Adiiarn  nnd  Isack  Tizian 

(iiollo  IMnluricchio  Va<ili<*r 

liais,  l'ran/  l'irll  Vt'il.  lMiili(»i) 

Ihikomcr  Hallacl  Velazipiez 

Ilolhtin.  d.  J.  Hcnduandt.  Voroncsc 

Kaulbaclt    1'.  A.  v.  Hdlirl  Yrrroochio 

KliHirri-  Uiclitcr.  Lndwij;  Wallran 

Konrp  H<)iisstaM(ii.Millfl)  Wrn'scl»lsrliai:in 

Kuaiis  Hiditiis  Wciiu'r.    A.   v  . 


/*armi  ces  monograpliies   nous  avons  d'avance  à   la 
librairie  des  cahiers  : 

r.oltici'lli                         (.iolto  nciMlti-aiidt 

Hunic-.jojii  -                  ilaU.  l'ran/  RmIkhs 

C.anoAa                           llollxin,  d.  j.  IrnuTs  «l.  j. 
('."•nr^^rio                       |.r<>iiar<li  da  \  iiici      Tliorw  aldsjii 

Diinr                               Manlr<,'iia  Ti/ian 

\  AU   l)\rk                      Miilnlan^M'lo  \rlas«|nrz 

van  l'.vck.  llulnii      Munkacsy  \rrMn«'Nr 

und  Jan                       Mniillo  W  atlcau 
C.hirlandajo                  Kall'arl 


Du  même  auteur,  en  vente  à  la  librairie  des  cahiers 


Le  Miroir   des  Légendes,  i8<)2.   —  Lcmerre,    chez 
P.-V.  Stock,  un  volume  3  francs  5o 

L'Antisémitisme,  son  histoire  et  ses  causes.  1894. 
—  Cliaillcv,  chez  V.-\.  Stock,  un  volume      3  francs  5o 

Figures  contemporaines,  i8()5.  —  i*errin,  un  volume 

3  francs  5o 

Les  Porteurs  de  Torches,  189;.  —  Colin,  un  volume 

'3  francs  5o 

La  Porte  d'Ivoire,   i8<)7.  —   Colin,  un  volume 

3  francs  5o 


En  collaboration  avec  Ephra'im  Mikhacl  : 

La  Fiancée  de  Corinthe,  légende  dramatique  en  trois 

actes,  18S8.  —  Camille  Dalou,  chez  Stock,  un  volume 


Du  même  auteur 


Lettres  prolétariennes.  —  I.  ANTISÉMITISME  ET  RÉVO- 
LUTION, mars  1895.  —  Réimprimé  chez  Stock,  une  bro- 
chure .  o  franc  10 

CONTRE  L'ANTISÉMITISME.  —  Histoire  d'une  polémique, 
1896.  —  Stock,  une  brochure  o  franc  5o 

HISTOIRE  DES  DOCTRINES  RÉVOLUTIONNAIRES.  —  Leçon 
d'ouverture  faite  le  16  décembre  1895  au  Collège  libre  des 
Sciences  sociales,  extrait  du  Devenir  Social,  numéro  de 
janvier  1896.  —  Giard  et  Brière,  un  tirage  à  part    o  franc  5o 


Du  même  auteur 


UNE    ERREUR    JUDICIAIRE 

LA  VÉRITÉ  SUR  L'AFFAIRE  DREYFUS,  novembre  iS./).  ^ 
Bruxelles,  deux  premières  éditions  aujourd'hui  épuisées. 
Réimprimé  chez  Stock,  i8«)7.  une  brochure  o  franc  5o 

L'AFFAIRE  DREYFUS.  —  Deuxième  Mémoire  avec 
tics  Kxpcrlisos  d'I-^criliircs  tlo  MM.  Crépioux-Janiin, 
Gustave  Bridier,  A.  do  Rougemonl,  Paul  Moriaud. 
Ed.  de  Marncllo,  Wallcr  de  Gray  Birch,  Thoinas- 
llcnry  Gurrin,  J.-lIolt  Schooling,  l)avid-N.  Carvalho, 
etc.  Octobre  1897.  —  Stock,  un  volume        3  francs  00 


COMMENT  ON  CONDAMNE  UN  INNOCENT.  —  L'acte  daccn- 
sdlion  contre  le  aipitaine  Drcyjus.  Janvier  i8<)8. — Stock, 
une  brochure  o  franc  5o 


Du  même  auteur  en  préparation 

pour  les  Cahiers  de  la  Quinzaine 

Sionisme  et  Assimilation 


en  librairie 
Le  Fumier  de  Job,  un  volume  à  3  francs  5o 

La    Superstition  chrétienne  du  meurtre    rituel 
Une  histoire  économique  des  Juifs 


Un  des  tout  prochains  cahiers  sera  du  même  auteur 

L'Oppression  des  Juifs  dans  l'Europe  orientale.  - 
LES  JUIFS  EN  RUSSIE. 


HUITIÈME    CAHIER     DE    LA    TROISIÈME    SÉRIE 
BERNARD   LAZARE 

L'OPPRESSION  DES  JUIFS 

DANS   L'EUROPE  ORIENTALE 

LES  JUIFS  EN  ROUMANIE 


0 


ÉDITIONS  DES  CAHIERS 

PARIS 

8,  rue  de  la  Bonbonne,  au  rez-de-chaussée 

1 


L'oppression  des  Juifs 

dans  l'Europe  orientale 


H. 


I 


INTRODUCTION 


Il  y  a  seulement  trente-cinq  ans  que,  dans  l'Europe 
occidentale,  les  Juifs  ont  été  émancipés  complètement. 
Si,  la  première,  en  France,  l'Assemblée  Constituante 
avait,  le  27  septembre  1791,  proclamé  cette  libération 
et  fait  un  citoyen  de  l'esclave  séculaire,  ses  droits 
ne  furent  définitivement  reconnus  qu'en  1860  en  Angle- 
terre, en  1864  en  Allemagne,  en  1866  en  Italie,  —  en 
1870  à  Rome,  —  et  en  1867  en  Autriche-Hongrie.  La 
conception  théologique  du  déicide  condamné  à  un 
éternel  servage  avait  disparu  pour  faire  place  à  une 
conception  du  droit  indépendante  des  catégories 
religieuses,  mais  ce  n'avait  pas  été  sans  résistance  et, 
en  Allemagne,  par  exemple,  de  1820  à  i85o,  on  voulait 
éloigner  les  Juifs  des  fonctions  de  l'État,  celui-ci  étant 
considéré  conmie  fondamentalement  chrétien. 

Dès  lors,  et  par  le  fait  même  de  cette  transformation, 
l'idée  qu'on  se  faisait  du  Juif  changea.  Jusqu'alors,  ce 
que  l'Église  appelait  son  obstinatio  le  mettait  en  dehors 
de  la  cité  du  Christ;  désormais,  dans  cette  Europe 
moderne  qui  se  constituait  sur  le  principe  des  nationa- 
lités, on  le  considérera  comme  un  étranger,  sans  que, 
pourtant,  le  point  de  vue  du  théologien  ait  disparu,  bien 
au  contraire,  mais  il  n'est  plus  exposé  ouvertement.  Si 
la  pensée  de  la  réaction  cléricale  est  la  reconstitution 

II 


Bernard  Lazare 

de  rÉtat  chrétien,  elle  la  dissimule  sous  un  traditiona- 
lisme national  qui,  moins  brutalement  choquant,  est 
susceptible  de  rallier  un  plus  grand  nombre  d'adhé- 
rents. Le  fait  n'en  subsiste  pas  moins,  et  il  apparaît 
d'une  façon  manifeste  dans  l'antisémitisme  contempo- 
rain. En  quoi  celui-ci  diffère  de  l'ancien  antisémitisme, 
c'est  ce  qu'il  convient  d'examiner  brièvement. 

Avant  l'émancipation,  l'antisémitisme  était  surtout 
juridique.  Les  Juifs  étaient  soumis  à  une  législation 
issue  du  droit  romain  que  l'Église  avait,  en  le 
modifiant,  selon  les  circonstances  et  la  qualité  de  ceux 
auxquels  on  pouvait  l'appliquer,  imposé  primitivement 
au  monde  barbare,  et  dont  les  nations  moilernos 
avaient  hérité.  D'abord  strictement  renfermé  sur  \c 
terrain  de  la  controverse  religieuse,  l'antisémitisme 
scripturaire  s'était  élargi.  A  mesure  que  se  formait 
dans  les  sociétés  chrétiennes  une  classe  moyenne 
nationale,  il  était  devenu  son  auxiliaire  dans  la  hitte 
entreprise  quand,  dôs  sa  formation,  elle  était  entrée  en 
concurrence  avec  les  Juifs,  en  partie  détenteurs,  dans 
des  organisations  agricoles,  du  rôle  d'intermédiaires 
aussi  bien  (jue  de  celui  d'artisans.  Puis,  cet  antisémi- 
tisme scripturaire  qui  n'avait  fait  pendant  des  siècles 
que  corroborer  ou  justifier  la  législation,  et,  en  certains 
cas,  l'avait  amenée  à  préciser  certains  points  de  détail, 
avait  à  peu  près  disparu,  la  victoire  étant  gagnée.  Ses 
quelques  représentants  au  dix-huitième  siècle  lui  avaient 
«hmné  pour  ainsi  dire  un  caractère  historicjue  ou  réca- 
pitulatif. Les  pamphlets  se  comptent,  il  n'en  paraîl 
plus  en  France,  et  le  plus  haineux  «le  ceux  qui  se 
publient  en  Allemagne,  le  Judaïsme  dévoilé,  d'Eisen- 

12 


INTRODUCTION 

menger,  fut  interdit  par  l'empereur  Léopold  II,  sans 
qu'aucune  protestation  se  produisît.  Du  reste,  depuis 
le  seizième  siècle,  depuis  Reuchlin  combattant  contre 
les  dominicains,  les  Juifs  avaient  trouvé  des  défenseurs, 
des  apologistes  même,  et  le  mouvement  qui  devait 
aboutir,  à  la  veille  de  la  Révolution,  aux  écrits  de 
Mirabeau  et  de  Grégoire  en  faveur  de  l'émancipation 
des   Juifs,    avait  eu  de  nombreux  initiateurs. 

Pendant  la  première  moitié  du  dix-neuvième  siècle, 
l'antisémitisme  doctrinaire  se  réveilla.  Le  Juif  libéré 
devint  pour  l'Église  le  symbole  de  sa  défaite,  elle 
affecta  de  l'en  tenir  pour  responsable,  alors  que  son 
rôle  dans  la  bataille  avait  été  nul,  et  c'est  par  lui,  qu'à 
plusieurs  reprises,  elle  entama  la  lutte  contre  l'Etat 
laïque.  A  dater  de  ce  moment,  l'antisémitisme  a  un 
but  :  faire  revivre,  en  l'adaptant  aux  nécessités  pré- 
sentes, l'ancienne  législation  restrictive  contre  les  Juifs. 
Si  ceux  qui  le  professent  nient  être  poussés  par  un 
sentiment  d'hostilité  envers  la  foi  juive,  et  s'il  est  vrai 
que  désormais  les  causes  religieuses  sont  subordonnées 
aux  causes  économiques,  alors  qu'elles  les  dominaient 
jadis,  seules  ces  causes  religieuses,  en  ravivant  la 
force  encore  vivace  des  préjugés  vieux  de  deux  mille 
ans,  peuvent  exaspérer  les  raisons  tirées  de  la  concur- 
rence ou  du  protectionnisme  chauvin.  Seules,  elles 
seraient  capables  de  faire  aboutir  l'antisémitisme 
théorique  en  le  traduisant  en  loi.  L'Europe  occidentale 
verra-t-elle  un  tel  recul?  Il  est  incontestable  qu'elle  y 
tend  et,  en  1901,  on  a  vu  la  Diète  bavaroise  adopter  par 
77  voix  contre  5i  la  proposition  d'un  député  du  centre 
catholique,  limitant  le  nombre  des  juges  Israélites  en 

i3 


Bernard  Lazare 

Bavière.  C'est  là  un  fait  isolé,  ce  n'en  est  pas  moins 
un  symptôme,  et  nous  avons  sous  les  yeux  l'exemple 
de  ce  que  peut  produire  le  système  quand  il  est  rigou- 
reusement applique.  Dans  deux  pays  de  l'Europe  orien- 
tale, le  droit  en  est  encore  à  ce  stade  de  son  dévelop- 
pement où  on  ne  le  sépare  pas  d'une  religion  déterminée; 
dans  deux  pays,  le  Juif  est  placé  encore  sous  le  régime 
des  lois  d'exception  :  ce  sont  la  Russie  et  la  Roumanie. 
Dans  le  premier,  il  est  vrai,  la  liberté  n'est  pas,  et  le 
droit  est  nié  tous  les  jours;  dans  le  second,  la  liberté 
est  inscrite  dans  la  Constitution  avec  le  droit  pour 
tons,  sans  distinction  de  croyances,  et  c'est  à  l'aide  d'un 
artillce  que  le  Juif  est  frappé.  C'est  dans  ces  deux  pays 
que  je  veux  montrer  la  condition  des  Israélites,  leur 
état  économique,  tel  (pie  font  amené  leurs  coutumes 
religieuses,  leur  vie  sociale  et  la  situation  juridi(j[ue  où 
ils  ont  été  et  sont  toujours  placés.  J'examinerai  ensuite 
les  solutions  à  apporter  et  s'il  en  est  qui  soient  indé- 
pendantes des  cliangements  à  opérer  dans  l'état  poli- 
tique et  éconoiuique  de  ces  pays  mêmes. 


LES  JUIFS  EN  ROUMANIE 


11  y  a  toute  une  littérature  polémique  sur  la  Question  juive 
en  Houinauie  et  la  bibliographie  en  serait  très  longue  à  établir.  Je 
me  borne  à  renvoyer  le  leclcur  à  quelques  ouvrages  fondamen- 
taux, historiques  ou  juricliciues,  et  à  (juelques  récentes  études.  La 
législation  roumaine  contre  les  Juifs  a  été  classée  par  Edmond 
Sincerus  :  Les  Juifs  en  Roitiuanie  (J.oudrcs.  Macmillan  and  Co,  1901), 
elle  a  été  étudiée  par  Bluntschli  :  I)er  Slaat  Rumaenien  iind  das 
Jiechtsverhaeltniss  der  Jiiden  in  liunmenien  (Berlin.  1S79).  L'histoire 
des  Juifs  roumains  a  été  excellemment  résumée  par  le  docteur 
E.  Schwarzfeld  dans  deux  articles  publiés  par  VAnierican  Jeiinsh 
Yearbook,  1901-11K)2  (Philadelphie.  1901).  On  peut  aussi  consulter  le 
travail  de  M.  J.  Plolke  :  Les  Juifs  roumains  sous  le  prince  et  roi 
Charles  (une  traduction  française  en  a  été  publiée  par  rAurore, 
octol)ie-novembre  1901)  et  le  Mémoire  de  l'Association  générale  des 
LsracUtes  indigènes,  présenté  d  S.  M.  le  Roi,  au  Gouvernement  et  au 
Parlement,  en  avril  189.'i  (une  traduction  française  a  paru  dans  le 
Siècle  des  11.  15  et  IG  mars  1901). 


LES  JUIFS  EN   ROUMANIE 


Le  sentiment  antisémite  en  Roumanie  se  fondant  en 
partie  sur  la  théorie  que  le  Juif  est  im  nouveau  venu 
au  milieu  des  descendants  des  Daces,  il  est  bon  d'ex- 
poser préalablement  l'histoire  des  communautés  juives 
dans  les  principautés  de  Moldavie  et  de  Valachie.  Cela, 
non  dans  le  but  de  rechercher  ce  qui  dans  la  pensée 
des  nationalistes  serait  «  un  titre  de  noblesse  »,  mais 
seulement  pour  montrer  comment  ces  groupements  ont 
pu  participer  au  développement  économique  du  pays 
dans  lequel  ils  étaient  fixés. 

La  légende  raconte  que  les  Juifs  vinrent  en  Dacie  aux 
temps  mythiques  de  Décébale,  sous  Domitien.  En  réa- 
lité, comme,  dès  les  premiers  siècles  de  l'ère  chrétienne, 
des  colonies  Israélites  s'étaient  établies  sur  les  bords 
de  la  mer  Noire,  quelques  individus  purent  venir 
jusqu'au  Danube,  de  même  qu'il  en  vint  au  huitième 
siècle,  après  la  conversion  des  Khazares.  Sous  la  domi- 
nation des  princes  galiciens,  les  anciennes  villes  de 
Ijerlad  et  de  Galatz  accueillirent  des  Juifs,  mais  il  n'y 
eut  une  pénétration  réelle  qu'au  treizième  siècle,  sous 
le  règne  de  Radu  Negru  (Rodolphe  le  Noir),  et  surtout 
au  quatorzième  siècle,  sous  Vladislav  Basarab,  lorsque 
les  Juifs,  chassés  de  Hongrie  par  Louis  le  Grand,  se 
réfugièrent  dans  l'hospitalière  Pologne,  et  en  Valachie. 

17 


Bernard  Lazare 

Au  moment  de  la  fondation  de  la  principauté  de  Mol- 
davie (1348),  ils  habitaient  déjà  certaines  localités, 
d'autres  allluèrent  à  ce  moment-là,  et  sous  Roman  I" 
(l'igi)  et  Alexandre  le  Bon  (1401)  ils  obtinrent  d'assez 
nombreux  privilèges.  Leur  histoire,  comme  celle,  de 
leurs  frères  de  Valachie,  est  fort  obscure,  elle  est  mar- 
quée par  quelques  massacres  et  quelques  persécutions, 
comme  celles  qu'ils  subirent  —  en  môme  temps  que  les 
Tziganes,  les  Turcs  et  les  Payens  —  sous  le  règne  de 
Vlad  l'empaleur  (140G),  en  Valachie.  Les  princes  mol- 
daves les  traitèrent  avec  plus  de  bienveillance,  notam- 
ment Klicnne  le  Grand  (l'î^^j),  qui,  de  ses  incursions  en 
Pologne,  ramena  un  grand  nombre  de  prisonniers  juifs 
qu'il  établit  en  Moldavie.  C'est  d'ailleurs  par  la  Pologne 
qu'arriva  la  plus  grande  partie  des  Juifs,  au  seizième 
siècle,  par  exemple,  et  surtout  au  dix-septième,  au  mo- 
ment où  l'insurrection  dos  cosaques  de  Climielnitzky 
et  les  tueries  qui  la  signalèrent  bouleversaient  et  disper- 
saient les  communautés  juives.  Une  partie,  il  est  vrai, 
retourna  en  Pologne  quand  Timush,  (ils  de  Chmielnilzky, 
vint  en  Moldavie,  jusque  sous  les  murs  de  Jassy 
(iG.52).  Sur  cette  terre  moldo-valaque  ce  fut  im  va- 
et-vient  constant  de  Juifs,  favorisés  ou  maltraités, 
appelés  ou  chassés;  soit  qu'on  essayât  de  les  convertir, 
comme  Matliieu  Basabab  le  tenta  en  ^'alachic  (iO'i"3),  en 
accordant  des  dignités  à  ceux  qui  embrassaient  le 
christianisme,  soit  qu'on  étendît  leurs  droits  comme  le  lit 
Constantin  Brancovan  (ir>8t)).  Au  connnencement  du 
dix-huitième  siècle,  ils  sont  dans  un  grand  nombre  de 
villes,  et  les  boïards  moldaves  les  appellent  pour  fonder 
des  bourgs  sur  les  territoires  dépeuplés,  faisant  avec 
eux  des  contrats  par  lesquels,  en  échange  de  privilèges 

18 


LES   JUIFS   EN    ROUMANIE 

et  SOUS  peine  d'un  onéreux  dédit  en  cas  de  non  exécu- 
tion, les  Juifs  s'engagent  à  amener  dans  les  nouveaux 
bourgs  un  nombre  déterminé  de  familles.  Ils  sont,  dès 
lors,  commerçants  intermédiaires  entre  les  pays  otto- 
mans, la  Pologne  et  la  Russie,  et  une  classe  d'artisans 
assez  importante  s'est  constituée. 

C'est  seulement  en  ce  temps  qu'on  voit  naître  une 
littérature  antisémitique,  purement  théologique  et 
fondée  sur  le  préjugé  religieux.  Comme  il  n'existe  au- 
cune industrie,  aucun  commerce,  aucimi  art  nationaux, 
les  raisons  économiques  sont  nulles;  elles  ne  pourraient 
naître  que  dans  les  villages  si,  auprès  du  paysan,  les 
Juifs  venaient  concurrencer  les  grands  propriétaires 
terriens;  mais,  déjà,  on  ne  les  laisse  pas  s'établir 
hors  des  villes.  Ce  n'est  donc  pas  le  Juif  trafiquant 
qu'attaquent  les  pamphlets,  c'est  encore  le  déicide, 
celui  auquel  une  vieille  superstition  eucharistique,  vi- 
vante encore  parmi  les  peuples  chrétiens  les  plus  civi- 
lisés, imputa  l'usage  du  sang  chrétien  dans  des  céré- 
monies rituelles.  Ces  accusations  de  meurtres  d'enfants, 
se  multipliant  en  raison  du  fanatisme  ambiant,  se  pro- 
duisirent avec  fréquence  dans  les  premières  années  du 
dix-neuvième  siècle,  quand  la  Roiunanie  tomba  sous  la 
domination  des  princes  phanariotes.  Ce  fut  à  tel  point, 
qu'en  Valachie,  Constantin  Ypsilanti  (i8o4)  adressa  un 
rescrit  au  métropolite  lui  demandant  une  encyclique 
qui  déclarât  fausses  ces  imputations  ;  démarche  vaine, 
puisqu'elles  avaient  leur  source  dans  la  propagande 
faite  par  le  clergé  lui-même. 

Les  Juifs  subirent  dès  lors  le  contre-coup  de  tous  les 
événements  qui  eurent  les  Principautés  pour  théâtre. 

19 


Bernard  Lazare 

Pendant  l'occupation  russe,  les  artisans  et  commerçants 
furent  frappés  de  taxes  spéciales  et  quand,  en  1S12,  les 
Kalmouks  entrèrent  à  Bucarest,  ils  saccagèrent  prin- 
cipalement le  quartier  juif,  massacrant  les  enfants 
qu'ils  portaient  en  trophée  aux  pointes  de  leurs  lances. 
En  1821,  le  chef  de  Vllétairie  amicale,  Alexandre 
Ypsilanti,  fomentant  l'insurrection  contre  le  Turc,  après 
avoir  franchi  le  Pruth  avec  Georges  Canlacuzèneet  une 
petite  armée,  lança  un  appel  aux  Daces,  déclarant  qu'il  ne 
voulait  que  traverser  la  Moldo-Valachie  pour  aller  en 
Grèce.  Les  boïars  et  les  paysans  roumains,  opprimés  par 
les  phanariotes,  ne  bougèrent  pas,  et  laissèrent  les  trois 
paclias  de  Viddin ,  de  Silistrie  et  de  Braïla  battre 
Ypsilanti  et  le  repousser  en  Autriche.  Mais  les  Hétai- 
ristes  ne  crurent  pouvoir  mieux  faire,  i)Our  piéluder  à 
la  libération  de  la  Grèce,  que  de  massacrer  les  Juifs. 
Guidés  par  les  moines  grecs  de  Moldavie,  ils  vengèrent 
leur  défaite  sur  un  troupeau  désarmé  dont  le  sang 
coula  à  Ilots.  Avec  le  rétablissement  des  princes  indi- 
gènes, la  situation  des  Juifs  s'améliora,  soit  pendant  les 
règnes  qui  s'écoulèrent  sous  le  protectorat  russe,  soit 
même  dans  les  premiers  tem[)s  de  la  cami)agne  d'union 
entre  la  ^'alachie  et  la  Moldavie.  Si  d'une  part,  en'iS^S, 
<|uel<pies  mesures  étaient  i>rises  contre  les  Israélites, 
d'autre  part,  en  cette  même  année  i8.|8,  le  comité 
de  régénération  roumaine  inscrivait  tians  son  pro- 
gramme l'émancipation  des  Israélites  et  l'égalité  des 
droits  politi(pies  pour  les  citoyens  de  toutes  les  reli- 
gions. Les  Juifs  vivaient  tranquilles  et,  sauf  l'émeute  de 
Galatz  en  avril  i85(),  provoquée  par  une  fausse  accusation 
de  m(nu'lr<*  rituel  —  les  accusés  arrêtés  furent  tous 
rclAchés  et  h  iir  innocence  démontrée  —  leur  existence 


LES   JUIFS    EN   ROUMANIE 

au  milieu  du  peuple  ne  fut  pas  troublée.  Ce  n'est 
qu'après  l'union  et  sous  le  règne  du  prince  Charles 
de  Hohenzollern  que  les  persécutions  recommen- 
cent. Elles  ont  dès  lors  une  allure  nettement  sociale 
et  politique  et  les  causes  religieuses  n'interviennent 
plus  que  faiblement.  Nous  allons  exposer  leur 
caractère  avant  et  après  le  traité  de  Berlin,  qui  pré- 
tendit régler  la  question  juive  en  Roumanie,  question 
que  les  excès  roumains  avaient  eux-mêmes  posée  devant 
l'Europe;  mais  avant,  il  est  indispensable  de  jeter  un 
coup  d'œil  sur  l'état  économique  des  Principautés. 

Au  dix-neuvième  siècle,  quand  elles  passèrent  sous 
le  protectorat  de  la  Russie,  elles  avaient  un  régime 
purement  féodal.  Une  classe  de  grands  propriétaires 
terriens,  les  boïars,  roumains  ou  roumanisés,  et  parmi 
eux  des  Grecs  venus  avec  les  princes  phanariotes,  — ils 
étaient  en  tout  soixante-quinze  en  Valachie,  trois  cents  en 
Moldavie,  —  exempte  de  toutes  les  charges,  avait  seule 
le  droit  d'occuper  les  hautes  fonctions  de  l'Etat.  Au- 
dessous,  une  petite  noblesse  grossière,  exerçant  les 
emplois  publics  subalternes,  ou  vivant  du  sol  ;  à  côté, 
un  clergé  de  moines,  de"  moines  grecs,  possédant  un 
cinquième  de  la  terre  roumaine;  en  bas,  la  masse  des 
paysans,  serfs  de  la  glèbe,  exploités  par  les  proprié- 
taires ou  leurs  fermiers,  opprimés  par  les  collecteurs 
de  taxes,  payant  seuls  l'impôt  et  mourant  de  faim  pour 
le  payer;  plus  bas  encore,  les  tziganes  esclaves  des 
boïars.  La  classe  moyenne,  pas  plus  que  la  classe 
ouvrière,  n'existait.  Le  commerce  était  détenu  par  les 
Grecs,  les  Arméniens  et  quelques  Juifs;  les  petits 
industriels  et  les  artisans  étaient  presque  uniquement 

21 


Bernard  Lazare 

composés  de  Hongrois,  de  Serbes,  de  Bulgares  et  de 
Juifs.  Les  Serbes,  les  Bulgares  et  les  Hongrois  étaient 
surtout  en  Valachie,  les  Juifs,  en  Moldavie. 

Pendant  le  protectorat  russe,  l'état  économique  ne 
changea  guère.  Si  le  Règlement  Organique,  en  i83i, 
établit  une  organisation  judiciaire,  une  comptabilité 
régulière,  et  créa  à  peu  près  l'instruction  publique,  il 
ne  modifia  pas  la  constitution  oligarchique  du  pays; 
les  impôts  continuèrent  à  ne  frapper  que  les  paysans, 
et  les  boïars  conservèrent  tous  leurs  privilèges.  L'éten- 
due de  la  parcelle  de  terre  que  le  propriétaire  devait 
mettre  à  la  disposition  de  ses  serfs  fut  même  réduite  ; 
au  lieu  de  vingt-quatre  hectares,  ceux  de  la  première 
catégorie  n'eurent  plus  droit  qu'à  six.  (i)  Incapable  d'éle- 
ver, faute  de  prairies,  le  bétail  qui  avait  été  jusque-là 
sa  ressource,  l'agriculteur  s'appauvrit  encore,  alors  que 
les  détenteurs  du  sol  s'enrichissaient  en  trafiquant  de 
leurs  céréales,  au  moment  où  le  traité  d'Andrinople 
ouvrait  la  mer  Noire  au  commerce  international,  et  en 
ensemençant  les  jachères  et  les  terrains  qu'ils  avaient 
repris  sur  les  paysans.  Mais  pendant  ces  années-là, 
grâce  aux  lois  qui  créèrent  des  écoles  primaires  et  des 
écoles  secondaires  du  premier  degré,  toutes  gratuites, 
une  classe  intellectuelle  se  forma  qui,  complètement 
séparée  par  sa  culture  de  la  masse  de  la  nation, 
constitua  le  noyau  de  politiciens  et  de  fonctionnaires 
destinés  à  gouverner  la  Roumanie.  Sans  rapports   et 


(1)  Le  paysan  dr  la  promièrc  calrj;orio  élail  celui  qui  avait  quatre 
Ini'ufs.  Celui  de  la  seconde,  qui  avait  deux  bœufs,  recevait  trois  hec- 
tares et  (lenii  de  terrain.  Celui  de  la  troisième  catégorie  n'avait  pas 
de  bœufs  et  n'avait  droit  qu'.î  deux  hectares  et  demi. 


LES   JUIFS   EN   ROUMANIE 

sans  affinité  avec  le  peuple,  acquérant  uniquement 
son  instruction  supérieure  à  l'étranger,  cette  classe 
n'eut  bientôt  aucun  point  de  contact  avec  ceux  qu'elle 
était  appelée  à  représenter;  elle  suivit  les  fluctuations 
de  ridéologie  européenne  et  ne  se  soucia  jamais  de 
la  mettre  d'accord  avec  la  réalité  des  faits  écono- 
miques qui  régissaient  la  Moldo-Valachie. 

La  situation  ne  changea  guère  après  l'émancipation 
des  paysans  en  1864.  De  ce  jour,  au  contraire,  le 
problème  agraire  se  posa  plus  redoutable  que  jamais, 
car  il  se  compliqua  d'un  problème  commercial  et 
industriel.  De  la  recherche  de  leurs  solutions  sortit  un 
violent  antisémitisme  en  même  temps  que  fut  élaboré 
tout  un  système  de  lois  xénophobes  et  protectrices 
comme,  sans  doute,  aucune  nation  européenne  n'en 
connaît. 

La  loi  rurale  émancipa  le  paysan  roumain,  (i)  Dès  sa 


(1)  La  loi  disait  :  «  Les  paysans  corvéables  sont  mis  en  pleine 
propriété  des  emplacements  dont  ils  ont  la  possession.  En  aucun 
cas,  la  quantité  de  terrain  qui  devient  la  propriété  des  paysans  ne 
pourra  dépasser  les  deux  tiers  de  la  terre  sur  laquelle  ils  sont  établis. 
Auront  la  faculté  de  se  transporter  sur  les  terres  de  l'État  les  plus 
proches  :  a)  Les  paysans  qui  habitent  une  terre  dont  les  deux  tiers 
ne  suffisent  pas  à  donner  à  chacun  l'étendue  déterminée  par  la  loi  ; 
h)  les  hommes  mariés  qui  ne  possèdent  pas  l'étendue  de  tei-rain 
déterminée  par  la  loi...  Sont  à  jamais  supprimés  en  Roumanie  la 
corvée,  la  dîme,  le  transport  gratuit  au  compte  du  propriétaire,  le 
transport  du  bois  à  brûler,  et  toutes  charges  ou  redevances,  soit  en 
nature,  soit  en  argent.  Pour  le  rachat  de  la  coivée  et  des  redevances, 
les  paysans  devaient  payer  pendant  quinze  ans  des  annuités  de 
56,  42  et  28  francs,  selon  les  catégories.  Les  propriétaires  devaient, 
eu  échange  de  leurs  terrains,  recevoir  des  obligations  communales 
portant  intérêt  à  10  %  et  remboursables  en  quinze  ans.  De  plus, 
pour  liquider  ces  obligations,  le  gouvernement  était  autorisé  pendant 
ces  quinze  ans  à  vendre  aux  paysans  des  terrains  des  domaines  de 
l'Etat,  au  prix  de  00  francs  l'hectare,  payable  en  quinze  ans,  sans 
qu'on  pût  vendre  à  la  même  famille  plus  de  dix  hectares. 

23 


Bernai'd  Lazare 

niise  en  vigueur,  en  i865,  elle  attribua  à  400.000  indi- 
vidus deux  millions  d'hectares;  mais  elle  fut  incapable 
d'une  part  d'empêcher  le  morcellement  fatal,  d'autre 
part  de  mettre  entre  les  mains  de  ces  petits  posses- 
seurs les  moyens  d'exploiter  leur  lopin  de  terre.  Ne 
pouvant  tirer  parti  du  sol,  le  paysan  tendit  à  l'aliéner 
et  à  redevenir  l'esclave  du  gros  propriétaire  ;  se  multi- 
pliant, il  vit  sa  parcelle  se  rétrécir,  et  tendit  à  se 
transformer  en  ouvrier  agricole.  Comment  le  gouver- 
nement roumain  remédia-t-il  à  ces  deux  phénomènes? 
Il  interdit  d'a])ord,  dès  i8G(>,  les  contrats  de  vente  et  de 
location  et  inscrivit  dans  la  Constitution  de  i8S.|  que  la 
propriété  des  paysans  serait  inaliénable  jusqu'en  191O; 
puis  il  procéda  à  des  distributions  détournées  de  terres 
prises  sur  ses  domaines,  (i)  Mais  il  ne  put  empêcher 
le  paysan  de  s'obérer  en  empruntant  pour  se  procurer 
le  moyen  de  cultiver  et  de  produire. 

La  classe  moyenne,  industrielle  et  commerçante,  ne 
se  constitua  qu'avec  une  extrême  lenteur  :  elle  existe  à 
peine  aujourd'hui.  La  jeunesse  roumaine  ne  contribua 
pas  à  sa  formation.  Sortie  presque  tout  entière  de  la 
petite  noblesse,  entrée  récemment  en  possession  d'un 
bagage  d'idées  démocratiques  sans  fondement  réel,  elle 
n'avait  pas  abandonné  les  préjugés  ancestraux.  Pour 
elle,  le  travail,  quel  qu'il  fût,  était  vil,  et  sa  conception 
n'allait  pas  au  delà  de  la  conception  d'une  société 
agricole,  dans  laquelle  les  propriétaires  seraient  flan- 
(piés  d'une  importante  armée  do  fonctionnaires  nourris, 
eux  aussi,  par  le  proilucteur.  l'^lle  se  réalisa  à  tel  point 
(pi'il  y  a  aujourd'hui  en  Roumanie  aS.'i^i  fonctionnaires 


(1)  En  faisant  remise  aux  paysans  tics  annuités  do  paiement. 
24 


LES    JUIFS   EN   ROUMANIE 

touchant  63.060.991  francs  sur  un  budget  de  240  mil- 
lions. Soutenus  par  les  politiciens  dont  ils  sont  les 
meilleurs  agents,  ils  aident  à  maintenir  le  paysan  dans 
sa  condition  précaire  et,  s'ils  servent  d'autres  intérêts, 
ce  sont  ceux  de  l'infime  catégorie  commerçante  et 
industrielle  qui  s'est  formée  lentement,  (i) 

Cependant,  il  existe  en  Roumanie  une  classe  petite- 
bourgeoise  et  un  prolétariat  d'artisans  ;  mais  ils  sont 
composés  principalement  d'étrangers  et  de  Juifs,  venus 
petit  à  petit,  au  fur  et  à  mesure  que  les  besoins  se  pro- 
duisaient, et  que  le  travail  national  était  incapable  de 
les  satisfaire.  Ce  sont  les  Roumains,  eux-mêmes,  qui 
appelèrent  ces  Juifs  et  ces  étrangers,  et  la  lutte  qu'ils 
soutiennent  aujourd'hui  contre  eux  provient  de  l'impos- 
sibilité où  ils  sont  d'accorder  leur  chauvinisme,  né  des 
luttes  pour  l'indépendance  et  la  liberté,  avec  les  néces- 
sités économiques  et  avec  l'idéologie  libérale  qu'ils  ont 
empruntée  à  des  nations  dont  le  développement  écono- 
mique a  dépassé  depuis  longtemps  le  stade  où  se 
trouve  la  Roumanie.  En  1848,  le  comité  réformiste  de 
Valachie,  ainsi  que  les  libéraux  moldaves,  demandaient 
une  constitution  républicaine  et  l'émancipation  des 
Juifs;  le  parti  démocrate,  en  Moldavie  surtout,  est 
aujourd'hui  le  grand  promoteur  du  mouvement  xéno- 
phobe, protectionniste  et  antisémite.  Pourquoi?  Parce 
que,  depuis  1848,  une  infime  bourgeoisie  est  née,  com- 
posant en  partie  ce  deuxième  collège  électoral  dont  le 
fonctionnaire  et  le  député  «  ciocoi  )>  (démocrates) 
ont    besoin ,   et    qu'à    peine    née ,    elle    a    demandé 


(1)  «  Les  Roumains,    dit    Xénopol,    l'historien   roumain  le    plus, 
sérieux,  sont  ou  paysans,  laboureurs  ou  fonctionnaires.  » 

20 


Bernard  Lazare 

à  L'Ire  débarrassée  de  la  concurrence  étrangère  et 
juive.  Et,  dans  ce  pays  fonctionnarisé,  la  lutte  prit 
une  forme  curieuse  :  elle  en  arriva  petit  à  petit  à 
faire  considérer  comme  fonctions  publiques  l'exercice 
de  la  plupart  des  commerces  et  des  industries,  en 
commençant,  comme  nous  le  verrons,  par  les  régies  des 
tabacs  et  des  boissons,  pour  finir  par  la  tlroguerie 
et  l'épicerie.  La  protection  ouvrière  fut  aussi  établie, 
pour  satisfaire  la  minorité  d'artisans  roumains,  et 
peut-être  pour  réserver  un  débouclié  au  paysan,  qu'il 
faut  parvenir  à  urbaniser  en  partie,  si  on  ne  veut  pas 
être  acculé  à  une  jacquerie  redoutable. 

Voyons  maintenant  ceciuo  sont  les  Juifs  en  Roumanie, 
de  quelle  façon  ils  se  sont  comportés  dans  ce  pays  en 
formation,  et  comment  on  a  réagi  contre  eux. 

On  a,  pour  les  besoins  de  la  polémique,  tour  à  tour 
augmenté  ou  réduit  le  nombre  actuel  des  Juifs  en 
Moldo-Valachie;  pour  les  mêmes  besoins,  on  a  discuté 
sur  leur  origine.  D'une  part,  on  évaluait  la  p(>i)ulation 
juive  à  Goo.oot)  ànies  dans  un  pays  do  six  millions  d'ha- 
bitants et  on  affectait  de  craindre  qu'elle  absorbât  les 
Roumains  moins  bien  doués  pour  lullor  avantageuse- 
ment sur  le  terrain  économique;  en  même  temps,  on 
déclarait  que  celte  dixième  partie  des  habitants  de  la 
Roumanie  n'était  pas  un  éléuKMît  indigène,  mais,  au 
contraire,  un  élément  envahisseur.  D'autre  part,  on 
avait  une  tendance  à  ramener  la  totalité  des  Israélites 
à  200.000,  et  on  les  présentait  tous  connue  autochtones 
ou,  du  moins,  établis  depuis  un  temps  innnémorial. 

Nous  avons  montré  que,  si  loin  qu'on  remontAt  dans 
l'histoire  de  la  Dacieetdes  Principautés,  on  trouvait  des 

26 


LES   JUIFS   EN   ROUMANIE 

communautés  juives  organisées  ;  nous  avons  fait  voir 
aussi  que,  par  suite  de  l'état  de  guerre  à  peu  près  per- 
manent qui  avait  régné  dans  les  régions  danubiennes, 
un  va-et-vient  incessant  de  peuples,  parmi  lesquels  les 
Juifs,  s'était  produit  à  travers  des  frontières,  dont  la 
limitation  était  variable.  Lorsque  l'état  de  guerre  ne 
justifia  plus  ce  flux  et  ce  reflux  d'hommes,  un  courant 
permanent  d'invasion  ne  continua  pas  moins,  composé 
de  Hongrois,  de  Serbes,  de  Bulgares,  d'Arméniens,  de 
Grecs  et  de  Juifs,  venant  en  Roumanie  prendre  la  place 
des  classes  indigènes  qui  n'avaient  pu  se  former.  A 
partir  de  1866,  moment  où  recommença  la  persécution 
contre  les  Juifs  et  où  elle  se  systématisa,  l'émigration 
Israélite  s'arrêta  ou,  du  moins,  elle  devint  insignifiante, 
individuelle.  D'ailleurs,  la  situation  du  paj's  l'obligeait 
à  se  ralentir  ;  la  population  avait  augmenté  par  elle- 
même  et  par  l'assimilation  des  éléments  bulgares  et 
serbes  qui,  grâce  à  la  communauté  de  religion,  avaient 
été  rapidement  absorbés,  et  des  émigrants  n'avaient 
plus  de  places  à  prendre.  Or,  déjà,  une  statistique 
donnait,  en  Moldavie  seulement,  pour  1776  et  1798, 
4.000  contribuables  juifs,  représentant  un  minimum 
de  vingt-cinq  mille  âmes.  Le  dernier  recensement 
officiel,  celui  de  1899,  accuse  pour  la  Moldavie  et  la 
Valachie  269.010  Juifs  (i).  Si  l'on  veut  calculer  l'accrois- 
sement normal  en  cent  ans  d'une  population  très  proli- 
fique de  plus  de  25. 000  individus  —  car  il  existait  de 
nombreux  Juifs  en  Valachie  — ,  on  verra  que,  môme  en 
tenant  compte  dufait  que  la  Bessarabie,  où  ils  étaient 


(1)  Le  recensement  de  1894  avait  relevé  243.225  Juifs,  et.  à  ce 
moment  là,  M.  Stourdza  donnait  à  la  tribune  du  Parlement  le  nombre 
de  482.188. 

27 


Bernard  Lazare 

en  assez  grand  nombre,  fut  annexée  en  1812  à  la  Russie, 
l'envahissement  des  Juifs  étrangers,  liongrois  ou  gali- 
ciens, fui  moins  sérieux  qu'on  ne  l'a  dit.  Il  fut  cependant 
réel  et  inévitable,  les  villes  roumaines  et  les  cam- 
pagnes faisant  sans  cesse  appel  à  la  production  et  au 
travail  étrangers. 

Il  y  a  donc  269.000  Juifs  en  Roumanie.  Que  leur 
reproche-t-on?  Les  griefs  que  l'on  a  contre  eux  sont-ils 
justifiés?  Nous  venons  de  répondre  au  premier,  celui 
qui  dit  :  les  Juifs  sont  nouveaux  venus  eu  Roumanie. 
Depuis  quarante  ans,  l'immigration  s'est  arrêtée,  la  géné- 
ration juive  actuelle  est,  en  majorité  immense,  née  sur 
le  sol  roumain,  et  elle  a  été  à  tel  point  considérée 
comme  roumaine,  qu'elle  a  été  soumise  au  service  mili- 
taire ;  de  plus»  le  pays  a  bénéficié  jus(pi'ii  ce  jour  de  son 
activité  commerciale  ou  productrice.  Nous  reviendrons 
sur  ce  point,  quand  nous  exposerons  la  législation 
contre  les  étrangers,  car  là  est  la  clé  de  la  question 
juive  en  Roumanie. 

Quels  sont  les  au  très  reproches,  qui,  d'ailleurs,  dérivent 
tous  du  premier?  Les  Juifs  n'ont,  dit-on,  ni  relation 
hislori<pie,  ni  relation  morale  avec  le  pays.  Ils  ont  d'au- 
tres mœurs  dues  à  leur  religion  lUlférenle,  et  ils 
ne  veulent  pas  s'assimiler  en  apprenant  la  langue 
de  ceux  au  milieu  des<iuels  ils  vivent  et  en  se  conformant 
à  leurs  coutumes.  Après  qu'eut  prévalu  le  principe  de 
la  roumanisation  des  Juifs  par  l'école,  on  les  accusa 
d'être  plus  avides  de  s'instruire  que  les  Roumains;  (i) 
mais  ce  grief,  en  contradiction  avec  le  précédent,  ne  lit 


(1)  Afliriuations  de  M.  Poni,  ministre  i\c  l'Instruction  publi<iu(\  au 
l'arlcment  rouin.ain  on  1S%. 

28 


LES   JUIFS    EN    ROUMANIE 

pas  disparaître  cette  prévention  que  le  Juif  était  inassi- 
miiable.  (i) 

Les  Juifs,  dit-on  encore,  ont  accaparé  l'activité  com- 
merciale. Ceci  est  vrai,  non  seulement  de  certains 
Juifs,  mais  encore  des  étrangers  ;  toutefois  ils  n'ont  point 
accaparé  au  sens  du  mot,  ils  ont  occupé  une  place 
sociale  que  les  autochtones  ne  pouvaient  pas  remplir, 
au  grand  préjudice  de  la  Roumanie  même.  Ils  intoxi- 
quent le  paysan,  affirmait-on  jadis;  la  loi  sur  les  bois- 
sons a  réduit  à  néant  cette  accusation;  elle  a  prouvé  que 
le  paysan  était  intoxiqué  par  l'alcool,  indépendamment 
du  cabaretier  qui  le  lui  vendait.  En  Yalachie  d'ailleurs, 
où  jamais  les  Juifs  n'avaient  été  débitants,  l'alcoolisme 
produisait  les  mêmes  ravages  qu'en  Moldavie,  et  ils 
n'ont  pas  diminué  depuis  que  d'honnêtes  électeurs 
orthodoxes  remplissent  ces  fonctions.  Ils  réduisent  les 
Roumains  à  la  misère  par  l'usure,  assure-t-on  encore. 
L'usure  est  une  des  causes  qui  ont  rendu  misérable  le 
paysan,  mais  ce  n'est  pas  la  seule  cause  et,  en  tout 
cas,  ce  n'est  pas  la  cause  première  ;  l'usure  est  fatalement 
amenée  par  la  constitution  agricole  du  pays,  par  la 
façon  dont  la  propriété  paysanne  a  été  formée,  par  la 
mauvaise  organisation  du  crédit,  par  les  circonstances 
qui  ont  mis  le  paysan  en  possession  du  sol,  sans  lui 
donner  les  moyens  de  le  faire  valoir.  Qu'un  certain 
nombre  de  Juifs  se  soient  livrés  au  prêt  d'argent, 
c'est  indéniable,  l'usure  n'est  pas  un  monopole  chré- 


(1)  La  question  de  l'assimilation  ou  de  la  non  assimilalion  du  Juif 
et  celle  du  sens  que  l'on  attache  i\  ce  mot  vaut  d'être  traitée  spécia- 
lement. Dés  à  présent,  on  peut  cependant  dire  que  le  Juif  s'assimile 
plutôt  trop  que  pas  assez  et  la  seule  chose  qui  semble  le  maintenir 
dans  les  nations  est  la  religion,  même  quand  il  ne  la  pratique  pas. 

29  II. 


Bernard  Lazare 

tien,  (i)  Dans  les  campagnes  de  Moldavie  et  deValachie, 
l'usurier  juif  fit  concurrence  à  l'usurier  grec  et  à  l'usurier 
arnu'nien,  mais  son  usure  fui  coinparativeinenl  bénijrne, 
car  il  ne  pouvait  s'emparer  du  j,'age  sur  lequel  il  prêtait, 
et  il  avait  intérêt  à  ménager  son  ciiiprunleur.  En 
fait,  si  les  biens  du  paysan  sont  désonuais  engagés,  ils 
le  sont  à  la  Banque  hypothécaire  roumaine  et  au 
Crédit  agricole,  où  les  conditions  ne  peuvent  être  que 
dures,  étant  donné  que,  en  1899,  ^^  Banque  nationale 
élevait  à  10  ",  o  le  taux  de  son  escompte.  Au  surplus, 
ces  usuriers  juifs,  quelle  que  soit  leur  action,  ne  sont 
qu'une  intime  fraction;  il  sullit  d'examiner  la  réelle 
situation  économique  des  Israélites  roumains  pour 
s'en  convaincre. 

Les  Juifs  forment  avec  les  étrangers  la  majorité  des 
commerçants,  et  des  artisans  :  les  deux  tiers  environ,  et 
dans  certaines  localités  de  Moldavie,  ils  sont  90  V>,- 
Si  Ton  met  à  part  quelques  gros  commerçants  et 
industriels  et  une  minorité  appartenant  à  la  bourgeoisie 
moyenne,  ils  exercent  tous  les  métiers  :  tapissiers, 
tailleurs,  cordonniers,  ferblantiers,  ébénistes,  maçons, 
couvreurs,  forgerons,  tourneurs,  cochers,  commission- 
naires, porteurs  d'eau,  portefaix,  vidangeurs,  ouvriers 
dans  les  ports,  déchargeurs  de  navires,  ouvriers  tic 
fabrique,  etc.  C'est  une  population  à  peu  près  complè- 
tement urbaine,  puisque  le  recensement  de  i8<)<i  accuse, 
sur  2G1J.000  Juifs,  ii)o.ooo  habitants  des  villes  dites  urbai- 
nes, par  opposition  aux  villes,  bourgades  et  bourgs  dits 
ruraux,  grâce  à  un  arlilice  dont  le  but  était  de  chasser 


(1)  Il   lo   ilevient   cependant  c\\   Rounmnir,  comme  dans  In  mn- 
jeurc  parlie  tie  la  Uiissic. 

3o 


LES    JUIFS    EN    ROUMANIE 

les  Juifs  des  villages.  En  considérant  que  quelques-uns 
de  ces  gros  bourgs  ont  encore  une  population  juive 
qu'on  n'a  pu  totalement  éliminer,  on  voit  que  l'immense 
majorité  des  Israélites  est  urbanisée.  Cette  concentra- 
tion dans  les  cités,  obtenue  par  un  refoulement  systé- 
matique, a  eu  pour  conséquence  un  appauvrissement  et 
une  prolétarisation  des  refoulés.  Les  lois  restrictives, 
depuis  1872,  ont  précipité  cette  prolétarisation  et  créé 
une  catégorie  de  plus  en  plus  grande  de  sans-travail. 
Prenons  deux  villes  moyennes  :  à  Bacau,  sur  7.924  Juifs, 
dont  4-658  enfants,  il  y  a  mille  artisans.  Le  reste  est 
composé  de  pauvres  et  de  petits  commerçants.  A 
Roman,  sur  1.378  chefs  de  famille,  348  sont  artisans, 
sans  compter  les  compagnons  ;  le  surplus  de  la  popula- 
tion juive  est  formé  de  petits  commerçants  et  de 
pauvres  comme  à  Bacau,  comme  dans  toutes  les  villes 
de  Roumanie.  Depuis  quinze  ans,  le  nombre  des  malheu- 
reux s'est  accru  encore.  Les  colporteurs  ont  été  ruinés 
par  la  loi  sur  le  commerce  ambulant  et  les  ouvriers 
juifs,  ne  faisant  aucmi  progrès  dans  leurs  métiers, 
écartés  qu'ils  sont  des  écoles  professionnelles,  n'ont  pu 
soutenir  la  concurrence  des  ouvriers  allemands,  dont 
l'afflux  en  Roumanie  a  été  si  considérable.  A  ces  causes 
de  décadence  économique,  il  faut  joindre  les  persécu- 
tions proprement  dites,  les  vexations  et  enfin  tout  le 
système  de  la  législalicn.  Nous  allons  les  exposer 
successivement  et  nous  verrons  alors  nettement  l'état 
présent  des  Juifs  roumains. 

Si,  pendant  le  premier  quart  du  dix-neuvième  siècle, 
les  Juifs  avaient  soullert  dans  les  Principautés,  on  peut 
dire  que  ce  n'avait  pas    été  du  fait  des  habitants;  ils 

3i 


Bernard  Lazare 

avaient  été  les  victimes  de  toutes  les  interventions 
extérieures,  victimes  des  guerres  ou  des  troubles 
suscités  par  les  Grecs,  les  Turcs  ou  les  Russes,  et  donl 
la  Moldo-Valachie  était  le  théâtre.  Le  boïar,  ayant  besoin 
du  Juif  comme  intermédiaire,  le  protégeait,  surtout 
en  Valachie,  et  le  paysan,  sauf  quand  il  était  ameuté 
par  les  moines,  vivait  en  bonne  intelligence  avec  lui. 
Quand  le  pays  retrouva  la  tranquillité  sous  le  protec- 
torat russe,  la  situation  des  Israélites  s'améliora:  elle 
ne  redevint  mauvaise  qu'après  l'élection  de  Couza,  en 
1859,  connue  chef  des  Principautés  Unies.  Lorsque 
commencèrent  les  réelles  compétitions  politiciennes, 
les  partis  se  battirent  sur  le  dos  des  Juifs.  Les  libé- 
raux théoriques  demandèrent  leur  émancipation  en 
escomptant  l'appui  de  celte  masse  électorale  future; 
les  démocrates,  soutenus  par  la  petite  bourgeoisie 
naissante,  exigèrent  de  nouvelles  limitations  de  leurs 
droits.  Le  règne  de  Hohenzollern  amena  les  violences 
et  les  mesures  restrictives. 

Les  premières  éclatèrent  dès  l'avènement  au  trône  du 
«  prince  étranger  »  demandé  par  tous  les  partis.  Elles 
furent  la  conséquence  des  efforts  du  premier  ministre 
Bratiano  pour  émanciper  les  Israélites  en  introduisant 
à  cet  effet  un  article  dans  le  projet  de  constitution 
qu'il  soumettait  au  Parlement.  Cet  article,  imposé  par 
Jean  Bratiano  et  Rosetti  à  leurs  collègues  conservateurs 
du  cabinet  Catargi,  disait  :  «  la  confession  religieuse 
n'est  pas  un  obstacle  à  la  naturalisation  en  Roumanie. 
En  ce  qui  concerne  les  Israélites,  une  loi  spéciale 
régularisera  leur  admission  à  la  naturalisation  et  par 
consé<|uent  aux  droits  civils  ».  Quand  il  vint  en  dis- 
cussion devant  la  Ciiambre,  la  petite  bourgeoisie  mol- 

3a 


LES    JUIFS   EN   ROUMANIE 

dave  protesta  avec  violence  par  l'organe  de  ses  repré- 
sentants. Pour  peser  sur  les  députés,  le  directeur 
d'une  feuille  démocrate-antisémite ,  César  Bolliac , 
ameuta  la  foule  ;  les  maisons  juives  furent  saccagées, 
la  synagogue  de  Bucarest  démolie,  les  Israélites  mal- 
traités. Devant  l'émeute  le  ministère  eut  peur,  il  retira 
son  projet,  et  fît  voter  l'article  7  de  la  Constitution  qui 
déclarait  que  seuls  les  chrétiens  pouvaient  devenir 
citoyens  roumains.  Un  an  après,  le  véritable  chef  du 
ministère  Kretsoulesco,  Jean  Bratiano,  qui  avait 
inscrit  dans  le  progranmie  réformiste  de  1848  l'éman- 
cipation des  Juifs,  et  avait  essayé  en  1866  de  la  faire 
consacrer  par  la  Constitution,  Jean  Bratiano,  pour 
acheter  en  186;  les  votes  des  Moldaves  et  faire  passer 
son  projet  de  réorganisation  militaire,  prit  des  mesures 
contre  les  Juifs.  Il  remit  en  vigueur  l'article  5o  du 
Règlement  Organique  et  les  circulaires  qui  leur  inler- 
disaient  de  demeurer  dans  les  communes  rurales, 
d'affermer  des  propriétés,  et  de  se  faire  aubergistes 
ou  cabare tiers.  En  même  temps,  il  laissa  se  produire 
les  graves  émeutes  de  Jassy,  se  bornant,  devant  les  pro- 
testations des  Puissances,  à  répudier  les  persécutions 
religieuses  par  une  déclaration  gouvernementale  toute 
platonique.  La  police,  les  troupes,  les  agents  civils  ne 
s'y  trompèrent  pas  :  partout  les  Juifs  furent  arrêtés 
comme  vagabonds,  chassés  des  villages,  expulsés  et 
repoussés  avec  une  brutalité  telle,  qu'à  Galatz,  les 
soldats  roumains  jetèrent  dans  le  Danube  dix-huit 
malheureux  Israélites,  dont  deux  furent  noyés. 

Ce  crime  fit  sensation,  les  consuls  étrangers  remirent 
une  note  au  préfet  de  Jassy  pour  protester  contre  une 
aussi  odieuse  barbarie.  Une  interpellation  eut  lieu  au 

33 


Bernard  Lazare 

Parlement  anglais  :  lord  StralFord  demanda  au  gouver- 
nement de  la  Repe  d'intervenir.  Après  ces  manifes- 
tations, il  y  eut  un  arrêt  dans  les  persécutions,  mais  il 
l'ut  court;  la  question  juive  devait  exister  dans  l'intérêt 
des  politiciens,  on  ne  la  laissa  pas  oublier.  Dès  les 
débuts  de  1868,  des  troubles  antisémites  éclatèrent  à 
Berlad,  à  Calarashet  à  Galatz,  tandis  que  trente  et  un 
députés  appartenant  à  la  fraction  libérale  indépendante 
proposaient  de  chasser  les  Juifs  des  communes  rurales 
et  de  ne  les  laisser  s'établir  dans  les  conununes 
urbaines  qu'avec  l'assentiment  des  conseils  muni- 
cipaux. Cette  motion  fut  suivie  de  nouvelles  émeutes 
qui  vinrent  à  point,  connue  pour  en  montrer  la  néces- 
sité. A  Bacau,  le  cimetière  israélile  lut  profané  et 
cinq  cents  familles  furent  chassées  après  qu'on  eut 
incendié  leurs  maisons  (avril  18C8).  De  nouveau,  les 
consuls  européens  protestèrent  contre  les  atrocités 
des  Roumains;  une  nouvelle  interpellation  fut  déposée 
à  la  Chambre  des  Lords.  Lord  Stanley  répondit, 
blâmant  une  «  telle  série  d'actes  oppressifs  qui  se  sont 
perpétrés  sans  aucun  motif  raisonnable  ou  même 
reconnaissable  ».  Devant  cette  réprobation,  le  cabinet 
roumain  envoya  une  note  aux  Puissances,  s'cngageant 
à  résoudre  la  question  juive,  «  à  l'honneur  de  notre 
siècle,  <lisait-il,  et  sans  (pie  les  intérêts  nationaux 
soient  lésés  ». 

Une  période  de  calme  suivit,  les  démocrates  re- 
doutaient les  interventions  étrangères  et  la  consigne 
fut  donnée  par  eux  :  plus  d'éclats  publics,  plus 
d'émeutes  ;  on  se  borna  à  des  mesures  administratives 
vexatoires.  Cependant,  pendant  l'été  de  1870,  les 
troubles  recounucncèrent.  A  Bacau,  Tecuci.  Boloshani, 

34 


LES   JUIFS   EN    ROUMANIE 

les  maisons  et  les  magasins  juifs  furent  démolis  et 
pillés,  leurs  propriétaires  frappés  et  blessés;  en  1871  et 
en  1872,  d'autres  villes  furent  agitées  de  la  même  façon, 
avec  une  aggravation  toutefois  :  à  Cahul  et  à  Vilcin, 
les  représentants  de  la  civilisation  roumaine  violèrent 
les  femmes  et  les  jeunes  filles  juives.  L'Europe,  alors  plus 
prompte  à  s'émouvoir,  soucieuse  encore  d'hypocrisie 
libérale  et  justicière,  intervint  à  nouveau.  Des  interpel- 
lations eurent  lieuauReichstag  allemand,  à  la  Chambre 
des  Communes  anglaises,  au  Parlement  hollandais  ;  le 
Gouvernement  américain  demanda  à  la  France  d'agir, 
et  la  Turquie,  suzeraine  des  Principautés,  engagea  le 
cabinet  roumain  à  remédier  à  un  tel  état  de  choses.  En 
même  temps  un  mouvement  d'émigration  se  produisit 
parmi  les  persécutés,  et  les  ministres  du  prince  Charles, 
effrayés  des  conséquences  possibles  d'une  exode  de 
malheureux,  réduits  à  fuir,  en  s'en  remettant  pour  vivre 
à  la  charité  publique,  prirent  des  mesures  dont  la  con- 
séquence fut  quelques  années  de  paix  relative,  jusqu'à 
la  fin  de  1876. 

Au  commencement  de  1877,  la  chasse  aux  Juifs 
recommença  ;  seules  la  guerre  russo-turque  et  la  parti- 
cipation de  l'armée  roumaine  à  la  campagne  l'arrêta. 

Après  la  défaite  de  la  Turquie,  après  la  capitulation  de 
Plewna,  l'occupation  d'Antivari  par  les  Monténégrins  et 
d'Adlich  par  les  Serbes,  après  le  traité  de  San  Stefano, 
les  Puissances  agirent.  Soucieuses  de  sauver  l'empire 
ottoman  en  sauvegardant  leurs  intérêts  compromis  par 
l'ambition  slave,  elles  réunirent  à  Berlin,  sur  l'instigation 
de  l'Angleterre,  un  congrès  pour  réformer  le  pacte  de 
San  Stefano  et  régler  la  situation  des  principautés  bal- 
kaniques et  danubiennes. 

35 


Bernard  Lazare 

Le  congrès  s'ouvrit  le  i3  juin  1878  ;  de  ses  délibé- 
rations sorlit  l'indépendance  de  la  Roumanie  et  son 
érection  en  royaume;  mais  la  question  juive  avait  trop 
souvent  agité  les  parlements  pour  qu'elle  ne  fût  pas 
j>osce  devant  les  plénipotentiaires  européens.  Elle  le  fut, 
cl  les  Puissances  ne  reconnurent  l'indépendance  de  la 
Roumanie  que  sous  la  réserve  de  la  modification  de 
l'article  7  de  la  Constitution,  (i)  L'article  44  ^^  traité 
du  i3  juillet  i8;8  disait  :  «  En  Roumanie,  la  distinction 
des  croyances  relii;ieuses  et  des  confessions  ne  pourra 
être  opposée  à  personne  comme  un  motif  d'exclusion 
ou  d'incapacité  en  ce  qui  concerne  la  jouissance  des 
droits  civils  et  politiques,  l'admission  aux  emplois 
publics,  fonctions  et  honneurs,  ou  l'exercice  des  diffé- 
rentes professions  et  industries,  dans  quelque  localité 
que  ce  soit.  La  liberté  et  la  pratique  extérieure  de  tous 
les  cultes  seront  assurées  à  tous  les  ressortissants  de 
l'État  roumain  aussi  bien  qu'aux  étrangers  et  aucune 
entrave  ne  sera  apportée  soit  à  leurs  rapports  avec 
leurs  chefs  spirituels,  soit  à  l'organisation  hiérarchicpie 
des  différentes  communions.  Les  nationaux  de  toutes 
les  puissances,  commerçants  ou  autres,  seront  traités 
en  Roumanie  sans  distinction  de  religion,  sur  le  pied 
d'une  parfaite  égalité.  » 

Après  la  promulgation  de  cet  article,  les  Juifs  rou- 
mains purent  se  croire  libres.  Ils  se  trompaient  ;  ils 
étaient  simplement  appelés  à  subir  un  système  nouveau 
et  détourné  de  persécutions,  qui  devait  peser  sur  eux 
plus  durement  que   jamais.    En   annonçant   au  prince 


(1)  Aiiiclo  qui  disait  que  seuls  les  chrétiens  pouvaictit  être  nntu- 
laliscs  Uouiuniiis. 

30 


LES   JUIFS   EN    ROUMANIE 

Charles  les  décisions  du  congrès,  Bratiano  et  Cogalni- 
ceano  disaient  que  :  «  la  signification  de  cette  décision 
ne  souffrait  aucune  équivoque  :  les  droits  de  citoyens 
devaient  être  accordés  aux  Juifs.  »  Aussitôt  les  patriotes 
roumains  profitèrent  de  l'émotion  chauvine  produite  sur 
un  peuple  vainqueur,  qui  connaissait  pour  la  première 
fois  l'orgueil  de  la  gloire  militaire,  par  la  perte  d'une 
province  —  la  Bessarabie  laissée  à  la  Russie  —  et  l'agi- 
tation commença.  Tandis  que  le  gouvernement  faisait 
annoncer  son  intention  d'observer  les  conditions  du 
traité  et  que  le  Sénat  et  la  Chambre  l'approuvaient,  il 
essayait  d'éluder  l'article  44-  I^  voulait  satisfaire  les 
opposants  moldaves  qui  semblaient  décidés  à  aller 
jusqu'à  l'émeute  afin  «  d'empêcher  la  Roumanie  d'être 
absorbée  par  les  Juifs  ».  Des  émissaires  furent  envoyés 
auprès  des  Puissances  pour  les  amener  à  trouver 
suffisante  «  l'assurance  donnée  qu'on  exécuterait  plus 
tard  la  clause  du  traité  de  Berlin  ».  Les  cabinets  euro- 
péens refusèrent  de  se  contenter  de  cette  promesse  ;  ils 
exigèrent,  avant  de  reconnaître  la  Roumanie,  que  celle-ci 
se  prononçât,  définitivement  et  dans  le  sens  indiqué,  sur 
la  question. 

Pour  gagner  du  temps,  le  ministère  roumain  fit 
examiner  à  quels  Juifs  seraient  conférés  les  droits 
de  citoyens.  Il  demandait  si  on  devait  accorder  «  la 
naturalisation  à  tous  les  Juifs,  ou  à  certaines  caté- 
gories, ou  à  chacun  individuellement,  et  si  la  recon- 
naissance devait  avoir  lieu  par  la  voie  administrative 
ou  par  des  actes  législatifs  ».  L'Angleterre,  la  France 
et  l'Allemagne  protestèrent,  d'autant  que  le  délégué 
roumain,  l'ancien  démocrate  émancipatcur  Rosetti,  con- 
sidérait les  Juifs  comme  étrangers.  Le  prince  Charles 

3; 

m 


Bernard  Lazare 

intervint  alors.  Il  demanda  au  métropolite  de  Jassy 
de  prêcher  la  tolérance  —  ce  qui  montre  bien,  malgré 
les  dénégations  ultérieures ,  que  les  raisons  religieuses 
de  l'antisémitisme  existaient  toujours  (i)  —  et,  à  l'in- 
stigation d'un  des  rares  conservateurs  moldaves  qui 
fut  lil)éral,  M.  Pierre  Carp,  il  proposa  au  conseil  des 
minisires  la  solution  suivante  :  i''  Rayer  l'article  restrictif 
de  la  Constitution;  2°  Accorder  le  droit  de  citoyen  aux 
Juifs  qui  sont  nés  dans  le  pays  —  notamment  si  leurs 
parents  eux-mêmes  y  sont  déjà  nés  —  et  qui  n'ont 
jamais  joui  d'une  protection  étrangère.  Cela  aux  condi- 
tions suivantes  :  a)  Accomplir  le  service  militaire; 
b)  Payer  l'impôt  personnel;  c)  Avoir  fréquenté  une 
école  roumaine;  d)  Exercer  un  métier  dans  le  pays,  etc. 
Cet  effort  du  prince  fut  nul.  Tandis  qu'en  elTet 
M.  Stourdza,  ministre  des  linances,  négociait  dans  ce 
sens,  la  commission  d'initiative  de  la  Chambre  roumaine 
élaborait  un  projet  auquel  se  ralliait  une  énorme  majo- 
rité et  dont  les  i)rincipes  capitaux  étaient  : 

«  1°  Il  n'existe  pas  d'Israélites  roumains  et  il  n'en  a 


(1)  Ces  causes  religieuses  ne  sont  pas  toujours  dissimulées  par  les 
anlisémitos  roumains.  \'AlUnncp  antiséiuilc  de  Roumanie,  fondée  en 
l.S'.)">,  se  (lonnail  culro  autres  pour  objet  (paragraphe  2  du  chapitre 
premier  de  ses  statuts)  :  ■>  La  sauvegarde  et  le  développement  du 
sentiment  religieux.  la  lutte  contre  l'action  corruptrice,  des  Juif»  et 
contre  la  démoralisation  causée  par  la  mauvaise  interprétation  des 
principes  humanitaires.  »  l'n  homme  not.ible.  M.  Xénopol.  recteur 
de  l'Université  de  Jassy.  a  écrit  à  un  journal  Israélite  ^l'/iicer.'?  Israé- 
lite. marsl'.»<tO)  pour  exposer,  en  deux  articles,  tpie  la  solution  de  la 
question  juive  en  Houmanie  était  le  haptéme  des  JuiTs.  la  religion 
juive  étant  l'obstacle  à  l'assimilation.  Il  faudrait  selon  lui  :o  refuser 
absolument  aux  Juifs  non  bai)lisés  la  naturalisation  ainsi  que  tout 
espoir  de  carrière  publique  et  par  contre  naturaliser  immédiate- 
ment tout  Juif  baptisé  et  lui  ouvrir  aussitôt  toutes  les  voies  ».  S'il  est 
vrai  dune  part  (|uo  le  Juif  soit  la  sangsue  du  peuple  roumain, 
comment  expli(|uer  que  cette  sangsue  devienne  inolTensive  par 
la  vertu  ilu  baptême  I 

38 


LES   JUIFS    EN    ROUMANIE 

jamais  existé,  mais  bien  des  Israélites  étrangers,  qui 
sont,  en  effet,  nés  dans  le  pays,  mais  ne  se  sont  assi- 
milés ni  par  leur  langue,  ni  par  leurs  mœurs,  à  la 
nation  roumaine  et  môme  n'y  aspirent  pas; 

a  Qp  La  naturalisation  peut  être  accordée  à  tout  étran- 
ger sans  différence  de  confession,  individuellement  et 
en  vertu  d'une  loi  spéciale  ; 

«  3'^  La  forme  sous  laquelle  la  naturalisation  peut 
avoir  lieu  doit  être  prescrite  par  la  Constitution  ; 

«  4*^  Le  droit  d'acquérir  des  immeubles  ruraux  sera 
un  droit  politique  et  non  civil.  » 

Le  président  du  conseil  s'opposa  à  l'admission  du 
projet;  il  savait  que  M.  Stourdza  intriguait  auprès  des 
Puissances  pour  obtenir  qu'elles  se  contentassent  d'une 
promesse  d'exécution  de  l'article  44  ^^  traité  de  Berlin, 
en  échange  de  la  naturalisation  immédiate  de  certaines 
catégories  de  Juifs  : 

1°  Ceux  qui  avaient  satisfait  à  la  loi  militaire  et  servi 
sous  les  drapeaux  ; 

2*^  Ceux  qui  avaient  acquis  des  grades  académiques 
en  Roumanie  et  suivi  les  cinq  premières  classes  d'un 
lycée  roumain  ; 

3'^  Ceux  qui  avaient  fait  des  donations  à  l'Etat,  aux 
institutions  de  bienfaisance  ou  d'éducation; 

4°  Ceux  qui  avaient  publié  un  ouvrage  en  langue 
roumaine  ; 

5"  Ceux  qui  avaient  fondé  des  fabriques,  excepté  des 
distilleries  ; 

G'^  Les  propriétaires  fonciers  urbains  ayant  un  revenu 
d'au  moins  cent  ducats  et  les  commerçants  et  industriels 

39 


Bernard  Lazare 

[)ayant  un  iinpùt  fiscal  direct  sur    le  revenu  de  quatre- 
vingts  piastres. 

Pour  tous  ceux  non  compris  dans  ces  catégories,  ils 
pouvaient  obtenir  la  naluralisation  individuelle  en  se 
conlonnant  aux  prescriptions  de  l'article  i6  du  Code 
civil  de  1864,  suivant  lequel  :  tout  étranger,  après  dix  ans 
de  résidence,  «  peut  être  naturalisé,  sur  sa  demande  et 
sur  l'initiative  du  prince,  par  le  corps  législatif,  s'il  s'est 
montré  par  sa  conduite  et  ses  actes  utile  au  pays  ». 

D'une  pari,  les  Gouvernements  anglais  et  français 
protestèrent  contre  celte  conception  d'après  laquelle 
les  Juifs  étaient  considérés  comme  étrangers,  ce  que 
nulle  nation  ne  pouvait  admettre,  puisqu'on  les  décla- 
rait nés  dans  le  pays  et  soumis  au  service  militaire. 
D'autre  part  les  antisémites  roumains  ne  voulaient 
mCnie  pas  accepter  la  naturalisation  par  catégories  et 
le  ministre  des  affaires  étrangères  Bocresco  le  décla- 
rait formellement.  Devant  la  mauvaise  foi  des  Rou- 
mains, M.  \\'a(l(lingt()n  demanda,  d'accord  avec  l'Angle- 
terre, (pi'on  introduisît  dans  la  Constitution  rarlicle 
suivant  :  a  Les  individus  nés  en  Roumanie  et  y  étant 
élevés  juscpi'ù  leur  majorité,  (jui  n'auront  jamais  été 
sujets  étrangers,  obtiendront  inunédiatement,  en  vertu 
du  principe  contenu  dans  l'article  Y\  <''*  traité  de 
Berlin,  tous  les  droits  civils  et  politicpies.  » 

Si  l'entente  européenne  avait  persisté,  l'opposition 
roumaine  aurait  été  brisée;  mais  la  temporisation,  le 
retard  mis  à  exécuter  les  engagcMuents  pris,  lui  j)ermit 
de  résister  encore  et  linalement  de  triompher  en  rom- 
pant cette  entente.  Ce  fut  l'AlliMuagne  qui  en  celte 
circonstance  fut  l'alliée  nécessaire.  Le  cabinet  roumain 

40 


LES   JUIFS    EN    ROUMANIE 

profita  avec  habileté  da  courant  antisémite  fomenté 
dans  l'Empire  par  le  parti  des  pasteurs  évangéliques 
soutenu  par  les  conservateurs  et  les  agrariens.  La 
question  des  chemins  de  fer  de  Roumanie  pesa  aussi  sur 
la  volonté  allemande.  Dans  les  sociétés  formées  pour 
l'exécution  des  voies  ferrées  roumaines,  les  magnats 
silésiens  avaient  engagé  des  capitaux  considérables  ; 
ils  avaient  un  intérêt  essentiel  à  obtenir  du  gouver- 
nement roumain  un  assentiment  complaisant  aux  con- 
ditions de  rachat  imposées  ainsi  qu'une  approbation 
non  moins  complaisante  du  premier  rapport  concernant 
leur  exploitation.  Pour  cela,  il  était  nécessaire  que 
le  royaume  fût  reconnu  par  les  Puissances.  L'Alle- 
magne, guidée  par  les  intérêts  de  ses  capitalistes, 
obtint  de  l'Europe  qu'elle  se  contentât  d'une  décla- 
ration platonique.  L'article  ;:  de  la  Constitution  rou- 
maine, qui  disait  :  «La  qualité  de  Roumain  s'acquiert, 
se  conserve  et  se  perd  d'après  les  règles  déterminées 
par  les  lois  civiles  ;  les  étrangers  de  rite  chrétien  peuvent 
seuls  obtenir  la  naturalisation  »,  fut  abrogé  et  rem- 
placé par  le  suivant  : 

La  diftérence  des  croyances  religieuses  et  des 
confessions  ne  constitue  pas  en  Roumanie  un  empê- 
chement à  l'acquisition  et  à  l'exercice  des  droits  civils 
et  politiques. 

§  I.  —  Tout  étranger,  sans  distinction  de  religion, 
qu'il  soit  soumis  ou  non  à  une  protection  étrangère, 
peut  obtenir  la  naturalisation  aux  conditions  sui- 
vantes : 

a)  Il  adressera  au  gouvernement  une  demande  de 
naturalisation    portant     indication     du    capital    qu'il 

4i 


Bernard  Lazare 

possède,  de  la  profession  qu'il  exerce  et  de  sa  volonté 
d'établir  son  domicile  en  Roumanie. 

b)  A  dater  de  cette  demande,  il  élira  domicile  pen- 
dant dix  ans  dans  le  pays  et  prouvera  par  ses  actes 
qu'il  lui  est  utile. 

!^  2.  —  Peuvent  être  dispensés  du  stage  : 

a)  Ceux  qui  auront  introduit  en  Roumanie  des  indus- 
tries ou  des  inventions  utiles,  ceux  qui  auront  des 
talents  distingués,  ou  ceux  qui  auront  fondé  dans  le  pays 
de  grands  établissements  de  commerce  et  d'industrie. 

b)  Ceux  qui,  nés  et  élevés  en  Roumanie  de  parents  y 
étant  établis,  n'ont  jamais  joui,  non  plus  que  leurs 
parents,  d'une  protection  étrangère. 

c)  Ceux  qui  ont  servi  sous  les  drapeaux  pendant  la 
guerre  et  qui  pourront  être,  sur  la  proposKii)n  du  gou- 
vernement, naturalisés  collectivement  pai'  une  seule  loi. 

§  3.  —  La  naturalisation  ne  peut  être  accordée  <]iCin- 
dwidueUenicnt  et  en  verln  dune  loi  (i). 

%  /\.  —  Une  loi  spéciale  déterminera  le  mode  selon 
lecpiel  les  étrangers  pourront  établir  leur  domicile  en 
Roumanie. 

Les  droits  acquis  jusqu'à  ce  jour  sont  respectés. 

Les  conventions  internationales  existantes  resteront 
en  vigueur  avec  loutes  les  clauses  el  délais  (pii  y  sont 
stipulés. 

Pour  donner  à  1* Europe  la  mesure  de  sa  sincérité,  la 


(1)  A  VIT  ce  syslt'iiio  ol  son  npplicnlion  l'troilc  —  et  c'est  ce  mode 
(l'iipplicatioM  que  l'on  a  toujours  Init  aux  Juifs  —  un  lioinnie  peut 
être  naturalisé  sans  que  sa  femme  le  soit.  Vu  Juif  peut  être  Rou- 
main, et  ses  enfants  nés  avant  la  naturalisation  sont  t  étrangers 
non  soumis  à  une  protection  étrangère  >. 

4a 


LES   JUIFS   EX   ROUMANIE 

Roumanie  naturalisa  immédiatement  900  Juifs  qui 
avaient  pris  part  à  la  guerre  d'indépendance.  Comme 
la  plupart  étaient  morts  sur  le  champ  de  bataille, 
deux  cents  individus  seulement  profitèrent  de  la  géné- 
rosité moldovalaque.  En  réponse,  l'Allemagne,  l'An- 
gleterre et  la  France  remirent  au  cabinet  roumain  une 
note  identique  dont  voici  le  texte  : 

«  Le  Gouvernement  ne  saurait  reconnaître  comme 
répondant  entièrement  aux  vues  cpii  ont  dirigé  les 
Puissances  signataires  du  traité  de  Berlin  les  disposi- 
tions constitutionnelles  nouvelles  dont  il  lui  a  été  donné 
connaissance  et,  en  particulier,  celles  d'où  il  résulte 
pour  les  personnes  de  rite  non  chrétien  domiciliées  en 
Roumanie,  et  n'appartenant  d'ailleurs  à  aucune  na- 
tionalité étrangère,  la  nécessité  de  se  somnettre  aux 
formalités  d'une  naturalisation  individuelle. 

«  Toutefois,  confiant  dans  la  volonté  cla  gouverne- 
ment  princier  de  se  rapprocher  de  plus  en  plus,  dans 
Vapplication  de  ces  dispositions,  de  la  pensée  libérale 
dont  s'étaient  inspirées  les  Puissances,  et  prenant  acte 
des  assurances  formelles  qui  lui  ont  été  transmises  à 
cet  égard,  le  Gouvernement,  afin  de  donner  à  la  nation 
roumaine  un  témoignage  de  ses  sentiments  d'amitié,  a 
décidé  de  reconnaître,  sans  plus  de  retard,  la  princi- 
pauté de  Roumanie  comme  État  indépendant.  » 

La  confiance  était  bien  placée,  et  les  assurances  du 
gouvernement  roumain  étaient  sincères.  En  effet,  de- 
puis 1879,  sur  269.000  Juifs,  deux  cents  ont  été  natura- 
lisés. On  a  été,  il  est  vrai,  lidèle  à  la  pensée  libérale  du 
traité  de  Berlin  ;  on  n'a  plus  légiféré  contre  les  Juifs. 
On  a  légiféré  contre  les  étrangers,  et  on  a  appliqué  les 

43 


Bernard  Lazare 

lois  aux  Juifs,  en  vertu  même  de  cet  abandon  de  l'Eu- 
rope, qui  laissait  violer  ses  décisions  en  permettant  la 
naturalisation  individuelle  d'individus  nés  dans  un 
pays,  lils  de  pères  nés  dans  ce  pays. 

Cependant,  il  était  difficile  d'appliquer  impunément 
ce  code  xénophobe  à  des  indigènes  sans  soulever  des 
récriminations  violentes.  Deux  choses  surtout  gênaient 
la  Roumanie  et  ne  lui  permettaient  guère  de  traiter 
les  Juifs  en  étrangers  en  excipant  de  leur  particularisme 
volontaire.  Les  Juifs,  avides  d'instruction,  s'étaient 
roumanisés  rapidement,  et  ils  payaient  le  plus  national 
des  impôts  :  celui  du  sang.  Aussi,  tandis  que  la  ten- 
dance primitive  avait  été  d'élever  le  Juif,  et  de  l'assi- 
miler par  le  service  militaire  et  l'école,  la  seconde 
tendance  fut  de  le  rejudaïser  en  le  mettant  dans  l'im- 
possibilité de  s'éduquer,  et  de  lui  enlever  ses  droits  au 
titre  de  Roumain  en  ne  l'acceptant  plus  dans  l'armée. 
On  a  à  peu  près  résolu  le  premier  des  problêmes, 
pas  encore  le  second  :  le  Juif  est  toujours  soldat.  Com- 
ment et  pourquoi  l'est-il,  en  vertu  de  quelle  doctrine 
veut-on  l'empêcher  de  le  rester?  Il  l'est  en  vertu  de  la 
Constitution  et  de  la  loi.  On  voudrait  «pi'il  ne  le  fût 
plus,  parce  que  tant  (ju'il  le  sera  l'interprétation  même 
littérale  des  dillérenles  lois  militaires  ne  permettra 
pas  de  lui  appliquer  légitimement  la  législation  contre 
les  étrangers,  et  on  ne  la  lui  fera  subir  que  par  un 
scandaleux  arbitraire. 

L'article  1 18  de  la  Constitution  roumaine  porte  que  : 
«  Cha(iue  Roumain  fait  partie  de  l'armée  régulière,  ou 
de  la  milice,  ou  de  la  garde  civique,  conformément  aux 
lois  spéciales  ».  Quant  aux  Juifs,  ils  ont  toujours  été 
astreints  au  service  militaire;  mais   la  loi  qui   le  leur 

44 


LES    JUIFS    EN    ROUMANIE 

imposait  a  sans  cesse  varié  clans  ses  mobiles  et  ses 
considérants. 

D'après  la  loi  de  1864,  les  Juifs  étaient  recrutés  comme 
«  étrangers  qui  habitent  le  pays  et  qui  ne  sont  pas 
soumis  à  une  protection  étrangère  ».  Mais  la  loi  de 
1868,  abrogeant  la  précédente,  déclara  (article  2)  que 
a  tous  les  habitants  du  pays,  àV exception  des  étrangers, 
doivent  porter  les  armes  »,  et  la  loi  du  27  mars  1872  ne 
modifia  pas  cet  article.  Or,  les  Juifs,  après  1868,  conti- 
nuèrent à  servir  sous  les  drapeaux,  ils  furent  donc 
considérés,  ipso  facto,  comme  Roumains.  En  i8;G,  au 
moment  où  la  question  juive  se  posait  avec  plus 
d'acuité  que  jamais,  à  la  veille  de  la  reprise  des  persé- 
cutions, on  comprit  le  parti  que  les  persécutés  pour- 
raient tirer  d'un  pareil  état  de  choses  et  on  en  revint 
aux  stipulations  de  la  loi  de  1804. 

De  i8;8  à  1882,  pour  avoir  des  arguments  valables  à 
opposer  à  la  diplomatie  étrangère,  des  circulaires 
secrètes  furent  envoyées  aux  conseils  de  revision  pour 
leur  enjoindre  d'exclure  les  Juifs.  De  plus,  on  fit  signer 
à  ceux  des  jeunes  gens  Israélites  qui  ne  savaient  pas 
lire,  et  on  contraignit  les  autres  à  signer,  une  déclara- 
tion par  laquelle  ils  se  reconnaissaient  lils  d'étrangers 
non  naturalisés  et  «  demandaient  à  ne  pas  être  soumis 
à  la  loi  de  recrutement».  Mais,  en  1882,  le  gouvernement, 
peu  sûr  de  ce  système,  fit  modifier  et  rédiger  comme 
suit  les  articles  i  et  2  de  la  loi  de  189O  : 

Article  premier.  —  Tous  les  habitants  du  pays  doivent 
personnellement  le  service  militaire. 

Article  2.  — Les  sujets  des  Etats  étrangers  ne  peuvent 
faire  partie  de  l'armée. 

45  m. 


Bernard  Lazare 

C'était  revenir  à  la  loi  de  18G4  d'une  façon  détournée 
et  moins  brutale.  C'était  dire  que  les  Juifs  étaient  incor- 
porés comme  habitants  du  pays,  non  soumis  à  une 
protection  étrangère.  Ces  textes  inquiétèrent  cependant 
les  antisémites  moldaves.  Pour  répondre  à  leurs 
craintes,  —  ils  redoutaient  que  les  Juifs  pussent  être  à 
la  tête  de  l'armée,  —  le  général  Manou,  ministre  de  la 
guerre,  déclara  que  seuls  les  Roumains  pourraient 
obtenir  le  grade  d'officier.  A  ceux  qui  firent  observer 
que  c(  ceux  qui  servent  la  patrie  doivent  également 
jouir  des  droits  de  citoyens  »,  le  général  Manou  ré- 
pliqua :  «  L'impôt  du  sang  qu'on  paie  n'a  rien  à  faire 
avec  la  naturalisation.  Un  (ils  d'étranger  né  dans  le 
pays  peut  tirer  au  sort  et  servir  dans  l'armée  autant 
qu'il  le  pourra,  il  ne  deviendra  pas  pour  cela  citoyen 
roumain  ».  (i) 

A  ceux  qui  craignaient  une  intervention  étrangère,  le 
libéral  Bratiano,  président  du  Conseil,  réi)ondit  que  les 
Ktats  européens,  étant  maintenant  devenus  antisémites, 
n'interviendraient  pas. 

La  loi  fut  votée,  mais  d'après  ses  stipulations,  le  Juif 
ne  pouvait  désormais  ni  s'engager  connue  volontaire, 
ni  avancer  en  grade,  ni  se  rengager,  ni  bénéficier  des 
dispenses  que  confèrent  certains  diplômes,  ni  prendre 
(lu  service  dans  la  gendarmerie  rurale.  La  Cliambre 
roumaine  crut  que  le  problème  de  faire  du  Juif  un 
soldat  tout  en  n'en  faisant  pas  un  citoyen  était  résolu, 
et   elle  pensa  avoir  répondu  par  avance  aux  représen- 


(1)  l)'ni)r«'s  r;Miii-Ic2  de  la  loi  :  ■>  Les  onfanls  des  l'iraiigors  nés 
dans  le  pays  ne  pourront  pas  être  exemptés  du  service  militaire 
s'ils  ne  fout  pas  cunslalcr  qu'ils  ont  rempli  celte  obligation  dans 
un  autre  pays.  » 

46 


LES    JUIFS   EN   ROUMANIE 

talions   des   Puissances,  toujours   à  craindre  sous  la 
poussée  de  certaines  circonstances. 

Il  fallait,  ceci  posé,  montrer  que  les  Juifs  n'étaient  pas 
roumanisables  et  ainsi  ne  pouvaient  prétendre  à  jouir 
des  droits  civils  ou  politiques.  Or,  aux  yeux  des  anti- 
juifs et  des  gouvernements  successifs  qui  dès  lors  les 
servirent,  on  avait  fait  jusqu'à  ce  jour  fausse  route  en 
civilisant  les  Juifs,  et  en  les  arrachant  aux  écoles  pure- 
ment religieuses  qui,  en  les  particularisant,  contribuaient 
à  les  séparer  du  peuple.  Dès  les  débuts  de  l'organisa- 
tion scolaire,  les  écoles  des  Principautés  furent  d'accès 
libre,  et  la  loi  de  1802  les  ouvrit  à  tous.  Simultané- 
ment, on  y  appela  les  Juifs  par  des  privilèges  accordés 
à  ceux  d'entre  eux  qui  les  fréquentaient.  La  loi  de  i854 
sur  le  recrutement  en  Moldavie  dispensa  du  service 
militaire  les  Juifs  ayant  terminé  leurs  études  dans  les 
établissements  d'éducation  publics  et  produisant  les 
certificats  requis.  Après  la  réunion  des  Principautés,  le 
même  esprit  persista.  La  loi  de  1864  sur  l'enseignement 
décréta  l'instruction  obligatoire,  et  une  circulaire  de' 
i865  engagea  les  communautés  Israélites  à  envoyer  les 
enfants  dans  les  écoles  de  l'État,  ne  leur  demandant 
que  de  rémunérer  les  maîtres  qui  devaient  enseigner 
l'hébreu  et  la  religion.  Le  but,  disait  la  circulaire,  est, 
en  supprimant  les  écoles  confessionnelles,  de  mêler  la 
jeunesse  juive  à  la  jeunesse  roumaine.  «  Que  les  Juifs, 
ajoutait-elle,  ne  souhaitent  pas  des  écoles  séparées, 
car  la  séparation  des  écoles  perpétuera  leur  séparation 
de  la  nation.  » 

L'article  i3  de  la  Constitution  de  1866  confirma  ces 
dispositions.   En  1867,  au  milieu  même  des    persécu- 

4: 


Bernard  Lazare 

lions  contre  les  Juifs,  M.  Bratiano  envoya  aux  préfets 
une  nouvelle  circulaire  concernant  les  comniunauU's 
israéliles  et  prescrivant  d'infliger  une  amende  aux 
parents  qui  n'enverraient  pas  leurs  enfants  dans  les 
écoles.  Ceux-ci  étaient  d'ailleurs  une  minorité.  Dès  que 
les  portes  leur  avaient  été  ouvertes,  les  Juifs,  aspirant 
à  sinstruire,  s'étaient  précipités.  En  18G4,  il  y  en  avait 
en  tout  20  ou  3o  dans  les  écoles  du  pays;  en  1878-79  ils 
étaient  11  "/«  dans  les  écoles  primaires,  et  dans  cer- 
taines villes  3o  et  5o  °/o  du  total  des  élèves.  En  1882-83, 
on  en  comptait  i5  ^;,.dans  les  écoles  primaires  urbaines, 
et  dans  (juelques  localités  3o,  40,  5o,  70  et  même  70  ''/o 
de  la  totalité  des  écoliers. 

A  cette  époque,  la  tactique  changea.  On  se  demanda 
conmient  on  i)ourrail,  avant  peu,  représenter  raison- 
nal)lement  comme  étrangers  260.000  individus  qui  ne 
connaîtraient  d'autre  langue,  d'autres  mœurs,  d'autres 
coutumes  que  les  coutumes,  les  mœurs  et  la  langue 
roumaines.  La  presse  commença  à  protester.  Jadis 
elle  reprochait  aux  Juifs  leurs  instincts  séparatistes 
et  leur  conlinement  volontaire  dans  les  écoles  con- 
fessionnelles. Elle  leur  reproclia  désormais  leur  rapi- 
dité à  se  mêler,  leur  désir  de  savoir.  Les  instituteurs, 
en  bons  fonctionnaires,  suivirent  le  mouvement.  A 
leur  congrès  de  i883,  un  délégué  déclara  cpie  les  Juifs 
envahissaient  les  écoles  de  l'Etat  et  que,  bientôt,  il  n'y 
aurait  plus  de  place  pour  les  Roumains;  il  engageait 
ses  collègues  à  prendre  des  mesures.  Elles  furent 
prises;  contrairement  à  la  loi,  les  professeurs  chas- 
sèrent des  classes  les  enfants  Israélites,  soit  en  pré- 
textant que  le  nombre  prévu  d'élèves  était  dépassé, 
soit    en  ayant  recours    aux  mauvais  Irailcmeuls,  soit 

48 


LES  JUIFS   EN   ROUMANIE 

en   fomentant  l'antisémitisme  dans  les  classes  et  en 
incorporant  sa  doctrine  à  leur  enseignement. 

Le  Parlement  corrobora  ces  mesures.  En  1886-1887  un 
projet  de  loi  fut  déposé,  demandant  que  les  étrangers 
fussent  astreints  à  payer  un  écolage  de  dix  francs  par 
an  pour  les  écoles  primaires  et  de  cinquante  francs  pour 
les  écoles  secondaires.  La  loi  ne  fut  pas  votée,  mais  le 
ministre  de  l'instruction  publique  envoya  (juillet  et 
août  1887)  des  circulaires  aux  directeurs  des  écoles 
primaires,  leur  recommandant  d'inscrire  d'abord  les 
Roumains  et  les  naturalisés. 

Il  fut  écouté  et  partout  les  enfants  juifs  furent  chassés 
de  l'école  (i);  les  protestations,  l'invocation  des  droits, 
le  rappel  des  encouragements  anciens,  tout  fut  vain.  Les 
circulaires  furent  maintenues  et  la  loi  de  1893  vint  les 
consacrer.  Elle  imposait  aux  étrangers  —  dans  l'espèce 
aux  Juifs  —  le  paiement  d'un  écolage  de  quinze  francs 
pour  les  écoles  rurales,  de  trente  francs  pour  les  écoles 
urbaines,  et  prescrivait  qu'ils  ne  pourraient  y  être  reçus 
que  dans  la  mesure  des  places  disponibles.  La  loi  de 
1896  corrobora  celle  de  1893.  Comme  on  estimait,  sans 
doute,  qu'elle  ne  frappait  pas  suflisamment  la  masse  des 
artisans  et  des  infimes  commerçants  juifs,  déjà  inca- 
pables de  payer  sur  leurs  maigres  salaires  et  leurs 
médiocres  bénéfices  les  redevances  scolaires  pour  leurs 
nombreux  enfants,  des  circulaires  vinrent  l'aggraver. 
L'article  premier  de  la  loi  disait  que  les  actes  relatifs  à 
l'enseignement  public  étaient  exemptés  du  timbre,  les 
circulaires  enjoignirent  aux  agents  de  l'État   de  sou- 


(1)  Dans  une  seule  ville,  à  Botoshani.  on  eu  renvoya  cent  qua- 
torze. 


49 


Bernard  Lazare 

mettre  au  timbre  les  actes  concernant  les  enfants  juifs 
qui  fréquentaient  les  écoles  privées.  Bien  plus,  pour 
arrJ'ter  ou  du  moins  entraver  le  pétitionnement  (jui  eût 
pu,  nuilliplié,  éveiller  l'attention,  on  exigea  le  paii  nient 
du  timi)re  pour  chaque  signature.  Enfin,  on  exempta 
seulement  les  Roumains  de  la  taxe  d'examen. 

Le  résultat  de  pareilles  mesures  ne  s'est  pas  fait 
attendre.  En  i89i-i8()2  la  proportion  des  Juifs  dans  les 
écoles  primaires  était  de  i5  à  iG'*/;,;  elle  est  aujour- 
d'hui de  5  1,2  *'/^;  elle  est  appelée  encore  à  baisser 
au  fur  et  à  mesure  que  s'accroît  la  misère  de  la  popu- 
lation juive,  misère  que  l'accumulation  des  lois  protec- 
tionnistes augmente  tous  les  jours. 

Ai)rès  avoir  ainsi  rendu  presque  inaccessible 
l'enseigneniont  primaire,  on  songea  à  l'enseignement 
secondaire,  à  renseignement  supérieur  et  puis  succes- 
sivement aux  écoles  professionnelles,  de  commerce  et 
d'agriculture.  Pour  éliminer  les  Juifs  des  lycées,  on  suivit 
le  même  processus.  On  commença,  dès  1890,  à  les  en 
exclure  arbitrairement,  et  on  consacra  les  mesures 
administratives  par  la  loi  du  2*3  iiiars-i  |  avril  i8<)8.  Elle 
prescrivait  de  n'admettre  les  enfants  d'étrangers  dans  les 
écoles  des  dilTérents  degrés,  que  «  s'il  restait  des  places 
disponibles  a|)rès  (pi'il  aurait  été  satisfait  aux  deman- 
des des  lils  de  Roumains  ».  En  outre,  des  taxes  fort 
lourdes  leur  élaicnt  imposées,  (i)  Quelle  en  fut  la  con- 
séquence? En  i8()()-i8<)7,  les  Juifs  formaient  11  "/;,  des 
élèves  des  écoles  et  lycées,  en  i8<)7-i8<)<),  ils  ne  sont 
plus  (pie  7  1/2  '  , . 


(1)  Pour  les  itiulcs  do    nu'ilecine,    par   exemple,    la  taxe   est    de 
trois  cent  soixante  francs  par  an. 

5o 


LES   JUIFS   EN    ROUMANIE 

Déjà  la  loi  du  9/21  avril  1893  avait  exclu  les  Juifs  des 
écoles  professionnelles.  Dans  les  écoles  forestières,  les 
ctrang-ers  n'étaient  plus  admis,  comme  auditeurs,  qu'a- 
vec l'autorisation  du  ministre,  toujours  refusée  aux 
Juifs.  Dans  les  écoles  d'arts  et  métiers,  les  étrangers 
n'étaient  reçus  que  comme  externes  et  dans  la  pro- 
portion du  cinquième  des  places  vacantes.  Dans  les 
écoles  de  commerce,  les  étrangers  étaient  obligés  de 
payer  des  droits  d'admission.  Naturellement,  dans  tous 
ces  établissements,  ils  ne  pouvaient  concourir  ni  pour 
les  bourses,  ni  pour  les  subventions. 

La  loi  de  1899  sur  l'enseignement  professionnel  ren- 
força encore  ces  dispositions.  Dans  les  écoles  publiques, 
l'éducation  professionnelle  était  donnée  gratuitement  ; 
les  étrangers  ne  purent  désormais  la  recevoir  que  si  les 
Roumains  laissaient  des  places  disponibles  et  encore 
«  leur  nombre  ne  pouvait  dépasser  la  cinquième  partie 
du  nombre  total  des  élèves  ».  Ceci  avait  un  autre  but, 
il  est  vrai,  que  celui  de  séparer  intellectuellement  le 
Juif  du  Roumain  :  on  voulait  favoriser  la  création  d'une 
classe  d'artisans  nationaux  et  les  placer  pour  la  con- 
currence de  chaque  jour  dans  des  conditions  meilleures 
que  les  artisans  juifs.  Dans  les  écoles  supérieures  de 
sylviculture  et  d'agriculture,  on  ne  devait  admettre  que 
des  élèves  internes,  boursiers  de  l'État,  des  districts 
ou  des  communes,  ce  que  les  étrangers  ne  pouvaient 
être.  Dans  les  écoles  inférieures  d'agriculture,  les  élèves 
reçus  devaient  sortir  des  écoles  normales  primaires  ou 
des  écoles  élémentaires  agricoles  où  il  était  défendu 
aux  Juifs  d'entrer.  Quant  aux  taxes,  le  ministre  les 
fixa  à  90  francs  pour  les  écoles  professionnelles  de  filles 
et   de   garçons    et  pour    les   écoles    commerciales   du 

5i 


liernard  Lazare 

premier   degré,  et  à  i5o  francs   pour  les   écoles   com- 
merciales du  second  degré. 

L'œuvre  était-elle  ainsi  complète?  On  ne  le  pensa 
pas.  Par  cette  législation,  on  obtenait  bien  la  sépa- 
ration du  Roumain  et  du  Juif,  mais  on  voulait  mieux. 
On  craignait  la  supériorité  du  Juif  instruit  sur  le 
Moldo-Valaque;  il  fallait  donc  l'abaisser  pour  le  rendre 
moins  dangereux  et  l'avilir  afin  de  montrer  qu'on  ne 
pouvait  en  faire  un  citoyen  de  l'antique  Dacie.  Dès  la 
promulgation  de  la  loi  de  1898,  les  communautés  juives 
avaient  fondé  des  écoles  pour  leurs  enfants  chassés  de 
l'école  roumaine.  On  mit  des  entraves  à  ces  fondations 
et  pour  cela  on  eut  recours  à  la  persécution  religieuse. 
Bien  que  des  cours  d'adultes  eussent  lieu  le  dimanche 
et  les  jours  fériés,  dans  les  établissemenls  scolaires 
publics,  une  circulaire  ministérielle  d'octobre  1899 
interdit  aux  écoles  juives  d'ouvrir  leurs  portes  le 
dimanche  et  une  circulaire  d'avril  1900  les  obligea  à 
faire  la  classe  le  samedi.  En  février  1900,  on  défendit 
d'enseigner  la  religion  plus  d'une  heure  tous  les  deux 
jours  et  de  laisser  les  enfants  se  couvrir  la  tète  pendant 
l'instruction  religieuse  et  la  lecture  de  l'hébreu.  De  celte 
façon  on  espérait  éloigner  les  orthodoxes,  pour  qui  se 
couvrir  la  tète  pendant  les  ollices  ou  l'étude  de  la  loi 
est  une  obligation  rituelle,  (i)  Comme  les  écoles  privées 
en  Roumanie  sont  de  deux  sortes,  celles  avec  pro- 
gramme de  l'Ktat,  tout  à  fait  soumises  aux  autorités 
scolaires,  et  celles  avec  programme  propre,  plus  indé- 
pendantes, les  administrateurs  des  écoles  libres  juives 


(1)  Devant  les  protostations,  niônio  dos  journaux  antisémites 
motlèrcs.  le  ministre  dut  retirer  sa  circidaire,  dont  le  caractère  anti- 
confessionnel  était  par  trop  patent. 

5a 


LES   JUIFS   EN    ROUMANIE 

demandèrent  à  les  transformer  en  écoles  avec  pro- 
gramme propre.  L'autorisation  leur  fut  refusée  :  «  Nous 
pouvons  accorder  aux  étrangers,  dit  le  docteur  Oncioul, 
inspecteur  de  l'enseignement  privé,  la  faculté  de  créer 
des  écoles  primaires  avec  programme  propre...  Il  n'en 
est  pas  de  même  des  Juifs,  qui  ne  sont  pas  des  citoyens, 
mais  qui  ne  sont  pas  non  plus  des  étrangers  ».  Le  gou- 
vernement veut  garder  le  droit  d'imposer  sa  volonté  dans 
les  maisons  d'enseignement  juives,  et  d'en  modifier  peut- 
être  les  programmes,  afin  de  maintenir  les  Israélites  dans 
une  infériorité  intellectuelle  profitable  aux  Roumains. 

Quand  les  vaillants  descendants  de  Décébale  auront 
ligoté  fortement  leur  ennemi,  quand  ils  lui  auront,  de 
plus,  déprimé  le  cerveau,  ils  le  vaincront  plus  facile- 
ment. Le  meilleur  moyen,  pour  en  arriver  là,  n'cst-il 
pas  de  le  replacer  sous  le  joug  de  l'orthodoxie  dont 
il  s'émancipait  à  peine,  de  le  renfermer  de  nouveau 
dans  son  ghetto,  de  le  séparer  de  la  civilisation?  C'est 
la  conception  de  ceux-là  mêmes  que  l'on  représente 
presque  comme  des  philosémites,  de  M.  Carp,  par 
exemple,  a  Tout  hérétique,  dil-il  (i)  —  ce  sont,  en 
Roumanie,  les  catholiques,  les  protestants,  les  Israé- 
lites —  (2)  sera  tenu  de  par  la  loi  de  se  rattacher  à 
une  communauté  religieuse  et  de  payer  à  celle-ci  un 
impôt  sur  le  culte.  L'État  prêtera  son  concours  aux 
communautés  religieuses  pour  l'encaissement  des 
taxes.  »  (3)  Pour  les  catholiques  ou  les  protestants,  une 


(1)  Neue  Freic  Presse,  18  janvier  1901. 

(2)  Notez  que,  toujours  d'après  les  antisémites,  la  question  reli- 
gieuse n'existe  pas  en  Roumanie. 

(3)  Cette  loi  était  en  préparation  lorsque  tomba  le  ministère  Carp; 
elle  sera  certainement  reprise  un  jour. 

53 


Bernard  Lazare 

telle  loi  ne  serait  nullement  dangereuse,  ils  ne  seraient 
en  effet  rattaches  à  leurs  communautés  que  pour  la 
vie  relig-ieusc,  car  ils  sont  citoyens;  les  Juifs,  consi- 
dérts  comme  étrang^ers,  y  seraient  soumis  pour  la  vie 
sociale;  ils  retomberaient  sous  la  tyrannie  des  rabbins, 
sous  le  despotisme  des  obligations  rituelles;  on  créerait 
pour  eux  une  organisation  cléricale  autorisée  à  en 
appeler  au  gouvernement  pour  maintenir  les  prescrip- 
tions de  la  foi. 

Nous  avons  ainsi  montré  les  deux  préoccupations  qui 
ont  poussé  jusqu'à  maintenant  le  gouvernement  rou- 
main dans  l'élaboration  des  législations  de  recrutement 
et  d'enseignement.  La  première  indiquait  le  souci  de 
pouvoir  frapper  les  Juifs  connue  étrangers  sans  avoir 
i\  compter  avec  la  grave  objection  du  service  militaire 
(jui  leur  était  imposé.  On  a  pensé  hi  satisfaire  en  décré- 
tant qu'on  peut  payer  l'impôt  du  sang  sans  être  citoyen, 
ce  qui  est  faux  :  on  peut  servir  un  pays  dont  on  n'est 
pas  le  citoyen,  on  peut  le  servir  librement,  mais  sitôt 
qu'on  le  sert  obligatoirement,  c'est  qu'on  est  membre 
de  la  cité  et  qu'on  en  a  les  droits,  (i) 

La  deuxième  préoccupation  était  de  dégrader  le  Juif; 
de  diminuer  pour  lui  la  possibilité  de  participer  à  la  vie 
moderne;  de  le  rendre  moins  apte  à  s'assimiler;  de 
justifier  ainsi  les  répugnances  cpi'on  témoignait  à  en 
faire  un  citoyen,  et  de  le   mettre  en  même  temps  dans 


(1)  Le  gouvernement  roumain  comprend  si  bien  cela,  et  que  sa 
tlieorie  n'est  pas  défendal)le.  (ju'en  1S'.)7  il  prépara  un  projet  de  loi 
<iui  n'aboutit  jias,  d'ailleurs,  pour  exclure  complùlcment  Us  Juifs  du 
service  militaire. 

54 


LES   JUIFS   EN   ROUMANIE 

des  conditions  moins  bonnes  pour  supporter  la  concur- 
rence. L'éviction  scolaire  répondit  à  ce  souci.  Mais 
cette  méthode  n'était  pas  susceptible  d'amener  un 
résultat  rapide,  et  des  raisons  politiques  et  écono- 
miques, liées  les  unes  aux  autres,  exigeaient  que  le 
Juif  fût  placé  le  plus  tôt  possible  dans  l'impossibilité 
de  nuire. 

La  bourgeoisie  roumaine  —  petite  et  moyenne  — 
demandait  à  ses  représentants  de  lui  permettre  de  se 
développer  sans  craindre  des  adversaires  redoutables. 
Pour  satisfaire  ses  exigences,  tout  un  système  protec- 
tionniste fut  élaboré.  Nous  allons  l'exposer  pour  achever 
de  montrer  la  situation  actuelle  des  Juifs  en  Roumanie. 
Il  comporte  toute  une  série  de  lois  destinées  à  pro- 
téger les  carrières  libérales,  l'industrie,  le  commerce, 
grand  et  petit,  les  métiers,  en  excluant  peu  à  peu  les 
Juifs  de  ces  diverses  branches  d'activité.  Non  qu'on  les 
désignât  nommément,  car  un  appareil  législatif  pure- 
ment antisémite  eût  soulevé  des  protestations,  mais  on 
les  frappa  comme  étrangers,  étrangers  non  soumis  à  une 
protection  étrangère,  c'est-à-dire  que  l'on  peut  vexer 
impunément,  sans  redouter  les  représentations  des 
consuls,  les  notes  des  diplomates,  les  interventions 
des  Puissances.  C'est  là  la  caractéristique  du  mou- 
vement antijuif  roumain  :  le  mensonge  et  l'hypocrisie. 
Un  peuple  qui  se  prétend  cultivé  et  éclairé,  qui  dit 
être  en  Orient  le  représentant  de  la  civilisation  occi- 
dentale (i),  qui  vit  de  belles  phrases  :  «  Le  Roumain  a 
toujours  été  tolérant»;  «  le  Roumain  a  toujours  été 
libéral  de  par  sa  nature  »,  un  tel  peuple  se  doit  de  ne 


(1)  «  La  Roumanie  est  la  Belgique  d«  l'Orient  »,  dit  le  Roumain. 

55 


Bernard  Lazare 

pas  professer  ouvertement  un  brutal  et  fanatique  anti- 
sémitisme. Le  Juif  gênait,  mais  on  avait  vu  jadis  qu'il 
était  dangereux  et  mauvais  pour  le  bon  renom  de  la 
Roumanie  de  le  massacrer  ou  de  le  noyer  dans  le 
Danube.  Il  valait  mieux,  sournoisement,  multiplier 
devant  lui  les  obstacles  propres  à  limiter  et  à  empêcher 
même  son  expansion;  l'obliger  à  mourir  de  faim  ou  à 
fuir  le  sol  inhospitalier.  Le  libéral  Bratiano  avait  à  ce 
propos  imaginé  un  apologue  qui  contenait  toute  la  doc- 
trine roumaine  :  «Un  renard  maigre,  décharné,  alTamé, 
disait-il,  était  arrivé  à  percer  un  trou  pour  entrer  dans 
une  vigne.  Une  fois  dedans,  il  engraissa  et  devint  bien 
portant,  (i)  mais  sa  présence  était  nuisible  à  la  vigne, 
dans  laquelle  il  faisait  constanmient  des  dégâts.  Néan- 
moins, défense  fut  faite  au  propriétaire  de  le  tuer, 
défense  également  d'élargir  le  trou.  Le  vigneron,  avisé 
et  malin,  clôtura  à  nouveau  sa  vigne  et  petit  h  petit 
enferma  le  renard  dans  un  cercle  de  plus  en  plus 
étroit,  si  bien  que  celui-ci  ne  trouva  plus  de  quoi 
engraisser;  il  perdit  ses  forces,  redevint  maigre,  dé- 
charné, et  enfin  se  sauva  par  le  trou  qu'il  avait  lui- 
même  ouvert.  »  Cette  parabole  constatait  un  fait  (2)  et 
traçait  un  progranmie.  On  le  suivit.  La  période  tumul- 
tuaire  et  imprudente  de  l'antisémitisme  parut  close  et 
si,  récemment,  par  la  force  même  des  événements,  elle 
sembla  se  rouvrir,  ce  fut  par  l'impatience  de  quelques 
agités,  de  quelques  jeunes  gens  non  encore  dressés  à  la 
rouerie  politique,  et  le  gouvernement  s'eflTorça  d'arrêter 
les    troubles.  Il  estimait,  et  avec  raison,  que  l'œuvre 


(1)  Les    quatre   ciiujuit'nios  dos    .îuifs    roumnins    sont   artisans, 
sans  trnv.iil.  ou  pauvres  vivant  de  la  charité  publique. 

(2)  C'est  en  1882  que  M.  Bratiano  l'imagina. 

56 


LES   JUIFS   EN   ROUMANIE 

législative  suffisait,  puisqu'elle  frappait  toutes  les  caté- 
gories, et  que  bientôt,  sur  le  sol  de  la  Moldavie  et  de  la 
Valachie,  le  Juif  ne  pourrait  exercer  ni  une  fonction,  ni 
un  état,  ni  un  art,  ni  un  métier. 

Ces  soi-disant  usuriers,  aptes  seulement  à  l'usure, 
étaient  en  effet  représentés  dans  toutes  les  professions, 
et  il  fallut  travailler  activement  à  les  déloger.  On  y 
procéda  méthodiquement.  D'après  la  loi  du  4  décembre 
18G4,  seuls  les  Roumains  ou  naturalisés  roumains  pou- 
vaient exercer  la  profession  d'avocat;  cependant  les  Juifs 
étaient  tolérés  comme  défenseurs  devant  les  justices  de 
paix.  La  loi  du  8  juin  1884  ^it  cesser  cette  tolérance.  Elle 
les  autorisait  encore  à  être  secrétaires  d'avocats  ou  à 
avoir  des  bureaux  de  notarial,  mais  successivement,  par 
des  décisions  du  conseil  de  l'ordre,  ces  autorisations 
leur  furent  enlevées  et,  désormais,  ils  ne  sont  même  plus 
admis  à  représenter,  devant  les  tribunaux  de  conci- 
liation, les  propriétaires  ou  les  fermiers  roumains.  11 
leur  était  licite  d'exercer  la  médecine  et  d'entrer  dans 
le  service  sanitaire  ;  une  loi,  celle  du  i4  juin  1893, 
vint  leur  ôter  cette  licence.  «  Pour  pouvoir  être  nommé 
à  un  poste  quelconque  du  service  sanitaire,  disait-elle, 
il  faut  être  citoyen  roumain,  et  avoir  fait  un  stage  dans 
l'armée.  »  Les  arrondissements  et  les  villages  avaient 
le  droit,  à  défaut  de  Roumains,  d'engager  des  étrangers, 
si  ces  derniers  acceptaient  un  contrat  stipulant  que, 
dès  qu'un  citoyen  roumain  se  présenterait  pour  de- 
mander la  place,  elle  lui  serait  donnée  immédiatement, 
sans  que  l'occupant  pût  prétendre  à  une  indemnité. 
On  retenait  même  au  Juif,  pendant  le  temps  qu'il  était 
en  exercice,  un  tantième  pour  la  retraite,  bien  qu'il  n'y 
eût  aucun  droit.  Le  médecin  ainsi  évincé  n'avait  pas 


Bernard  Lazare 

la  ressource  de  se  faire  pharmacien,  la  loi  de  i8y3 
n'accordant  qu'aux  seuls  Roumains  et  naturalisés  le 
droit  d'être  propriétaires  ou  g^éranls  d'une  pfiarmacie. 
et  l'étranger  muni  du  diplôme  de  pharmacien  ne  pou- 
vant qu'être  aide  gérant  ou  aide  dirigeant.  Quant  aux 
fonctions  publiques,  les  Juifs  n'y  ont  pas  accès.  Ils  ne 
peuvent  entrer  dans  les  chemins  de  fer  depuis  que 
l'État  les  a  rachetés.  Ils  ne  peuvent  pas  davantage  ob- 
tenir un  emploi  dans  l'administration  des  tabacs.  La  loi 
de  i8;2  et  celle  de  iSjy  sur  le  monopole,  complétées  par 
les  dispositions  de  1881  et  de  1887,  exigent  en  effet  que 
les  fonctionnaires  de  la  régie  soient  roumains  :  em- 
ployés, entrepreneurs  ou  simples  débitants. 

Trop  de  carrières  restaient  cependant  ouvertes,  car- 
rières dans  lesquelles  le  bourgeois  roumain  redoutait 
l'activité  juive;  il  fallait  les  fermer,  ou  les  rendre  d'abord 
dilTicile,  en  dhninuanl  les  droits  de  ceux  qui  y  entraient 
et  en  favorisant  les  autochtones.  La  loi  du  i*^""  juin  1881 
visa  les  agents  de  change  et  les  coiu-tiers  en  marchan- 
dises. On  ne  put  désormais  être  admis  dans  la  cor- 
poration que  si  l'on  était  Roumain  ou  naturalisé;  la 
même  qualité  fut  exigée  des  mandataires  des  agents  et 
courtiers,  et  des  gens  à  leur  service.  La  loi  était  appli- 
cable immédiatement,  excepté  dans  les  ports,  où  elle  ne 
l'était  que  trois  ans  après  la  promulgation,  car  il  \ 
avait  là  des  étrangers  chrétiens  qui  auraient  pu 
faire  respecter  leurs  droits.  Des  banquiers  et  des 
commerçants  roumains  lésés  aussi  protestèrent,  signa- 
lant l'augmentai  ion  et  la  variabilité  des  courtages 
exigés  par  les  agents  et  courtiers  roumains,  qui,  ayant 
éliminé  leurs  concurrents,  pouvaient  imposer  leurs 
tarifs  :  il    était    trop    tard.    Une   loi   du  2.4   juin   188O 

58 


LES   JUIFS   EN    ROUMANIE 

ag-grava  même  les  défenses,  en  interdisant  aux  non- 
Roumains  l'exercice  des  métiers  de  courtiers  en  céréa- 
les et  en  vins  dans  les  foires  et  marchés.  Pour  satisfaire 
les  électeurs,  on  créa  un  corps  de  dragomans,  ignorants 
du  commerce  des  blés  et  des  boissons,  corps  privilégié 
et  national  qui  exploita  durement  l'éternel  exploité  en 
Roumanie,  le  paysan,  à  qui  on  interdit  de  prendre  des 
mandataires  étrangers.  On  poursuivit  même  les  cour- 
tiers juifs  exerçant  le  métier  dlntermédiaires,  à  titre 
privé,  entre  les  acheteurs  et  vendeurs  de  blés  dans  les 
villes  où  il  n'y  avait  pas  de  Bourses  de  commerce.  Les 
courtiers  ruinés  se  virent  de  plus  empêchés  d'être 
commissionnaires  et  expéditeurs  en  douane,  la  loi  de 
1882  exigeant  pour  exercer  cette  fonction  l'agrément  du 
ministre.  On  avait  voulu  d'abord  ne  donner  l'autorisa- 
tion qu'à  ceux  qui  étaient  inscrits  conmie  électeurs; 
mais  devant  les  protestations  des  agents  diplomati- 
ques, on  se  contenta  de  l'assentiment  ministériel,  impi- 
toyablement refusé  aux  Juifs. 

Le  cercle  se  resserra  encore.  La  loi  du  16  juin  1886  et 
le  règlement  du  27  octobre  1893  interdirent  à  tout 
individu  non  Roumain  d'être  droguiste  ou  épicier  ven- 
dant des  substances  toxiques  nécessaires  à  l'industrie. 
Les  lois  du  28  avril  1887  et  du  21  avril  1889  leur  refusèrent 
le  droit  de  participer  à  l'adjudication  des  fermages  des 
revenus  des  communes  ;  il  était  défendu  aux  fermiers 
de  les  prendre  à  leur  service  pour  faire  rentrer  ces 
revenus.  Quant  aux  adjudications  publiques,  si  la  loi 
ne  permet  pas  d'en  exclure  les  Juifs,  l'arbitraire  minis- 
tériel y  supplée  en  stipulant  dans  les  arrêtés  de  mise 
en  adjudication  que  seuls  les  Roumains  et  naturalisés 
peuvent  y  prendre  part. 

59 


Bernard  Lazare 

Pour  les  simples  commerçants,  qu'on  ne  pouvait  direc- 
tement atteindre,  on  les  entrava.  Bien  que,  Juifs  et 
étrany^ers,  ils  formassent  l'immense  majorité,  on  refusa 
de  les  accepter  dans  les  chambres  de  commerce  et  d'in- 
dustrie, et  la  loi  du  i*"^  mars  i886  voulut  que  ceux  qui 
en  éliraient  les  membres  «  payassent  une  patente  de 
première,  deuxième,  troisième  ou  quatrième  classe  et 
jouissent  des  droits  civils  et  politiques  ».  Ainsi,  les 
non-Roumains  ne  pouvaient  discuter  les  intérêts  de 
leur  corporation.  La  loi  du  lo  mai  i88-  sur  les  sociétés 
en  commandite  et  sur  les  sociétés  anonymes  restreignit 
leurs  droits  à  administrer  leurs  propres  deniers.  Elle 
exig-oa  (pie  l'administrateur  unique  ou  la  moitié  plus 
un  des  administrateurs  de  ces  sociétés  fussent  Rou- 
mains; de  même  pour  les  censeurs  et  les  suppléants. 
Le  capital  étranî^er,  le  capital  juif  étaient  mis  en  tu- 
telle. 

Si  draconienne,  si  arbitraire  que  fût  cette  législa- 
tion commerciale,  elle  ne  réduisait  pas  à  la  misère 
ceux  qu'elle  atteignait,  car  ils  appartenaient  à  une 
catégorie  sociale  aisée  dont  l'action  était  gênée,  mais 
non  arrêtée.  Il  n'en  fut  pas  de  même  lorsqu'on  toucha 
au  petit  trafiquant. et  on  y  toucha  par  la  loi  sur  le  com- 
merce ambulant,  dont  le  but  fut,  dit  l'exposé,  d'encou- 
rager le  commerce  stable,  ou  plutôt  de  favoriser  cl  de 
protéger  l'électeur.  Klle  était  préparée  depuis  long- 
temps; depuis  longtemps,  la  police,  en  vertu  d'ordres 
préfectoraux,  pourchassait  les  colporteurs  juifs  dans 
les  rues  des  villes,  et  ce  fut  sous  le  prétexte  de  remé- 
dier aux  désordres  provoqués  par  l'exécution  de  ces 
arrêtés  illégaux  que  le  gouvernement  déposa  une  loi, 
promulguée  le  i;  mars  1884,  après  avoir  suscité  de  vio- 

60 


LES   JUIFS    EN   ROUMANIE 

lentes  discussions  à  la  Chambre  et  au  Sénat,  et  malgré 
les  pétitions  désespérées  des  intéressés,  (i)  L'ar- 
ticle premier  ordonnait  : 

«  Le  commerce  ambulant  de  toute  nature  est  entière- 
ment prohibé  dans  les  communes  urbaines,  et  dans 
toute  l'étendue  de  leurs  circonscriptions,  sauf  les  cas 
expressément  prévus  par  la  présente  loi.  » 

Article  2.  —  «  Est  considéré  comme  commerce  ambu- 
lant toute  vente  de  maison  en  maison,  de  place  en 
place,  dans  des  endroits  ouverts,  dans  des  baraques, 
échoppes  ou  planches  dressées   sur  les  marchés,  rues, 


(1)  La  pétition  des  colporteurs  juifs  de  Bucarest  disait  ceci  : 

«  Le  commerce  ambulant,  libre  et  autorisé  de  tout  temps  en 
Roumanie,  n'a  jamais  été  interdit;  c'est  sur  la  foi  de  cette  libei-té 
que  nous  l'avons  pratiqué  jusqu'à  ce  jour.  Plusieurs  d'entre  nous 
ne  pourraient  même  pas  trouver  un  autre  "  gagne-pain.  La  veuve 
qui  ne  sait  comment  nourrir  ses  enfants,  le  bancal,  le  manchot  et 
le  vieillard  qui  ne  peuvent  gagner  leur  vie  d'une  autre  façon,  et 
tant  d'autres  qui  se  trouvent  dans  une  position  analogue,  tous  per- 
dront leur  pain  si  cette  loi  doit  être  votée. 

«  Dans  d'autres  pays  où  l'industrie  est  florissante,  si  on  restreint 
le  colportage,  petit  à  petit  et  insensiblement,  les  hommes  qui  le 
pratiquent  peuvent  employer  leurs  bras  ailleurs,  tandis  que  chez 
nous,  où  les  fabriques  n'ont  pas  encore  pris  d'essor,  voter  une  loi 
pareille  c'est  mettre  sur  le  pavé  vingt  mille  âmes,  car  nous  ne 
pouvons  trouver  d'autres  moyens  d'existence... 

«  Nous  ne  disposons  pas  de  capitaux  :  notre  seule  fortune  est  le 
ballot  ou  la  malle  que  nous  emportons,  et  bien  souvent  nous  ne  les 
devons  qu'à  des  commerçants  bienveillants  qui  ont  confiance  en 
nous  et  nous  honorent  de  leur  crédit. 

a  Ici,  dans  la  capitale,  nous  sommes  quatre  cents  familles, 
hommes,  femmes  et  enfants.  Nous  resterons  demain  sans  pain  si 
vous,  messieurs  les  sénateurs,  ne  nous  prenez  pas  en  pitié  et  si 
vous  n'écartez  pas  ce  projet  désastreux.  Et  ce  n'est  pas  seulement 
nous,  les  quatre  cents  familles,  ce  sont  les  cinq  mille  familles 
dispersées  sur  toute  la  surface  du  pays  qui  resteront  sans  res- 
sources. » 

Le  Sénat  renvoya  la  pétition  à  la  commission  qui  était  saisie  du 
projet,  et  celle-ci  n'en  tint  aucun  compte,  pas  plus  que  de  celles 
qui  purent  être  ultérieurement  envoyées. 

61 


Bernard  Lazare 

impasses  de  cours,  couloirs,  portes  cochères  ou  autres 
entrées.  » 

L'article  -]  permettait  le  commerce  ambulant  dans  les 
communes  rurales  et  dans  les  i'oires  où  le  petit  coma)er- 
çant  des  villes  n'allait  pas.  L'article  (3  autorisait  le 
commerce  ambulant  des  produits  d'a«,'^riculture,  de 
sylviculture,  de  jardinage  et  d'industrie  ménagère, 
sans  qu'il  fût  besoin  de  demander  une  autorisation. 

La  loi  volée,  une  circulaire  ministérielle  du  2  mai  1884 
en  ordonna  l'application  rigoureuse  et  immédiate;  les 
colporteurs  demandèrent  au  roi  un  sursis  de  six  mois, 
on  ne  le  leur  accorda  pas.  Les  conunissaires  et  les 
agents  organisèrent  la  chasse  (i)  aux  colporteurs;  ils 
ne  se  contentèrent  pas  d'exécuter  la  loi,  ils  y  ajoutèrent. 
Elle  ne  visait  pas  les  fripiers  juifs,  on  appréhenda  les 
fripiers;  elle  autorisait  la  vente  des  produits  d'agricul- 
ture, etc.,  on  l'empêcha.  On  s'opposa  même  à  la  vente 
des  fruits  dans  les  rues,  tandis  qu'on  fermait  les  yeux 
sur  les  colporteurs  chrétiens,  indigènes  ou  étrangers, 
et  qu'on  les  laissait  librement  trafiquer  de  leurs  mar- 
chandises. Plus  de  2o.t)oo  Israélites  (2)  furent  réduits 
à  la  mendicité,  et  alors,  (tn  les  traqua  connue  vaga- 
bonds;  plusieurs   périrent  d'inanition,  moururent    en 


(1)  «  Jo  (lois  nvoucr.  écrivait  lo  dcputé  Pannu  dans  le  journal 
VAmaradia  (10  aoiM  1884).  (|uo  la  loi  sur  le  commerce  amiiulant 
s'applique  abusivemont.  Sous  i>rélexte  de  commerce  ambulant,  on 
arrête  bien  souvent  de  pauvres  gens  iimocents.  on  les  séquestre 
tlans  les  conirnissarials  juscju'à  la  constitution  de  leur  dossier, 
comme  sil  s'aj;issait  d'un  llagiant  délit;  ils  sont  ensuite  menés  sous 
escorte  devant  le  juj^e  de  paix  :  celui-ci  les  condamne  séance  tenante, 
et  c'est  toujours  séance  tenante  (pi'il  transforme  l'amende  en  prison, 
sans  même  s'encjuérir  s'ils  peuvent  la  payer.  » 

(2)  4  J'estime  que  le  noml)re  de  vingt  mille  est  au-dessous  de  la 
vérité  »,  avait  dit  M.  Poni  au  Sénat  lors  de  la  discussion  de  la  loi. 

6a 


LES  JUIFS   EN   ROUMANIE 

pleine  rue  ou  dans  leurs  taudis.  Les  antisémites 
roumains  avaient  remporté  une  grande  victoire  sur  les 
Juifs  exploiteurs.  D'ailleurs,  toute  la  législation  natio- 
naliste amenait  de  semblables  triomphes,  non  sur  les 
quelques  riches  —  ceux-là,  le  gouvernement  roumain 
leur  empruntait  de  l'argent  —  mais  sur  les  prolétaires. 

Les  ouvriers  sont,  en  effet,  atteints  par  toutes  les 
mesures  restrictives,  soit  directement  soit  indirecte- 
ment. Après  la  loi  sur  le  monopole  des  tabacs,  on 
ordonna  l'élimination  des  manufactures  des  ouvrières 
et  ouvriers  juifs  (ils  l'étaient  tous  en  Moldavie),  et  si 
on  y  procéda  progressivement,  c'est  parce  que  le  per- 
sonnel roumain  manquait.  A  Jassy,  par  exemple,  les 
cigare ttières  Israélites  non  encore  renvoyées  se  mirent 
en  grève  ;  on  les  obligea,  par  la  force,  à  réintégrer  les 
ateliers,  en  attendant  qu'on  les  expulsât.  Après  la  loi 
sur  le  colportage,  on  interdit  aux  selliers,  aux  cordon- 
niers, à  d'autres  artisans,  de  vendre,  ailleurs  qu'en  des 
boutiques,  les  objets  qu'ils  fabriquaient  eux-mêmes.  On 
les  atteignit  aussi  par  la  loi  pour  l'encouragement  de 
l'industrie  (du  24  mai  1887),  qui  accordait  des  privilèges 
à  quiconque  voulait  créer  en  Roumanie  a  un  établisse- 
ment industriel  avec  un  capital  d'au  moins  cinquante 
mille  francs  ou  exigeant  l'emploi  journalier  de  vingt- 
cinq  ouvriers  au  moins  ».  La  loi  ne  pouvait  exclure 
les  capitalistes  étrangers  ou  juifs  des  avantages  con- 
férés, car  c'eût  été  aller  à  rencontre  du  but  poursuivi, 
mais  elle  stipulait  que  :  «  cinq  ans  après  la  fondation 
d'une  fabrique,  les  deux  tiers  des  ouvriers  devraient 
être  Roumains  ». 

De  même,  d'après  la  loi  sur  les  concessions  de  che- 
mins de   fer,  obligeant  le  concessionnaire  à  employer 

63 


Bernard  Lazare 

60  "lo  d'employés  roumains,  on  donna  en  régie  et  non 
plus  en  adjudication  les  travaux  de  ferblanterie,  pour 
pouvoir  par  les  contrats  exclure  les  ouvriers  juifs. 
Lors  de  l'exécution  des  tramways  électriques  de  Jassy, 
on  recruta  des  ouvriers  étrangers  —  il  n'y  en  avait  pas 
de  Roumains,  le  travail  paraissant  trop  pénible  —  pour 
ne  pas  engager  les  ouvriers  juifs  qui  se  présentaient. 
La  municipalité  de  Bucarest  prescrivit  à  la  direction 
de  la  voirie  de  ne  pas  les  employer.  En  1899,  le  ministre 
des  travaux  publics,  M.  Istrati,  lit  chasser  par  l'admi- 
nistration des  chemins  de  fer  les  aiguilleurs,  les  char- 
retiers, les  portefaix  des  douanes,  les  ouvriers  des 
chantiers,  il  délendit  de  donner  aux  Juifs  les  travaux 
de  peinture  dans  les  gares,  et  connue  il  n'y  avait  pas 
d'ouvriers  peintres  roumains  en  Moldavie,  on  en  fît 
venir  de  ^'alacilie,  et  on  en  improvisa. 

Cependant,  à  l'heure  actuelle,  on  n'a  pas  encore  direc- 
tement légiféré  contre  le  prolétariat  juif,  mais  on  a  déjà 
essayé.  Dès  1882,  on  a  voulu,  sans  succès,  faire  voler 
une  loi  demandant  (jue  seuls  fussent  admis  à  la  pratique 
d'un  métier  ceux  qui  produiraient  un  cerlilicat  obtenu 
dans  une  école  professionnelle,  où  ne  peuvent  entrer  que 
les  Roumains.  Plus  tard  un  autre  projet  fut  déposé:  les 
initiateurs  demandaient  qu'un  livret  de  libre  prati(juc 
fût  retpiis  de  ceux  qui  voudraient  exercer  les  profes- 
sions d'ingénieur,  d'architecte,  d'entrepreneur,  de  con- 
structeur, ainsi  que  les  métiers  s'y  rattachant  (maçons, 
tailleurs  de  pierre,  ferblantiers,  menuisiers,  etc.);  il  ne 
fut  pas  même  discuté.  D'autres  sont  actuellement 
présentés,  celui  notamment  de  M.  Filipesco,  ministre  du 
commerce,  de  l'industrie  et  de  l'agriculture  dans  le 
cabinet    conservateur   de  ^L  Carp,  dont  le  but  est  de 

64 


LES   JUIFS   EN    ROUMANIE 

réorganiser  le  système  corporatif.  Il  classe  pour  cela  les 
métiers  en  :  métiers  réglementés,  métiers  autorisés, 
et  métiers  libres,  et  il  subordonne  leur  exercice  à 
l'obtention  soit  du  livret  de  libre  pratique,  soit  d'une  in- 
scription corporative,  délivrés  et  accordés  de  telle  sorte 
que  les  étrangers  et  les  Juifs  ne  puissent  y  prétendre. 
L'adoption  d'une  semblable  législation  est  maintenant 
le  but  avoué  des  antisémites  moldaves;  ils  n'épar- 
gneront rien  pour  y  parvenir  (i)  et  il  ne  paraît  pas 
douteux  qu'ils  y  arrivent.  En  attendant  de  pouvoir 
efficacement  protéger  le  travail  national,  on  met  la  loi 
au  service  du  capitalisme  roumain.  La  police  se  fait 
l'auxiliaire  des  patrons.  Elle  menace  d'expulsion,  en 
vertu  de  la  loi  sur  les  étrangers,  les  prolétaires  juifs 
qui  refusent  le  salaire  offert;  sous  la  môme  menace, 
elle  les  contraint  à  remplacer  les  ouvriers  chrétiens  qui 
se  sont  mis  en  grève,  ou  qui  ne  veulent  pas  accepter 
les  salaires  refusés  par  les  ouvriers  roumains.  Et  c'est 
miracle  que  de  voir  dans  des  conditions  pareilles  la 
solidarité  de  classe  persister;  on  le  voit  cependant, 
comme  à  Galatz  par  exemple  où  les  boulangers  juifs 
aimèrent  mieux  se  laisser  expulser  que  de  prendre  la 
place  des  boulangers  orthodoxes  en  grève.  On  les  em- 
pêche aussi  de  défendre  leurs  droits.  S'ils  font  partie  de 
groupements  ouvriers,  on  les  chasse,  de  même  s'ils 
assistent  à  des  réunions  où  les  revendications  proléta- 
riennes sont  discutées,  (2)  et  surtout  s'ils  font  de  l'agi- 


(1)  Déjà  on  a  embrigadé  de  soi-disant  ouvriers  roumains  qui  ont 
manifesté  dans  les  rues  de  Bucarest  et  demandé  au  Parlement  de 
prendre  des  mesures  pour  proléger  le  travail  national.  {Temps  du 
25  janvier  1902) 

(2)  A  Braila  en  1896  des  ouvriers  ;  à  Bucarestdes  employés  juifs  ayant 
assisté  à  la  réunion  en  faveur  du  projet  de  loi  sur  le  repos  dominical. 

65  IV. 


Bernard  Lazare 

talion  socialiste.  On  les  traque  comme  vagabonds,  en  se 
servant  du  règlement  sur  les  billets  de  séjour  (i);  on 
ne  leur  permet  pas  de  s'établir  dans  les  villages,  en 
raison  de  la  loi  sur  la  police  rurale  et  sur  l'organisation 
communale  ;  aussi  ne  peuvent-ils  pas  participer  aux 
travaux  agricoles,  qui  attirent  chaque  année  quarante 
à  cinquante  mille  ouvriers  étrangers. 

Ces  lois  ou  règlements  ont  porté  à  son  comble  la 
misère  ouvrière,  en  même  temps  qu'elles  ont  paralysé  les 
Juifs  dans  leur  défense.  La  première,  la  loi  sur  les 
étrangers,  était  ainsi  rédigée  : 

Article  premier.  —  «  L'étranger  qui  a  son  domicile  ou 
sa  résidence  en  Roumanie  et  qui,  par  sa  conduite  durant 
son  séjour  dans  le  pays,  compromettra  la  srtreté  inté- 
rieure ou  extérieure  de  TKtat,  ou  troublera  la  trancjuillité 
publique,  ou  prendra  part  à  des  menées  ayant  pour 
objet  le  renversement  de  Tordre  politique  ou  social  dans 
le  pays  ou  à  Vétranger,  pourra  être  contraint  par  le 
gouvernement  à  s'éloigner  de  l'endroit  où  il  se  trouve, 
ou  d'habiter  dans  un  endroit  spécialement  désigné,  ou 
encore  de  quitter  le  pays.  » 

Article  2.  —  «  La  décision  ministérielle  d'expulsion, 
prise  par  le  conseil  des  ministres,  ou  celle  par  laciuellc 
on  oblige  Télranger  à  résider  dans  un  endroit  déter- 
miné, ou  à  quitter  sa  résidence  actuelle,  sera  notifiée  à 
l'intéressé  par  la  voie  administrative  et  ne  sera  pas 
motivée.  » 

Article  6.  —  «  L'étranger  récemment  venu  dans  le 
pays,  et  qui  n'aura  pas  de  domicile  ou  résidence  connus, 


(1)  500  chassés  do  Bucarest  en  1887. 

66 


LES    JUIFS   EX   ROUMANIE 

sera  tenu,  dans  un  délai  de  dix  jours  après  son  arrivée, 
et  après  la  promulgation  de  la  présente  loi,  d'obtenir  un 
billet  de  libre  séjour  de  l'autorité  policière  ou  adminis- 
trative locale,  pour  le  temps  qu'il  indiquera  vouloir 
rester  ou  voyager  dans  le  pays.  » 

Cette  loi,  votée  le  6  avril  1881,  était  primitivement 
dirigée  contre  les  nihilistes  russes.  Elle  permettait  à  la 
libérale  Roumanie  de  leur  fermer  ses  portes,  et  de 
livrer  au  tsar  ceux  qui  s'étaient  déjà  réfugiés  chez 
elle.  C'est  après  les  persécutions  de  i885  contre  les 
Juifs,  après  les  démarches  des  Israélites  anglais  auprès 
de  lord  Salisbury  pour  lui  demander  d'intervenir  et 
d'exiger  l'exécution  du  traité  de  Berlin,  que  le  gou- 
vernement roumain  songea  à  l'appliquer  aux  Juifs. 
Neuf  personnes  furent  expulsées,  journalistes  ayant 
protesté  par  leurs  écrits  contre  les  persécutions  ou 
administrateurs  des  journaux  qui  avaient  inséré  les 
articles.  Ces  Juifs  avaient  commis  un  crime  de  lèse- 
patrie  en  n'acceptant  pas  en  silence  les  mesures  par 
lesquelles  ils  étaient  frappés  dans  un  pays  qui  leur  re- 
fusait non  seulement  les  droits  de  citoyens,  mais  encore 
les  droits  d'hommes.  La  presse  roumaine,  quoique  anti- 
sémite, crut  devoir  protester;  on  ne  tint  pas  compte  de 
la  protestation  et  désormais  on  expulsa  systématique- 
ment. Les  Juifs  nés  en  Roumanie,  n'étant  placés  sous 
aucune  protection  étrangère,  purent  être  conduits  hors 
des  frontières,  par  ordre  administratif,  sans  que  les 
motifs  de  leur  expulsion  fussent  donnés.  Ils  attentaient, 
disait-on,  à  la  sûreté  intérieure  ou  extérieure  de  l'État. 
Comment?  En  protestant  contre  la  situation  qui  leur 
est  faite,  la  législation  qui  les  écrase;  en  reconmian- 

67 


Bernard  Lazare 

liant  ou  en  organisant  l'émigration.  Car  on  n'a  pas  le 
droit  de  faire  émigrer  en  masse  le  Juif,  avant  que  les 
Roumains  soient  en  mesure  de  remplacer,  ces  bras 
utiles,  ce  qui  ne  sera  pas  possible  de  sitôt. 

Le  règlement  sur  les  billets  de  libre  séjour,  complété 
en  octobre  1881,  rendit  la  loi  plus  rigoureuse.  Il  exigeait 
que  «  tout  étranger,  voyageur  ou  résidant  en  Roumanie, 
prenne  un  billet  de  lil)re  séjour».  Seuls,  «les  préfets  de 
district  et,  à  Bucarest  et  à  Jassy,  les  préfets  de  police» 
avaient  le  droit  de  délivrer  ces  billets,  exigibles  sauf 
pour  les  voyageurs  dont  le  séjour  ne  dépassait  pas  un 
mois,  en  échange  du  passeport.  Le  voyage  aux  foires 
et  communes  rurales  sans  billet  de  libre  séjour  était 
prohibé,  on  le  tenait  pour  une  infraction  au  règlement 
et  on  considérait  l'étranger  comme  dépourvu  de  «  do- 
cument de  voyage  ».  Les  consulats  et  les  ambassades 
présentèrent  des  réclamalions  et  pour  les  satisfaire,  le 
cabinet  roumain  annonça  qu'il  allait  motlilier  le  règle- 
ment. Il  n'en  lit  rien,  mais  il  ne  l'appliqua  pas  aux 
étrangers.  Les  Juifs  seuls  en  furent  victimes.  Déjà, 
d'ailleurs,  depuis  1880,  on  les  contraignait  à  prendre 
des  billets  de  libre  séjour  et  de  légitimation  quand 
ils  venaient  aux  foires  ;  désormais,  on  réclama  ces 
billets  aux  Juifs  habitant  les  villes  et  y  connucrçant. 
On  refusa  des  passeports  aux  négociants  israt'lilrs  qui 
se  rendaient  à  l'étranger  pour  leurs  affaires. 

En  i88t),  il  y  eut  un  certain  répit  dans  larliilraire, 
mais  les  vexations  reprirent  en  i8t)i  et  durèrent  jus- 
qu'en i8<)6.  En  1900,  un  nouveau  règlement  intervint  ;  il 
diiVérait  peu  du  précédent,  nmis  le  ministre  de  l'inté- 
rieur, M.  Olanesco ,  raccompagna  dune  circulaire 
spécifiant  qu'il  était  applicable  aux  étrangers,  mais  non 

68 


LES   JUIFS   EN   ROUMANIE 

aux  Juifs  «autochtones».  C'était  en  réalité  remettre  le 
sort  du  Juif  entre  les  mains  de  la  police,  qui  le  consi- 
dérait ou  non,  à  sa  guise,  comme  autochtone.  D'ailleurs, 
une  autre  circulaire  fut  lancée  aussitôt,  recommandant 
aux  Juifs  qui  n'étaient  pas  sujets  étrangers  de  se 
procurer  des  billets  de  légitimation.  Dès  lors,  certains 
préfets  les  délivrèrent  difficilement,  trouvant  insuffi- 
sants les  actes  de  naissance,  les  certificats  de  tirage 
au  sort  et  même  les  pièces  établissant  que  les  deman- 
dants avaient  satisfait  au  service  militaire.  D'autres 
préfets,  au  contraire,  sommèrent  les  Juifs  de  se  procurer 
ces  billets  de  légitimation,  sous  peine  d'être  traités 
comme  étrangers. 

Cet  appareil  coercitif  peut  paraître  parfait,  il  ne  l'est 
pas  aux  yeux  du  gouvernement  roumain.  Pour  le  com- 
pléter, M.  Aurélian,  ministre  de  l'intérieur,  vient  de 
déposer  un  nouveau  projet  de  loi  sur  la  police  rurale, 
destiné  sous  un  apparent  libéralisme  à  frapper 
encore  les  petits  trafiquants,  les  menus  métiers  et  les 
ouvriers.  D'après  ce  projet,  les  étrangers  seront 
astreints  à  faire  une  demande  à  la  mairie  de  la 
commune  rurale  où  ils  voudront  s'installer.  Le  conseil 
communal  sera  libre  de  leur  accorder  ou  non  l'autori- 
sation de  s'établir.  L'autorisation  devra  être  approuvée 
par  le  ministre  de  l'intérieur,  après  l'avis  du  préfet.  En 
cas  de  refus,  les  intéressés  pourront  en  appeler  au  même 
ministre  qui  statuera,  toujours  après  avis  du  préfet. 
Ceux  qui  ne  rempliront  pas  ces  formalités  pourront  être 
expulsés,  de  même  que  ceux  qui  «par  actes,  paroles 
ou  écrits  menaceront  la  sécurité  générale  de  l'Etat, 
troubleront  l'ordre  ou  la  tranquillité,  publique  ou  com- 
mettront une  infraction  aux  lois,  môme  dans  le  cas  où 

69 


Bernard  Lazare 

leur  établissement  aura  été  expressément  autorisé. 
Ainsi,  si  un  étranger  ne  se  conforme  pas  à  la  loi,  même 
par  ignorance,  il  ne  sera  i)as  traduit  devant  un  tribunal, 
il  sera  expulsé  adminislrativcment,  ruiné  sans  aucmie 
forme  de  procès,  de  par  la  volonté  de  la  police,  souve- 
raine en  ce  cas  pour  interpréter  les  infractions  aux 
lois.  On  pourra  donc  facilement  expulser  le  Juif.  Mais 
trois  articles  de  cette  loi  prévoyante  Tempêchent  au 
préalable  de  venir  s'installer  dans  la  commune  rurale. 
L'article  .\o  dit  en  elfet  :  «  Aucun  établissement 
public,  cabaret,  auberge,  épicerie,  café,  boulan- 
gerie, etc.,  ne  pourra  être  ouvert  sans  l'autorisation  du 
conseil  comnumal  et  l'approbation  du  préfet  ».  Et 
l'article  44  •  «  Seuls  les  Roumains  et  les  naturalisés 
pourront  obtenir  l'autorisation  d'ouvrir  un  établisse- 
ment public  ».  Arriver  à  considérer  le  petit  détaillant, 
l'inlime  épicier,  le  petit  quincaillier,  le  boulanger,  comme 
une  sorte  de  fonctionnaire  préposé  à  la  gérance  d'éta- 
blissements publics,  c'est  le  chef-tl'œuvre  du  protec- 
tionnisme roumain.  Un  autre  article  atteint,  indirecte- 
ment mais  très  eflicacemenl,  —  car  il  met  en  jeu 
l'intérêt  patronal,  — l'ouvrier  juif,  c'est  l'article  18.  ainsi 
rédigé  :  «  Les  personnes  qui  emploient  des  ouvriers 
étrangers  devront  faire  une  déclaration  par  laquelle  ils 
s'engagent  :  à  acquitter  les  impôts  fiscaux,  départe- 
mentaux et  municipaux  dus  par  les  ouvriers  étrangers 
durant  leur  séjour  dans  le  pays;  à  assumer  la  respon- 
sabilité de  tout  donunage  causé  à  la  commune  ou  à  ses 
habitants  par  les  ouvriers  étrangers;  à  payerions  les 
frais  de  rapatriement  de  ces  étrangers.» 

Si  cette  loi  est  votée,  elle  achèvera  de  rendre  le  séjour 
^o 


LES   JUIFS   EX   ROUMANIE 

des  campagnes  impossible  pour  les  Juifs  ;  elle  sera  le 
couronnement  du  long  effort  fait  depuis  trente  ans  par 
les  antisémites  pour  les  refouler  dans  les  villes.  Le 
début  fut,  avant  le  traité  de  Berlin,  la  loi  de  1878  sur 
les  boissons  disant  que  les  gérants  des  débits  situés 
dans  les  communes  rurales,  les  villages  et  les  hameaux, 
«  doivent,  pour  obtenir  la  licence,  être  inscrits  comme 
électeurs  sur  les  listes  d'une  commune  »  ;  on  exigeait  la 
même  chose  de  ceux  qui  voulaient  tenir  des  auberges 
isolées  et  placées  sur  les  routes. 

En  1880,  une  circulaire  rappela  les  agents  gouver- 
nementaux à  l'exécution  stricte  de  la  loi  de  1878,  qui 
n'avait  pas  été  assez  sévèrement  appliquée.  Un  mois 
était  accordé  aux  débitants  juifs  pour  vendre  leur  stock 
et  fermer  leurs  débits.  Une  autre  circulaire,  de  1881,  per- 
mit d'étendre  ces  prescriptions  aux  petites  villes, 
bourgs  et  bourgades,  et  de  s'opposer  même  à  la  vente 
en  gros  par  les  étrangers.  A  ce  moment,  on  mettait 
encore  en  avant  de  hautes  considérations  morales  :  il 
s'agissait  d'arracher  le  paysan  aux  empoisonneurs 
israélites.  Depuis  1881,  aucun  Juif  ne  vend  d'alcool  au 
peuple  roumain,  (i)  Les  cabaretiers  sont  désormais  les 
maires,  les  notaires,  les  fonctionnaires  communaux, 
voire  les  sous-préfets,  et  quelques  étrangers  dont  le 
christianisme  a  été  dûment  constaté.  Le  paysan  est 
empoisonné  nationaleraent,  et  il  l'est  plus  que  jamais, 
puisque  la  falsification  se  pratique  plus  cyniquement 
que  jadis,  et  que  les  nouveaux  tenanciers  des  débits 
obligent,  en  vertu  de  leurs  fonctions  oflicielles  et  grâce 


(1)  Sauf  dans  les  communes  où  on  n'a  pu  trouver  de  débitants 
orthodoxes. 

7A 


Bernard  Lazare 

à  l'autorité  dont  ils  disposent,  leurs  clients  à  consommer 
davantage,  ce  que  le  Juif  n'eût  jamais  pu  faire. 

En  1898,  à  la  Chambre  roumaine (i),  un  député  inter- 
pella, mais  sa  prolestation  fut  vaine,  car  derrière  les 
débitants  se  trouvent  de  gros  capitalistes  roumains. 
Cette  loi  opéra  donc  un  premier  refoulement  des  Juifs. 
La  loi  communale  do  188-  permit  de  les  repousser  avec 
plus  d'efficacité.  Elle  ne  leur  interdisait  pas  de  demeurer 
dans  les  villages  —  c'eût  été  une  mesure  rétrograde  que 
la  sensibilité  des  libéraux  roumains  n'eût  pas  permis  de 
prendre  —  mais  elle  disait  (article  2)  :  a  L'étranger  qui 
viendra  s'établir  dans  une  conunune  rurale  devra  obte- 
nir l'autorisation  du  conseil  communal.  »  En  outre,  elle 
laissait  subsister  la  loi  de  18O9  sur  la  police  rurale,  dont 
l'article  10  stipulait  :  «  Les  individus  sans  aveu  ne 
peuvent  s'établir  dans  les  communes  rurales  sans  une 
autorisation  du  conseil  comnnmal.  »  Les  autorités 
considérèrent  les  Juifs  comme  a  individus  sans  aveu  », 
de  même  qu'elles  les  regardaient  comme  étrangers  ;  on 
les  expulsa  donc  des  villages,  aussi  bien  (jue  des 
petites  villes  et  des  l)ourgs  ruralisés  par  des  circulaires 
après  le  vole  de  la  loi  sur  les  boissons,  a  C'est  un 
chapitre  poignant  et  douloureux  à  écrire,  dit  "SI.  Sin- 
ccrus  (.2)  en  parlant  de  ces  expulsions;  aussi  doit-il  être 
écrit  dans  tous  ses  détails,  dans  toutes  ses  horreurs  : 
le  résumer,  c'est  s'exposer  non  seulement  à  un  démenti 
des  Roumains  (pii  ont  toujours  nié  les  expulsions  en 
masse  et  les  scènes  navrantes  et  désolantes  qu'elles  ont 
provoquées,   mais  encore  à  l'incrédulité  des  personnes 


(1)  Séances  des  7  cl  11  mars  1898. 

(2)  E.  Sincenjs,  Les  Juifs  en  Hoitmanie,  pages  178-179. 


LES   JUIFS   EN   ROUMANIE 

bienveillantes  pour  le  judaïsme,  qui  croiraient  à  une 
exagération  méditée  et  voulue  pour  apitoyer  le  monde 
sur  le  sort  de  gens  que  les  autorités  roumaines  traitent 
en  vagabonds  et  qu'elles  accusent  de  corrompre  la 
population  rurale.  On  assiste  à  des  scènes  d'un  autre 
âge,  à  un  arbitraire  révoltant.  Ce  n'est  qu'en  citant  les 
noms  des  personnes  expulsées,  leur  passé,  en  appuyant 
chaque  cas  de  pièces  et  de  documents,  qui  foisonnent, 
ce  n'est  qu'en  suivant  les  scènes  atroces  pas  à  pas, 
sous  forme  de  chronique  et  rien  que  sous  cette  forme, 
qu'on  pourrait  réellement  donner  une  idée  de  ce  que  la 
chasse  aux  Juifs  dans  les  campagnes  veut  dire.  Généra- 
liser ces  faits,  en  tirer  la  substance,  faire  un  exposé 
sommaire  et  le  présenter  au  public,  ce  serait  faire  une 
œuvre  que  l'on  pourrait  traiter  de  fantaisie  et  à  laquelle 
on  ne  prêterait  ni  attention  ni  croyance,  tellement  le 
vrai  semblerait  invraisemblable.  »  Ce  fut  à  tel  point 
que  les  ministres  les  plus  antisémites  intervinrent  pour 
arrêter  les  préfets  et  les  autorités  communales.  Il  est 
vrai  que,  d'autre  part,  ils  les  armaient  sans  cesse  de 
circulaires  nouvelles  dont  l'interprétation  était  laissée  à 
leur  fantaisie,  ou  dont  les  injonctions  contradictoires 
permettaient  toute  liberté  dans  TappUcation. 

En  1892,  le  ministère  conservateur  Catargi  prit  une 
décision  d'après  laquelle  la  loi  sur  la  police  rurale 
et  la  loi  communale  n'étaient  pas  applicables  «  aux 
étrangers  de  toute  catégorie  ayant  des  propriétés  dans 
les  petites  villes  du  pays  depuis  leur  fondation  o«  de- 
puis une  époque  reculée,  bien  que  les  bourgs  fussent 
considérés  comme  territoires  ruraux  ».  Les  étrangers 
ayant  fait  un  stage  légal  dans  l'armée  étaient  également 
autorisés  à  s'établir  «  dans  les  villages  et  bourgs  où 


Bernard  Lazare 

ils  avaient  été  recrutés  ».  (i)  On  tolérait  aussi  ceux  qui 
venaient  provisoirement  avec  leurs  femmes  et  leurs  en- 
fants pendant  la  période  des  travaux  agricoles  —  quand 
on  ne  pouvait  se  passer  de  leur  concours  —  mais  seu- 
lement pour  la  durée  de  leur  engagement.  En  1896,  le 
cabinet  libéral  Stoloyan  abrogea  cette  décision  comme 
ne  concordant  pas  avec  les  dispositions  catégoriques  de 
la  loi  sur  la  police  nu-ale  et  de  la  loi  communale.  Une 
circulaire,  qui  suivit  cette  abrogation,  déclara  que 
((  les  autorisations  données  à  un  certain  moment  aux 
étrangers  par  les  conseils  communaux  ruraux  de  s'établir 
dans  les  comnnmes,  quelque  anciennes  qu'elles  fussent, 
peuvent  toujours  être  révoquées  par  le  conseil  com- 
munal dès  que  l'étranger  devient  dangereux  pour  la 
tranquillité  publique,  ou  trouble  l'ordre,  ou  tombe  dans 
l'indigence,  ou  manque  de  moyens  d'existence  ». 

Après  la  grande  émigration  de  1900,  et  dans  l'espoir 
d'y  mettre  lin,  car  elle  devenait  dangereuse  pour  la  pros- 
périté économique  du  jiays,  le  ministère  Carp  abrogea 
implicitement  la  circulaire  de  1896.  Mais  la  circu- 
laire d'abrogation  fut  rédigée  d'une  façon  si  vague  que 
les  préfets  en  prirent  texte  pour  dire  aux  Juifs  expulsés 
déjà  et  qui  voulaient  rentrer  dans  les  communes,  qu'ils 
avaient  des  instructions  pour  ne  pas  expulser,  et 
non  pour  autoriser  des  étrangers  à  s'établir  de  nouveau. 


(1)  La  plupart  de  ces  bourgs  avaient  été  fondes  ou  peuplés  au 
dix-huiticme  sircle  par  des  Juifs,  appelés  sur  le  territoire  désert 
par  les  boiars  qui  leur  conféraient  dos  privilèges  «jue  les  princes 
régnants  conlîrniaient  par  des  chrysobulles.  Ils  jouiss;nent,  par 
exemple,  du  droit  de  propriété  et  dos  avantages  des  citoyens.  Lorsque 
les  Iwurgs  furent  transfonnos  en  communes  rurales,  on  enleva 
ces  privilèges  aux  Juifs,  sauf  le  droit  de  posséder  dos  propriétés 
qu'ils  peuvent  transmettre  par  succession,   mais  non  pas  vendre. 

74 


LES   JUIFS    EN    ROUMANIE 

Après  la  chute  clu  ministère,  comme  avant,  les  autorités 
blâmaient  les  conseils  communaux  qui  n'expulsaient 
pas  les  Juifs,  dont  ils  avaient  besoin  comme  ouvriers. 

Je  x-iens  d'exposer  les  lois,  de  montrer  l'arsenal 
qu'elles  sont,  non  seulement  par  elles-mêmes,  mais  par  la 
façon  dont  la  police  et  l'administration  les  interprètent. 
On  a  pu  encore  y  surajouter  des  vexations  illégales, 
sans  que  Topinion  ou  le  gouvernement  aient  paru  s'en 
émouvoir.  Les  communes,  excitées  par  les  autorités, 
sûres  de  l'impunité,  ont  légiféré  financièrement,  impo- 
sant aux  Juifs  des  taxes  et  des  capitations  spéciales, 
comme  jadis  au  Moyen-Age.  En  1880,  la  commission  de 
recensement  de  Buzéou  imposa  aux  contribuables  juifs 
une  taxe  dénommée  taxe  cV Israélite.  En  1882,  à  Piatra, 
on  obligea  la  communauté  juive  à  verser  à  la  mairie 
1.200  francs  par  an  pour  l'entretien  de  la  musique  de  la 
ville.  En  1881,  à  Dorohoï,  le  conseil  communal  établit 
une  taxe  sur  les  volailles  que  les  Juifs  font  tuer  rituel- 
lement par  le  sacrificateur,  et  le  produit  en  fut  affecté 
par  le  conseil  à  la  construction  d'une  cathédrale. 

En  1891  le  môme  conseil  obtint  du  gouvernement 
l'autorisation  d'organiser  une  loterie  garantie  par  cette 
taxe  et  on  imposa  aux  Juifs  de  prendre  des  billets,  (i) 
On  employa  au  besoin  pour  cela  des  moyens  coercitifs, 
et  l'oflBcier  de  l'état  civil  alla  jusqu'à  s'opposer  à  l'inhu- 


(1)  Les  loteries  de  toute  nature  sont  interdites  en  Roumanie,  sauf 
les  loteries  '  d'objets  mobiliers  en  vue  dune  œuvre  de  bienfaisance 
ou  pour  l'encouragenient  des  arts  »,  qui  peuvent  être  autorisées  par 
le  gouvernement.  Or.  les  autorisations  sont  systématiquement  refu- 
sées aux  Juifs,  qui  ne  les  ont  demandées  que  pour  se  procurer  les 
ressources  nécessaires  à  l'entretien  de  leurs  écoles  et  à  la  fondation 
d'écoles  nouvelles.  Mais  on  les  oblige  à  prendre  des  billets  pour 
bâtir  une  cathédrale. 

;5 


Bernard  Lazare 

raation  des  Juifs  dont  la  famille  n'avait  pas  pris  de 
billets.  La  taxe  frappa  ceux  mêmes  des  Israélites 
qui  n'avaient  pas  recours  au  sacrilicateur.  En  1890, 
ce  conseil  imagina  un  nouvel  impôt  sur  la  viande,  exclu- 
sivement levé  sur  les  Juifs.  Dans  le  bourg  de 
Bivolari.  le  sous-préfet  fit  payer  par  les  Juifs  quatre 
mille  francs  par  an,  pour  rétribuer  des  agents  de  police, 
chargés  de  les  pourchasser.  (1)  Et  non  seulement  le 
Juif  est  à  la  discrétion  des  fantaisies  communales, 
mais  il  est  encore  à  la  merci  de  l'administration,  de  la 
justice,  de  la  police,  des  politiciens;  il  est  taillable  et 
corvéable  à  merci  ;  il  est  la  matière  imposable  et  indé- 
(inimcnl  exploitable.  S'il  veut  cire  laissé  en  repos,  il 
faut  qu'il  se  rachète  sans  cesse,  sinon  l'expulsion  le 
menace,  et,  s'il  ne  capitule  pas,  elle  est  prononcée  contre 
lui.  S'il  est  riche,  il  s'incline  ;  sïl  est  pauvre,  il  subit. 
L'administration,  à  court  d'argent,  menace  les  Juifs  de 
la  commune  ou  du  district  de  les  expulser  à  moins 
qu'ils  ne  consentent  ù  lui  payer  une  redevance.  {;!)  Les 
politiciens  sans  ressources,  et  les  employés  de  ministère 


(l)Ces  laxcs  sont  absolument  illégales  et  contrairesà  la  Constitution, 
bien  que  le  gouvernenienl  les  tolcre  et  les  autorise.  D'apn-s  la  Con- 
stitution. Article  10:  .  Il  n'existe  dans  ri:iat  aucune  distinction  de 
classe.  Tous  les  Roumains  sont  rgaux  devant  la  loi  et  tenus  de  con- 
tribuer indistinctement  aux  impôts  et  charges  publiques.  > 
Article  11  :  «  Les  t-trangers  jouissent,  cjuanl  aux  personnes  et  aux 
biens,  de  la  mt-me  protection  quo  les  Itoumains.  »  Article  108  : 
«  Tout  impôt  n'est  ctabli  qu'au  profit  de  l'État,  du  district  ou  de 
la  commune,  t.  .\rticle  109  :  «  Aucun  impôt  au  profil  de  l'Mtat  ne 
peut  être  établi  ou  perçu  qu'en  vertu  d'un«Moi.  »  Article  110:  <  Aucune 
charge,  aucune  imposition  au  profit  du  district  ne  peut  t-tre  établie 
que  du  consentement  du  conseil  de  district.  Aucune  charge,  aucune 
imposition  commun.Tle  ne  peut  être  établie  que  du  consentement 
du  conseil  communal.  I.cs  impôts  votés  par  les  conseils  départe- 
nicntaux  et  communaux  tloivent  obteuir  la  confirmation  du  pouvoir 
législatif  et  la  sanction  du  roi.  » 

(2)  Dans  la  Dobroudja  par  exemple  en  octobre  1890. 

•fi 


LES    JUIFS   EN    ROUMANIE 

usent  des  mêmes  procédés  pour  se  faire  ou^TÎr  un 
crédit  chez  les  banquiers  juifs,  et  ces  mêmes  banquiers 
se  voient  admonestés  s'ils  accordent  des  facilités  aux 
adversaires  du  gouvernement.  A  Calarash,  un  tailleur 
juif  est  expulsé  pour  n'avoir  pas  livré  les  vêtements  du 
maître  de  police,  qui  était  son  débiteur,  (i)  Un  autre 
Israélite  est  expulsé,  pour  avoir  osé  demander  des 
dommages  et  intérêts,  parce  qu'on  l'avait  extradé 
contre  tout  droit  et  livré  à  la  police  allemande.  (2) 
Quant  aux  billets  de  séjour  que  la  loi  exige,  la  police 
les  vend  publiquement,  tant  pis  pour  les  pau^Tes  hères 
qui  n'en  peuvent  acheter  :  ils  sont  traités  en 
vagabonds.  Et  ces  ressources  ne  tarissent  pas,  puisque 
constamment  les  communes  rappellent  les  Juifs,  dont 
elles  ne  peuvent  se  passer,  car  le  Juif  est  le  maçon,  le 
menuisier,  le  charron,  le  cou\Teur  indispensables,  et 
constamment  le  Juif  revient,  car  il  meurt  de  faim  et 
de  misère,  et  le  séjour,  même  temporaire,  dans  le 
village,  est  un  répit  à  sa  détresse.  Il  revient  et  de 
nouveau  nourrit  le  policier  jusqu'au  jour  où  il  est  de 
nouveau  chassé.  Et  il  en  est  ainsi  depuis  vingt  ans; 
depuis  vingt  ans  c'est  le  flot  constant  des  expulsés  et 
des  rappelés  qui  va  et  vient  sur  les  routes  de  Moldavie 
et  de  Valachie. 

Nul  ne  s'émeut  de  ces  douleurs,  et  qui  pourrait  s'en 
émouvoir?  Le  paysan  est  courbé  sous  le  joug, il  est  non 
moins  taillable  que  le  Juif,  pour  lequel  il  ne  ressent 
aucune  haine,  qui  est  pour  lui  un  frère  de  misère,  mais 


(1)  Adverul,  15  octobre  1899. 

(2)  Frankfurter  Zeitung,  juillet  1897. 

77 


Bernard  Lazare 

U  n'a  pas  plus  de  sensibilité  pour  le  malheur  des 
autres  que  pour  le  sien.  Quant  à  la  classe  dirigeante, 
celle  des  fonctionnaires  et  des  politiciens,  elle  ne  peut 
se  maintenir  qu'en  sacriiiant  perpétuellement  le  Juif  à 
sa  clientèle  bourgeoise,  qui  a  plus  d'appétits  qu'elle  ne 
peut  en  satisfaire.  L'horreur  irraisonnée  du  Juif  permet 
de  tout  accepter  et,  dans  un  peuple  à  demi  barbare 
encore  comme  le  peuple  roumain,  qui  sous  un  vernis 
superficiel  de  civilisation  a  un  fond  de  cruauté  orien- 
tale, on  accepte  sans  dilticulté  cette  idée  de  l'existence 
d'une  catégorie  de  parias  sur  lesquels  chacun  peut 
frapper.  A  un  imprimeur  de  Bucarest  qui  vient  pro- 
tester contre  l'arrestation  d'une  de  ses  parentes,  le 
préfet  de  police  répond  :  «  Pour  vous,  Juifs,  la  police 
ne  connaît  pas  de  lois.  »  Un  autre  préfet  oblige  les 
Juifs  à  teindre  en  rouge  les  escaliers  et  les  portes  de 
leurs  maisons  et  fait  rouer  de  coups  les  récalcitrants 
par  ses  policiers.  Un  autre  réquisitionne  des  Juifs  pour 
transporter  gratuitement  les  équipements  militaires  et 
la  matraque  les  fait  marcher,  (i)  Contre  ces  abus, 
aucun  recours  en  justice,  sauf  pour  le  riche  qui  peut 
l'acheter;  le  pauvre,  maltraité,  devra  s'estimer  heureux 
de  vivre  encore.  Après  les  émeutes  de  1897,  à  Bucarest, 
un  Juif,  aveuglé  par  les  émeutiers,  vient  comme  témoin 
devant  le  tribunal.  «Ne  peux-tu  pas  reconnaître  ceux 
qui   t'ont   frappé?  »  demande  le  président  au  milieu 


(1)  En  1885.  un  journaliste  i-numéra,  dans  le  journal  Fraternitatea, 
dp  nombreux  cas  do  brutalit«'>s.  do  meurtres  mémo,  perpètres  sur 
les  Juifs.  On  no  voulut  pas  le  poursuivre,  il  aurait  apporté  des 
preuves,  (^n  préf«M-a  l'expulser,  bien  (ju'il  fût  né  en  Roumanie,  de 
p6re  né  en  Koumanie.  Ce  fut  une  letton  pour  les  autres,  et  c'est 
ainsi  qu'on  bâillomie  les  écrivains  juifs  en  Roumanie. 

:8 


LES  JUIFS   EN   ROUMANIE 

des  rires  de  l'assistance.  Pour  donner  une  leçon  aux 
Israélites,  les  pillards,  les  meurtriers,  les  incendiaires, 
les  profanateurs  de  cimetières,  les  démolisseurs  de 
sjTiagogues,  les  noyeurs  de  Juifs,  ou  ne  sont  pas  pour- 
suivis, ou  sont  acquittés,  aux  applaudissements  de  la 
foule. 

Et  tout  contribue  à  maintenir,  à  développer  même 
cet  état  d'esprit  :  l'école,  la  presse,  les  organisations 
antisémites.  Dans  certaines  classes,  on  place  les  élèves 
Israélites  sur  des  bancs  séparés  et  le  professeur  donne 
le  signal  des  moqueries  et  des  apostrophes.  On  propose 
des  sujets  de  dissertations  antijuives,  qui  figurent 
dans  les  ouvrages  classiques,  dans  les  grammaires  de  la 
langue  roumaine  destinées  aux  écoles  secondaires.  On 
oblige  les  enfants  juifs  à  les  traiter.  En  voici  quelques- 
uns  :  «  Il  ne  faut  pas  ajouter  foi  aux  paroles  d'un  Juif, 
même  lorsqu'il  est  à  l'heure  de  la  mort.  »  —  «  Presque 
dans  tous  les  villages  de  la  Moldavie  les  cabarets  sont 
tenus  par  des  Juifs  qui,  comme  des  sangsues,  poussent 
les  paysans  à  l'ivresse  »,  —  et  à  côté  de  celui-là,  men- 
songer, puisque,  depuis  la  loi  sur  les  licences,  les  cabarets 
sont  exploités  exclusivement  par  des  chrétiens,  cet 
autre  contradictoire  :  «  Nos  lois  défendent  aux  Juifs 
d'être  cabaretiers  dans  les  villages.  »  (i)  A  cela,  il  faut 
ajouter  les  insultes  qui  dépriment  l'âme  de  l'enfant,  qui 
l'avilissent  aux  yeux  de  ses  condisciples  ;  «  Éloigne-toi, 
dit  un  professeur  à  un  élève  Israélite,  je  ne  puis  sup- 
porter l'odeur  du  Juif.  »  —  «  Tu  es  en  retard,  dit  un  autre, 


(1)  Grammaire  de  la  langue  roumaine,  par  M.  T.  Suchianou,  pro- 
fesseur de  langue  roumaine  au  lycée  Saint-Sava  et  Saint-Georges. 
Bucarest,  quatrième  édition,  1898,  pages  28,  72  et  239. 


Bernard  Lazare 

ton  père  a  dû  faire  l'usure  pour  que  tu  puisses  apporter 
ta  taxe.  »  L'esprit  qui  anime  les  journaux  est  pire 
encore  :  à  de  rares  exceptions  près,  (i)  toute  la  presse 
est  antisémite  et,  dans  les  polémiques,  fait  triompher  le 
ton  brutal  qui  est  celui  des  jingocs  et  des  antijuifs,  dont 
je  n'ai  pas  besoin  de  donner  des  exemples.  Organe  des 
politiciens,  elle  pousse  aux  lois  restrictives,  et  si  elle  ne 
suffît  pas  à  cette  tâche,  les  organisations  antisémites 
viennent  l'aider.  La  plus  puissante  est  V Alliance  anti- 
sémite, dont  faisait  partie  M.  Islrati,  qui  a  été  ministre 
de  l'instruction  publique.  Fondée  en  189.3  à  Bucarest, 
elle  comprend  un  nombre  considérable  de  politiciens 
et  de  fonctionnaires,  et,  d'après  ses  statuts,  elle  a  pour 
objet  : 

Chapitre  premier.  §  2.  —  a)  La  lutte  par  toutes  les 
voies  permises  et  dans  tous  les  sens  pour  la  préser- 
vation de  l'élément  roumain  contre  l'élément  juif,  dont 
le  nombre  et  les  vices  sont  devenus  un  danger  pour  la 
nation  roumaine; 

h)  La  protection  et  le  développement  d'une  industrie 
roumaine  aux  mains  des  Roumains  ; 

c)  L'encouragement  et  le  développement  du  commerce 
roumain  par  les  Roumains  et  la  diminution  de  l'influence 
financière  que  les  Juifs  ont  acquise  ; 

d)  La  lutte  contre  l'usure  juive  et  la  spéculation 
dans  toutes  les  branches  de  l'agriculture,  prmcipale- 
mcnt  en  Moldavie  ; 

e)  La  sauvegarde  et  le  développement  du  sentiment 


(1)  \,'Adveru},  de  M.  Mille,  doputé.  par  exemple 
80 


I 


LES   JUIFS   EN   ROUMANIE 

religieux,  la  lutte  contre  l'action  corruptrice  des  Juifs 
et  contre  la  démoralisation  causée  par  une  mauvaise 
interprétation  des  services  humanitaires  ; 

f)  L'encouragement  et  la  protection  des  ouvriers 
roumains  ; 

g)  Comme  l'élément  juif  n'est  pas  assimilable,  l'Al- 
liance combattra  contre  l'augmentation  des  droits  poli- 
tiques qu'on  voudrait  accorder  aux  Juifs  ; 

h)  Elle  usera  de  tous  les  moyens  permis  qui  pour- 
ront contribuer  à  rendre  impossible  la  situation  des 
Juifs  en  Roumanie  et  favoriser  leur  émigration  du 
pays. 

Chapitre  II,  §  8  :  L'Alliance  inaugurera  une  politique 
agraire,  qui  protégera  les  propriétaires  fonciers  et  les 
agriculteurs  contre   l'exploitation  juive. 

Pour  bien  marquer  son  caractère  économico-religieux, 
l'Alliance  inscrit  dans  ses  statuts  : 

Chapitre  VI,  §  70  :  Tout  Roumain  qui  fait  un  don  de 
cent  à  cinq  cents  francs  aura  le  droit  de  porter  les 
insignes  de  l'ordre  du  «  Cavaler  Antisemit  ». 

§  71  :  Celui  qui  fera  un  don  de  cinq  cents  à  mille 
francs  aura  le  droit  de  porter  les  insignes  de  l'ordre  de 
Saint-Michel,  le  patron  de  l'Alliance. 

§  72  :  Un  an  après  son  admission,  chaque  membre 
recevra  un  diplôme  d'antisémite. 

§  73  :  Tous  les  membres  qui  possèdent  le  diplôme 
d'antisémite  et  qui  se  seront  distingués  dans  la  mission 
que  leur  avait  confiée  l'Alliance  pourront  obtenir  l'ordre 
de  la  Croix. 

§  74  :  Les  membres    qui   ont    l'ordre    de  la    Croix 

81 

y. 


Bernard  Lazare 

peuvent  obtenir  l'ordre  du  «  Cavaler  Anlisemit  »  et 
celui  de  Saint-Michel,  s'ils  en  sont  trouvés  dignes  par 
un  vote  du  grand  conseil,  pour  services  rendus  ti 
r.\lliauce. 

§  84  :  L'Alliance  travaillera  en  relations  et  d'accord 
avec  les  alliances  antisémites  de  l'étranger. 

Comme  partout  ailleurs,  comme  en  Autriche,  comme 
en  Allemagne,  comme  en  France,  les  antisémites 
mettent,  en  Roumanie,  leur  programme  économique 
sous  la  protection  de  la  Croix,  du  Christ  et  des 
archanges.  En  réalité,  ils  ne  séparent  pas  leurs  intérêts 
conunerciaux  et  industriels  de  leurs  préjugés  religieux 
et  ils  se  servent  de  ceux-ci  pour  préserver  ceux-là. 
Leur  milice,  ainsi  organisée,  voulut  jouer  un  rôle  actif. 
Elle  ne  se  borna  pas  à  exercer  par  ses  membres  une 
action  dans  le  Parlement,  elle  contribua  à  organiser 
l'émeute,  quand  elle  parut  nécessaire  :  à  Bacau,  à 
Botoshani  en  iSijo,  à  Bucarest  en  189;,  à  Jassy  en  1898, 
à  Dranceni  en  1900.  Les  troubles  de  Bucarest  furent  les 
plus  graves  et  les  plus  caractéristiques.  Ils  éclatèrent  à 
la  suite  du  projet  de  loi  qui  avait  pour  but  d'exclure 
les  Juifs  de  l'armée,  (i)  dont  le  dépôt  avait  provoqué  une 
vive  agitation  parmi  les  intéressés.  Ils  n'ignoraient  pas 
que  cette  loi,  si  elle  était  votée,  donnerait  une  nouvelle 
arme  à  ceux  qui  voulaient  leur  refuser  les  droits  de 
citoyens.  Les  réservistes  juifs  tinrent  une  réunion  pour 
protester.  Cette  réunion  fut  suivie  d'une  autre,  provo- 


(1)  Drposé  parle  gênerai  Berendei,  ministre  de  la  guerre,  ce  projet 
excmplait  les  Juifs  du  service  militaire  et  leur  imposait  une  taxe 
en  échange  de  cette  exemption.  Il  ne  fut  pas  voté. 

8a 


LES    JUIFS    EN   ROUMANIE 

quée  par  les  étudiants  orthodoxes.  La  veille,  les  orga- 
nisateurs, ou  ceux  qui  les  soutenaient,  firent  afficher, 
sur  les  murs  de  la  capitale,  un  manifeste  violent, 
et  le  lendemain,  à  l'issue  du  meeting,  des  bandes 
parcoururent  les  rues,  saccageant  les  maisons  des 
Juifs,  défonçant  les  vitrines  de  leurs  magasins,  mettant 
au  pillage  leurs  boutiques  et  les  cafés  fréquentés  par 
eux,  dévastant  les  synagogues,  assaillant  les  Israélites 
isolés  et  les  maltraitant.  Les  émeutiers  étaient  armés 
de  gourdins  et  de  barres  de  fer  ;  ils  opéraient  avec  la 
bienveillante  neutralité  de  la  police.  Ce  ne  fut  qu'à 
la  fin  de  la  journée  que  la  gendarmerie  intervint  et 
arrêta  les  désordres,  (i)  A  la  Chambre,  sur  une  inter- 
pellation de  M.  Marghiloman,  le  ministre  de  l'intérieur 
couvrit  sa  police,  rejeta  sur  les  Juifs  la  responsabilité 
des  excès  commis,  et  déclara  qu'ils  étaient  «une  réac- 
tion regrettable  contre  leur  outrecuidance  ».  Ce  furent, 
en  effet,  les  Juifs  qui  durent  payer  les  frais  de  la 
guerre  :  on  leur  défendit  de  tenir  des  réunions,  même 
intimes,  (2)  et  leurs  sociétés  furent  dissoutes. 

Que  pouvaient-ils  faire  désormais  pour  se  défendre? 
On  ne  leur  reconnaissait  pas  le  droit  de  pétition;  il 
n'appartenait  qu'aux  citoyens,  et  en  vertu  de  ce  principe 
la  pétition  de  V Association  générale  des  Juifs  indigènes, 
composée  exclusivement  de  personnes  ayant  fait  dans 
l'armée  leur  service  régulier,  fut,  en  avril  1893,  écartée 


(1)  A  ce  moment,  l'Association  générale  des  Etudiants  roumains  crut 
devoir  protester  contre  les  organisateurs  des  troul)les.  et  contre  la 
minorité  d'étudiants  qui  avaient  coopéré  à  l'œuvre  des  bandes  anti- 
sémites. 

(2)  On  a  même  interdit  aux  membres  de  lacoramuuauté  de  se  réunir 
pour  délibérer  sur  les  besoins  du  culte. 

83 


Bernard  Lazare 

par  le  Sénat.  On  leur  déniait  maintenant  le  droit  de  se 
réunir,  de  s'associer,  dans  n'importe  quel  but.  Ruinés  par 
les  expulsions  hors  des  villages,  par  les  défenses  multi- 
pliées, par  l'application  rigoureuse  des  lois  d'exception, 
par  les  vexations  policières,  il  ne  leur  restait  plus  que 
l'émigration.  En  1872,  en  18S;.  ils  avaient  commencé  à 
quitter  ce  sol  ennemi.  Le  gouvernement,  elïrayé,  calma 
l'ardeur  de  ses  fonctionnaires.  Si  trop  de  Juifs  émi- 
graient,  la  Roumanie  allait  à  sa  ruine.  En  1889,  le 
mouvement  d'émigration  reprit,  des  coniilés  même  se 
formèrent  :  Y  Alliance  antisémite  put  se  réjouir  en 
voyant  son  but  atteint.  Jusqu'à  lin  mai  1900,  enquel(iues 
mois,  5.41 1  Juifs  roumains  débarquèrent  à  New- York, 
i.ooo  en  Anatolie,  i.5oo  à  Constantinople,  3oo  à  Chypre. 
Un  millier  se  dirigea  sur  Paris,  autant  sur  Londres; 
d'autres  se  répandirent  dans  l'Europe  centrale,  et  le 
mouvement  continua,  a  L'émigration,  écrivait  le  journal 
la  Bonmanie  (journal  oflicicux),  prend  des  proportions 
considérables,  inquiétantes  à  certains  égards  ».  elle 
«  porte  sur  la  classe  israélile  ouvrière,  qui  nous  est 
utile  et  même  indispensa])le,  puisque  le  Roumain  ne 
veut  pas  exercer  certains  métiers  ».  Quelques  petites 
villes  furent  presque  dépeuplées  ;  dans  les  autres,  un 
grand  nombre  de  maisons  furent  abandonnées,  la 
valeur  locative  des  immeubles  diminua,  et  cette  dimi- 
nution provoqua  une  baisse  sur  les  actions  de  la 
Banque  hypoléiécaire.  Le  gouvernement  fut  affolé.  S'il 
redoutait  l'impression  que  pouvait  produire  en  Europe 
la  vue  de  ces  malheureux  chassés  par  la  faim,  il  était 
inquiet  aussi  des  redoutables  conséquences  économiques 
cpi'aurait  imc  émigration  en  masse.  D'une  part,  il  lit 
déclarer  que  la  misère  juive  avait  pour  cause  la  mau- 

84 


LES   JUIFS   EN    ROUMANIE 

vaise  récolle.  Bien  que  ce  ne  fût  qu'un  facteur  secon- 
daire, qui  n'aurait  pas  provoqué  une  aussi  intense 
misère  si  elle  n'avait  déjà  préexisté,  il  obligea  les 
Juifs,  même  par  la  menace,  à  signer  des  déclarations 
par  lesquelles  ils  reconnaissaient  que  ce  n'était  pas 
les  persécutions  qui  les  ruinaient.  Le  préfet  de  police 
de  Bucarest  sut  même  y  contraindre  un  homme  sans 
volonté  et  sans  caractère,  le  rabbin  de  la  communauté, 
dont  la  lâcheté  provoqua  l'indignation  et  les  protesta- 
tions des  Israélites. 

D'autre  part,  les  agents  gouvernementaux  reçurent 
l'ordre  d'arrêter  les  émigrants  par  tous  les  moyens.  On 
menaça  les  chefs  de  groupes,  on  expulsa  les  orga- 
nisateurs des  comités  d'émigration.  Il  fallait  rester  sur 
la  terre  roumaine  :  le  renard  maigre  dont  avait  parlé 
M.  Bratiano  n'était  pas  libre  de  fuir.  D'ailleurs  les 
frontières  se  fermaient  devant  les  Juifs  fugitifs,  les 
autorités  autrichiennes  et  hongroises  les  refoulaient;  ils 
n'étaient  libres  que  de  mourir  sur  la  terre  roumaine. 
Leur  détresse  était  arrivée  à  son  comble,  il  semblait 
qu'ils  ne  pussent  pas  descendre  plus  bas,  et  ils  n'ont  vécu 
pendant  de  longs  mois  que  des  secours  de  la  charité 
juive  européenne,  car  la  charité  locale  était  insuffi- 
sante. Sur  une  population  de  269.000  âmes,  près  de 
cent  mille  étaient  dans  le  dénuement  le  plus  complet.  Les 
uns  périssaient  dans  des  taudis  abominables,  les  autres, 
chassés  même  de  ces  abris  dont  ils  ne  pouvaient  plus 
payer  la  location,  campaient  en  plein  air,  dans  les 
champs,  dans  les  cours  des  synagogues,  dans  les  cime- 
tières ou  erraient  par  troupes  sur  les  chenmis.  A  ces 
causes  propres  de  misère  :  la  persécution  légale,  les 
expulsions  des  villages  et  des  campagnes,  l'exclusion  des 

80 


Bernard  Lazare 

emplois  et  de  tous  les  travaux  publics,  T interdiction 
à  certains  entrepreneurs  d'occuper  plus  d'un  tiers  d'ou- 
>Tiers  étrangers,  la  défense  de  posséder  des  terres  ou 
des  immeubles  ruraux,  les  obstacles  mis  à  l'exercice 
des  métiers  et  du  commerce  ambulant,  l'accès  des 
écoles  interdit,  l'abaissement  systématique  obtenu  par 
l'ignorance  imposée,  les  vexations,  les  persécutions 
sournoises  ou  brutales  ;  à  ces  causes  particulières, 
était  venue  s'ajouter  une  cause  générale  :  la  mauvaise 
situation  économique  de  la  Roumanie,  son  crédit 
ébranlé,  la  banqueroute  menaçante,  les  déplorables 
récoltes.  Jadis,  les  Juifs  avaient  supporté  des  années 
semblables,  car  les  conditions  de  vie  étaient  encore 
acceptables  pour  eux  :  elles  ne  l'étaient  désormais  plus, 
car  ils  ne  possédaient  plus  les  moyens  de  résister. 

Depuis  cette  année  de  la  grande  exode  (1900),  la  situa- 
tion n'a  pas  changé,  une  émigration  lente  a  continué, 
elle  continue  encore,  mais  elle  ne  peut  être  une  solution, 
la  masse  de  ceux  qui  émigrent  n'étant  pas  suflisante 
pour  remédier  à  l'engorgement  produit  par  une  quantité 
de  sans-travail  aussi  considérable.  Momentanément,  il 
y  a  eu  un  soulagement.  Dans  quelques  villes,  les 
ouvriers  juifs  sont  restés  en  moins  grand  nombre,  et  les 
partants  n'ayant  pas  été  remplacés  par  des  ou>Tiers 
chrétiens,  ils  ont  '\'u  leurs  salaires  se  relever.  Les 
maisons  s'étant  vidées,  ime  baisse  de  33  ''/o  s'est  pro- 
duite sur  les  loyers,  les  propriétaires  effrayés  ont 
cherché  à  retenir  leurs  locataires  et  le  sentiment 
public,  en  quelques  endroits,  s'est  amélioré  sous  l'in- 
fluence des  intérêts.  Les  Juifs  ont  un  instant  respiré. 
Mais  les  politiciens  roumains  n'ont  pas  abandonné  leur 

80 


LES    JUIFS    EN    ROUMANIE 

œu\Te,  nous  l'avons  montré  en  exposant  les  projets  de 
loi  Aurélian  et  Filipesco.  S'ils  sont  votés,  ce  qui  paraît 
probable,  que  feront  ces  désespérés  auxquels  on  en- 
lèvera leur  dernière  possibilité  de  vivre?  Pourront-ils 
agir  par  eux-mêmes,  et  dans  quel  sens?  Des  inter- 
ventions se  produiront-elles  en  leur  faveur,  et  de  quel 
ordre?  Du  mal  arrivé  à  sa  limite  sortira-t-il  un  remède? 
Se  produira-t-il  une  réaction,  provoquée  par  la  réper- 
cussion économique  qu  aura  la  ruine  des  Juifs  sur  la 
situation  du  pays  même,  situation  déjà  précaire  et 
que  le  protectionnisme  outrancier  et  barbare  de  ses 
législateurs  ne  pourra  pas  améliorer?  En  un  mot, 
quelles  sont  les  solutions  possibles;  seront-elles  im- 
posées par  une  pression  extérieure  ou  par  des  néces- 
sités intérieures  ? 


Il  faut  d'abord  nous  demander  si  une  intervention 
étrangère  est  possible,  légitime,  et  de  quelle  façon  elle 
pourrait  s'exercer.  Si  l'Europe  avait  jamais  eu  l'inten- 
tion de  faire  exécuter  le  traité  de  Berlin,  de  i8;8,  parles 
parties  contractantes,  cette  question  même  ne  se  pose- 
rait pas.  En  réalité  elle  n'exigea  que  le  strict  accom- 
plissement des  clauses  concernant  les  intérêts  directs 
des  Puissances  qui  l'avaient  inspiré  et  de  celle,  la 
Russie,  qui  l'avait  accepté.  Quand  l'Angleterre  eut  pris 
Chypre;  l'Autriche,  la  Bosnie  et  l'Herzégovine  ;  quand 
la  France  se  vit  les  mains  libres  vis-à-vis  de  la  Tunisie; 
quand  la  Russie  eut  reçu  la  Bessarabie  ;  quand  on  n'eut 
plus  la  crainte  que  la  mer  Noire  devînt  un  lac  mos- 
covite, on  se  soucia  peu  des  stipulations  réglant  le  sort 
des  collectivités  persécutées  soit  dans  les  Balkans,  soit 
dans  l'Empire  Ottoman. 

Pendant  un  an,  les  représentants  des  nations  civi- 
lisées, qui,  pour  masquer  leurs  simples  appétits  terri- 
toriaux, avaient  fait  grand  étalage  de  leur  amour  de  la 
justice,  s'efforcèrent  d'obtenir  de  la  Roumanie  qu'elle 
tînt  la  parole  donnée.  L'Allemagne,  poussée  par  ses 
linanciers  engagés  dans  les  affaires  roumaines,  aban- 
donna la  première  les  revendications  de  parade,  et 
les  autres  gouvernements  suivirent.  Ils  se  contentèrent 

89 


Bernard  Lazare 

d'une  platonique  déclaration  des  Roumains,  et  M.  Ro- 
setti,  ministre  de  rintérieur  du  cabinet  J.  Bratiano, 
put  dire  le  i5  décembre  1881  à  la  Chambre  :  «  Les 
Roumains  peuvent  se  féliciter  d'avoir  résolu  dans  un 
sens  national  la  question  la  plus  brûlante  et  la  plus 
dang^ereuse,  et  cela,  nous  pouvons  l'avouer  maintenant, 
contrairement  à  la  volonté  manifeste  des  Puissances,  et 
contrairement  à  l'esprit  même  du  traité  de  Berlin.  » 

Les  Juifs  avaient  eu  des  illusions  et,  poussés  par 
elles,  ils  avaient  demandé  au  congrès  ce  que,  ils 
devaient  le  savoir,  la  duplicité  roumaine  ne  leur  don- 
nerait pas.  La  question  fut  mal  posée  par  leurs  repré- 
sentants, abusés,  il  est  vrai,  par  les  déclarations  et 
l'attitude  ancienne  des  libéraux. 

Dès  18G4,  bien  que  soumis  aux  obligations  du  service 
militaire,  les  Juifs  étaient  considérés  par  la  loi  comme 
«  étrangers  non  soumis  à  une  protection  étrangère  ». 
L'Europe  a  permis  que  celle  déiinilion  absurde  et  anti- 
juridique  subsistât  dans  l'article; de  la  nouvelle  consti- 
tution roumaine,  celle  de  1879.  Les  intéressés  auraient 
dû  demander  au  congrès  soit  de  nonuner  une  puissance 
prolectrice  de  ces  a  étrangers  non  soumis  à  une  protec- 
tion étrangère  »,  car  il  fallait  bien  les  rattacher  i\  une 
nationalité  quelconcpu»,  soit  de  repousser  une  qualili- 
cation  qu'aucun  principe  du  droit  international  ne  peut 
admettre,  (i)   Ainsi   la    Roumanie  (mH  été   obligée   de 


(1)  Les  masses  juives  de  l'Kiirope  orientale  nont  jamais  Hà  réellc- 
iiieiil  (lèfeiKlnes.  et  cela  tient  à  ce  que  leurs  représentants  isra<'litcs. 
assimilés  et  christianisés,  «le  l'Europe  occidentale,  n'ont  jamais  connu 
leur  étal  économique  et  leurs  besoins.  Le  ghetto,  en  courbant  les 
Juifs  sous  un  formalisme  religloso-juridique.  n  fnil  d'eux  le  type 
liarfait  de  l'esclave  social,  de  l'intlividu  i\\x'\  se  laisse  conduire  par 
une  minorité  de  riclics.    Or.    ces  riciies.  ou   ces   intellectuels,  en 

1)0 


CONCLUSION 

reconnaître  l'indigénat  aux  Israélites  qui  n'étaient  pas 
sujets  étrangers,  elle  n'eût  pu  leur  appliquer  les  lois 
votées  contre  les  étrangers,  et  les  antisémites  moldo- 
valaques  auraient  été  acculés  à  légiférer  contre  les 
Juifs,  ce  qu'ils  n'eussent  probablement  pas  osé  faire. 

Demander  aujourd'hui  à  l'Europe,  qui,  en  violation 
du  traité  de  Berlin,  a  permis  le  massacre  de  milliers 
d'Arméniens  chrétiens  par  des  musulmans  et  n'a  pas 
su  arrêter  le  bras  de  l'Assassin,  lui  demander  d'em- 
pêcher un  peuple  chrétien  de  faire  périr  de  misère 
et  de  faim  plus  de  cent  mille  Juifs,  serait  une  ironie 
trop  forte.  Espérer  soulever  une  conscience  qui  est 
restée  insensible  devant  les  flots  de  sang  versé,  en 
lui  montrant  un  troupeau  de  spectres  hâves  qui  meu- 
rent sans  bruit,  sans  éclat  désagréable  et  troublant, 
victimes  d'une  hypocrisie  bien  chrétienne,  serait  un  vain 
et  enfantin  espoir.  Quelle  nation  d'ailleurs  oserait 
parler?  L'Angleterre,  exterminatrice  des  Boers;  la 
Russie,  persécutrice  des  Finlandais  et  aussi  des  Juifs; 
la  France,  massacreuse  d'Annamites  ou  de  Hovas  et 
se  préparant  à  une  tuerie  de  Marocains;  l'Italie,  de 
l'Erythrée  hier  et  de  la  Tripolitaine  demain;  l'Alle- 
magne, féroce  exécutrice  de  nègres  ou  germanisant 
par  la  force  les  Polonais  récalcitrants?  Qui  oserait 
élever  la  voix,  de  ces  nations  toutes  sanglantes  encore 
de  l'expédition  de  Chine,  et  dont  l'iiistoire  depuis  plus 


demandant  l'affranchissement  politique  des  Juifs  dans  des  pays  où 
la  vie  politique  n'existait  à  vrai  dire  pas,  ont  été  poussés  par  un 
intérêt  personnel  inconscient.  Ils  travaillaient  en  fait  à  s'affranchir 
plus  pleinement  en  ne  subissant  pas  le  contre-coup  matériel  ou 
moral  des  agitations  antisémitiques,  mais  ils  ont  méconnu  les  con- 
ditions et  les  nécessités  d'affranchissement  économique  de  ceux 
dont  ils  s'étaient  faits  les  mandataires. 

91 


Bernard  Lazare 

de  trente  ans  n'est  qu'une  longue  négation  de  tout  droit 
et  de  toute  équité  ? 

Seul,  peut-être,  l'intérêt  les  fera  parler,  seul  il  est 
capable  de  les  faire  agir,  et  c'est  la  Roumanie  elle- 
même  qui  suscitera  une  intervention  en  appelant,  pour 
exploiter  ses  richesses  naturelles,  les  capitaux  euro- 
péens, (i)  Or  ces  capitaux  n'entreront  pas  dans  un 
pays  où  aucune  garantie  ne  leur  est  offerte,  où  ils  n'ont 
pas  le  droit  de  s'administrer  eux-mêmes,  où  il  leur 
est  interdit  de  posséder  le  sol  et  le  sous-sol  qui  sont 
la  matière  de  leur  exploitation,  puisque  l'article  7  de 
la  Constitution  stipule  que  dans  les  communes  rurales 
les  étrangers  ne  peuvent  se  rendre  acquéreurs  de 
terrains  ou  de  biens  immobiliers.  La  Roumanie  sera 
donc  contrainte,  tôt  ou  tard,  à  modifier  sa  législation 
protectionniste  et  xénophobe,  soit  d'elle-même,  soit 
que  les  capitalistes  déjà  engagés  dans  les  industries 
du   pays   amènent  leur   gouvernement  à   agir.   (2)  Ce 


(1)  La  loi  sur  l'oxploitalion  dos  richossrs  minières  a  échouo  à 
cause  de  toutes  les  restrictions  édictées  contre  les  étrangers  et  dont 
la  mise  en  vigueur  eut  provoqué  l'abstention  du  capital  inter- 
national. 

(2)  Le  cas  semble  se  produire  dès  maintenant.  Pour  attirer  les 
capitaux  étrangers  en  Roumanie,  une  loi  sur  l'industrie  sucriérc 
fut  votée  il  y  a  tleux  ans.  Elle  stipulait  cjne  :  «  les  fabriques 
de  suere  existantes  ou  celles  qui  seront  installées  avec  l'autori- 
sation tlu  gouvernement  auront  tlroit.  jusiju'au  31  mars  1911,  à  une 
prime  de  fabrication  de  16  centimes  par  kilogramme  de  sucre, 
jirime  qui  sera  payée  après  la  mise  en  consommation  du  sucre,  ou 
son  exportation  ».  Cette  loi  eut  pour  résultat  la  création  d'usines 
inq)ortantes  créées  par  des  étrangers  attirés  par  les  primes.  Vax  19t>l 
une  nouvelle  loi  a  été  votée  sur  la  proposition  du  ministre  Palladi, 
reprenant  la  prime  sous  forme  d'une  taxe  d'exportation  de  0.16 
par  kilogramme  de  sucre,  et  en  vertu  de  la  loi,  on  arrêta  i\  la  fron- 
tière le  sucre  déjà  vendu.  Les  commerçants  fi-ançais  lésés  ont 
adressé  une  réclamation  à  M.  Delcassé  et  lui  ont  demandé  d'inter- 
venir. 

92 


CONCLUSION 

jour-là  d'autres  revendications  que  celles  spécialement 
mises  en  avant  pourront  se  produire,  et  fatalement 
l'abrogation  de  toute  loi  restrictive  apportera  au  Juif, 
considéré  comme  étranger,  un  droit  nouveau,  et  partant 
im  soulagement  à  sa  détresse. 

Mais  l'intérêt  de  certaines  nations  pourra  même  les 
pousser  à  intervenir  directement  dans  la  question 
juive  et  à  exiger  de  la  Roumanie,  soit  l'accomplissement 
des  promesses  faites  en  1878,  à  Berlin,  soit  une  loi 
réglant  définitivement  le  sort  de  la  population  Israé- 
lite. Quel  est  en  effet  le  but  des  mesures  antisémites? 
C'est  celui  avoué  hautement  jadis  par  Rosetti,  aujour- 
d'hui encore  par  l'Alliance  antisémite  :  «  rendre  impos- 
sible la  situation  des  Juifs  et  favoriser  leur  émigration 
hors  du  pays  ».  On  pousse  donc  les  Juifs  à  fuir,  mais 
en  les  ruinant  préalablement.  Ainsi  un  peuple  déclare 
CATiiquement  :  «  Voici  une  catégorie  d'individus  que,  de 
par  ma  seule  volonté,  je  considère  comme  des  étrangers 
non  soumis  à  une  protection  étrangère.  Je  puis  les 
vexer  impunément,  puisqu'ils  ne  sont  pas  protégés; 
je  ne  suis  pas  tenu  de  garder  vis-à-vis  d'eux  les 
ménagements  auxquels  je  suis  obligé  vis-à-vis  des 
nationaux  d'autres  pays.  Quand  j'aurai  fait  d'eux  des 
meurt-de-faim,  des  sans-travail,  je  les  déverserai  sur 
l'Europe  centrale,  sur  l'Angleterre  et  sur  l'Amérique.  » 
Or  l'Europe  centrale  a  fermé  ses  frontières.  On  a  pu  voir 
errer  siu*  les  limites  de  la  Transylvanie  et  de  la  Buko- 
vinc  des  bandes  de  Juifs,  repoussés  à  la  fois  par  la 
Hongrie,  l'Autriche  et  la  Roumanie  même,  car,  aux 
débuis  de  l'émigration,  elle  avait  refusé  des  passeports 
à  ses  émigrés,  qui  dès  lors  pouvaient  être  expulsés  de 
partout,  y  compris  de  leur  pays  d'origine,  s'ils  y  voulaient 

93 


Bernard  Lazare 

rentrer.  L'Angleterre  et  l'Amérique  menacent  main- 
tenant de  prendre  des  mesures  pour  arrêter  l'afllux  des 
étrangers,  et  elles  y  arriveront  poussées  par  le  déve- 
loppement fatal  de  l'esprit  protectionniste  et  impéria- 
liste, (i)  Que  rémigration  roumaine  reprenne  avec  vio- 
lence, et  elle  reprendra  si  la  loi  Aurclian  est  votée,  (2) 
ou  s'il  intervient  une  loi  nouvelle  contre  les  ouvriers 
juifs,  (3)  et  les  gouvernements  qui  redoutent  le  plus 


(1)  L'Amérique  a  en  fait  fermé  ses  portes  par  l'application  de 
quelques  lois,  entre  autres  la  loi  sanitaire.  Quant  à  l'Angleterre,  la 
question  de  l'émigration,  et  spécialement  tle  l'émigration  juive,  vient 
d'être  posée  à  la  Chambre  des  communes.  Le  major  Evans  Gordon 
a  proposé  d'insérer  dans  l'adresse  au  roi  le  paragraphe  suivant.  : 
«  Nous  appelons  respectueusement  l'attention  de  Votre  Majesté  sur 
la  nécessité  de  proposer  une  loi  réglementant  et  empêchant  l'immi- 
gration, à  Londres  et  dans  les  autres  villes  du  royaume,  de  pauvres 
étrangers  ».  La  proposition  n'a  été  retirée  (juaprès  une  déclaration 
de  M.  Balfour  reconnaissant  les  conséciuences  dangereuses  de 
l'immigration,  mais  déclarant  qu'une  enquête  préalable  devait  être 
ouverte.  Des  meetings  ont  eu  lieu  également,  jiour  demander  que 
l'immigration  soit  interdite.  Li-ur  caractère  a  été  nettement  antijuil. 

(2)  A  la  suite  des  représentations  occasionnées  par  les  mesures 
prises  contre  l'industrie  sucrière.  le  ministre  Aurélian.  redoutant 
une  nouvelle  intervention  étrangère,  a  modifié  l'article  40  de  son 
projet  de  loi  sur  la  police  rurale.  Il  en  a  enlevé  le  dispositif  por- 
tant interdiction  aux  étrangers  de  praticjuer  le  petit  commerce  dans 
les  communes  rurales.  La  commission  s'est  montrée  fort  hostile  à 
celle  modification,  et  il  est  probable  que  la  Chambre  rétablira  l'ar- 
ticle supprimé. 

(3)  Un  nouveau  projet  de  loi  vient  d'être  déposé  par  le  ministère 
Slourdza  à  la  Chaml)re,  le  22  janvier  19()2.  11  est  destiné  à  protéger 
le  travail  roumain  contre  le  Iravail  étranger,  c'est-à-dire  juif.  Ln 
voici  (jueUiues  articles.  Ils  permeltronl  de  comprendre  quelle  sera  la 
situation  du  prolétariat  juif  en  Roumanie  quand  celte  loi  sera  votée  : 

Article  rRF.MUvR.  —  Chacun  est  libre  d'exercer  les 
métiers  énuuicrés  ci-dessous,  s'il  remplit  les  conditions 
prescrites  par  la  présente  loi... 

Article  f\.  —  Les  étrangers  qui  voudront  exercer  un 
métier,  devront  prouver  ipi'il  existe  dans  leur  pays  le  droit 
de  réciprocité  pour  les  Roumains. 

Faute  de  pouvoir  fournir  cette  preuve,  ils  devront  oblc- 


CONCLUSION 

l'infiltration  se  tourneront  fatalement  vers  la  Roumanie. 
Ils  lui  demanderont  si  une  nation  peut  créer  de  toutes 
pièces  une  classe  de  parias  qualifiés  d'  «  étrangers  non 
soumis  à  une  protection  étrangère  »,  et  obliger  d'autres 
pays  à  nourrir  ses  miséreux,  quand  ses  nationaux 
jouissent  partout  des  droits  que  la  Roumanie  ne 
reconnaît  pas  aux  étrangers  établis  chez  elle.  Ce  jour- 
là,  le  traité   de   Berlin    sera   remis  en   cause,  car  les 


nir  l'autorisation  préalable  de  la  Chambre  de  commerce  et 
de  l'industrie. 

Les  étrangers  qui,  en  vertu  d'un  contrat  antérieur  à  la 
loi  présente,  sont  employés  dans  une  entreprise  quel- 
conque, sont  exempts  des  conditions  énumérées  plus  haut. 

La  présente  loi  ne  déroge  en  rien  aux  conventions  inter- 
nationales cpii  régissent  cette  matière. 

Article  8.  —  Personne  n'est  admis  à  exercer  un  métier 
pour  son  propre  compte  ou  à  faire  de  l'exercice  de  son 
métier  sa  principale  occupation,  s'il  n'a  pas  le  Brevet  de 
Maître... 

Article  9.  —  Les  personnes  étrangères  à  la  localité  et 
inconnues  au  Comité  de  la  corporation,  devront  présenter 
des  documents  prouvant  leur  identité  et  leur  moralité, 
documents  délivrés  par  les  autorités  compétentes. 

Article  12.  —  Tout  ouvrier  doit  avoir  un  Carnet. 

Article  i3.  —  Le  Carnet  est  délivré  par  le  Comité  de  la 
Corporation  aux  personnes  suivantes  : 

...3)  à  ceux  qui  prouveront  avoir  travaillé  dans  une 
fabrique,  atelier  ou  chantier,  dans  le  pays  ou  à  l'étranger, 
au  moins  cinq  ans  dans  un  métier  spécial. 

x\rticle  45.  —  Tout*  artisan  de  la  commune  fait  partie 
de  droit  de  la  corporation  de  son  métier. 

Article  70.  —  Seuls  les  Roumains  qui  jouissent  des  droits 
politiques,  peuvent  être  admis  dans  le  Comité  de  la  Corpo- 
ration. 

Par  exception  seront  admis  les  étrangers  ayant  le  droit 

95 


Bernard  Lazare 

Puissances  y  seront  intéressées.  Elles  obligeront  alors 
les  Roumains  à  donner  au  moins  aux  Juifs  l'indigénat 
que  déjà  leur  reconnaissait  implicitement  la  loi  de  1876 
sur  le  service  militaire  disant  :  Article  premier  :  «  Tous 
les  habitants  du  pays  devront  personnellement  le  ser- 
vice militaire  ».  —  Article  2  :  a  Les  sujets  des  Etats 
étrangers  ne  peuvent  faire  partie  de  l'armée.  » 

Voilà  une  intervention  extérieure  vraisemblable.  Il  y 
en  aurait  une  autre  possible  :  ce  serait  si  les  Juifs 
eux-mêmes,  excipant  de  la  qualité  qui  leur  est  attribuée 
d'« étrangers  non  soumis  à  une  protection  étrangère», 
et  désireux  de  sortir  de  cette  situation  anormale  et 
dangereuse,  demandaient  à  ime  nation  européenne  de 
les  protéger.  Mais  les  Juifs  n'oseraient  jamais  en  arriver 
à  ce  moyen  extrême  de  défense.  La  persécution  ou  la 


de  domicile,  s'ils  ont  à  leur  service  au  moins  deux  tiers 
d'apprentis  et  d'ouvriers  roumains. 

Article  82.  —  Outre  la  peine  d'amende,  les  autorités 
administratives,  à  la  demande  du  Comité  de  la  Corpora- 
tion, défendront  l'exercice  du  métier  à  ceux  qui  n'auront 
pas  le  Brevet  de  Maître  prévu  par  l'article  8  ou  le  Carnet 
d'ouvrier  prévu  i)ar  l'article  la. 

Article  yo.  —  La  présente  loi  entrera  en  vigueur  six  mois 
après  sa  publication  dans  le  Moniteur  Ofliciel. 

Article  91.  — Tous  ceux  qui,  à  la  pidilication  de  la  pré- 
sente loi,  auront  exercé,  pendant  deux  ans,  un  métier  pour 
leur  propre  compte,  seront,  considérés,  par  exception, 
comme  maîtres,  et  il  leur  sera  délivré  un  brevet  par  la 
Chambre  de  Commerce  et  d'Industrie. 

Si  la  Chambre  de  Commerce  et  d'Industrie  refuse  ou 
délivre  sans  raison  un  brevet,  les  intéressés  peuvent  faire 
a])pel  au  Ministère  de  l'Agriculture,  du  Commerce  et  des 
domaines,  qui  statuera  detinitivement. 

Le  Ministre  peut  déléguer  cette  faculté  à  une  Commission 

96 


CONCLUSTON 

misère  les  ont  déprimés  moralement  aussi  bien  que 
physiquement  et  intellectuellement,  (i)  et  ils  ne  sont 
pas  capables  d'un  effort  qui  impliquerait  une  suite  de 
luttes  violentes.  D'un  autre  côté,  quelle  est  la  nation 
qui  aurait  un  intérêt  réel,  immédiat,  à  intervenir  dans 
les  affaires  roumaines  ?  La  Russie  seule,  et  quel  avan- 
tage les  Juifs  auraient-ils  à  passer  sous  le  joug  mos- 
covite. Le  sort  de  leurs  frères  russes  peut  le  leur  faire 
prévoir. 

Il  ne  nous  reste  plus  qu'à  voir  si,  par  la  force  des 
choses,  la  Roumanie  elle-même  ne  sera  pas  conduite  à 
modifier  sa  Ugne  de  conduite  vis-à-vis  des  Israélites; 
si  fatalement  sa  situation  économique  propre  ne  con- 
traindra pas  son  nationaUsme  antisémite  à  capituler. 
La  législation  protectrice  ne  s'est  pas  appesantie  uni- 


spéciale  composée  de  trois  fonctionnaires  supérieurs  du 
ministère. 

Article  92.  —  A  tous  les  ouvriers  qui,  jusqu'à  la  mise  en 
vigueur  de  la  présente  loi,  prouveront  qu'ils  ont  travaillé 
effectivement  dans  un  métier,  au  moins  deux  ans,  il  sera 
délivré,  par  exception,  un  Carnet  d'ouvrier,  conformément 
à  ce  qui  est  prescrit  dans  l'article  précédent  pour  le  Brevet 
de  Maître. 

Article  95.  —  Dans  toutes  les  entreprises  de  travaux 
pubUcs,  les  Roumains  seront  préférés  aux  étrangers  à  des 
conditions  égales. 

Dans  les  cahiers  de  charges  des  travaux  pubhcs  ou  des 
fournitures,  on  insérera  la  clause  que  l'entrepreneur  ne 
pourra  employer  des  artisans  étrangers  que  dans  la  pro- 
portion lixce  par  l'administration  publique  suivant  la 
nature  des  travaux  et  la  région  où  ils  s'exécutent. 

(1)  A  cause  de  leur  exclusion  des  écoles. 

VI 


Bernard  Lazare 

qiiement  sur  les  Juifs.  Provoquée,  fomentée  par  une 
bande  politicienne  qui  n'a  aucun  intérêt  économique 
réel  dans  le  pays,  qui  vit  uniquement  du  budget  et  doit 
se  maintenir  par  tous  les  moyens  possibles,  elle  a  eu 
une  répercussion  à  la  fois  sur  l'État  et  sur  les  parti- 
culiers. Elle  est  retombée  d'abord  sur  l'État  par  une 
diminution  des  revenus  dus  aux  taxes  et  aux  impôts  : 
baisse  sur  le  produit  des  licences  pour  le  conmierce 
des  boissons,  à  la  suite  de  la  loi  de  1884  ;  baisse  sur 
les  revenus  des  communes,  après  les  lois  de  188;  et  1889 
limitant  les  catégories  d'individus  admises  aux  adjudi- 
cations do  ces  revenus;  baisse  des  taxes  et  des  licences 
des  bourgs  et  petites  villes,  classés  comme  communes 
rurales,  quand  on  voulut  en  chasser  les  Juifs.  Tant 
que  ces  mesures  n'atteignirent  que  le  gouvernement 
en  l'obligeant  à  assurer  autrement  l'équilibre  de  son 
budget,  il  n'apparut  pas  encore  aux  contribuables  que 
l'augmentation  de  leurs  charges  put  provenir  de  l'appli- 
cation de  ces  lois.  Avec  l'émigration,  ils  se  sentirent 
touchés  directement.  Dans  les  cités  >âdées,  le  taux  des 
locations  baissa  de  33  ',„ ;  une  foule  de  petits  commer- 
çants roumains,  qui  ne  vivaient  cpie  du  Juif,  furent  ruinés 
du  coup  par  l'exode  de  leurs  clients  ;  les  boïars  valaques, 
propriétaires  des  grands  domaines,  se  trouvèrent  lésés 
par  le  départ  de  l'intermédiaire  juif  non  remplacé,  et 
un  jour  est  proche  où  ces  intérêts  se  coaliseront,  d'au- 
tant qu'ils  seront  de  plus  en  plus  atteints. 

Le  protectionnisnie  de  la  petite  bourgeoisie  moldave 
ne  correspond  pas  en  elVet  à  Ifi  réalité;  c'est  un  protec- 
tionnisme boutiquier  de  petite  ville,  convaincu  qu'une 
minorité  intime  sullit  à  satisfaire  les  besoins  de  la  con- 
sommation, et  qu'elle  peut  imposer  aux  consommateurs 

08 


CONCLUSION 

des  tarifs  maximum.  La  vérité  est  qu'il  n'existe  pas 
de  classes  roumaines  pour  se  substituer  aux  Juifs, 
soit  comme  commerçants,  soit  comme  ouvriers,  (i) 
Ainsi,  lors  de  la  mise  à  exécution  de  la  loi  sur  les 
manufactures  de  tabac,  on  n'a  pu  remplacer  les  ouvriers 
Juifs.  (2)  Une  interpellation  de  M.  Tocilescou,  en 
février  1890,  a  fait  connaître  qu'il  existait  encore  des 
juifs  détenant  des  débits  de  tabac.  Le  ministre  des 
finances  répondit  que  les  Roumains,  trouvant  le  résultat 
au-dessous  de  l'effort,  avaient  cédé  leurs  brevets  à  des 
Juifs  qui  se  contentaient  d'un  maigre  bénéfice,  et  que, 
dans  certaines  communes,  il  ne  se  présentait  même  pas 
d'autochtones,  car  ils  dédaignaient  d'aussi  infimes 
situations.  (3)  J'ai  montré  qu'il  en  était  de  même  pour 
l'exercice  de  la  médecine,  et  que  le  nombre  des  ouvriers 
agricoles  nationaux  était  insuflisant.  Si  demain  la  loi 
Aurélian  et  la  loi  de  protection  du  travail  sont  votées, 
le  paysan  roumain  n'aura  plus  d'épiciers,  de  bou- 
langers, de  menuisiers,  de  charrons,  de  couvreurs,  de 
maçons,  etc.,  et  le  propriétaire  foncier  verra  baisser 
encore  le  revenu  de  ses  immeubles.  La  conséquence 
naturelle  sera  une  diminution  du  produit  de  llmpôt.  (4) 


(1)  «  Le  Roumain,  a  déclaré  M.  Carp  en  1873  au  Parlement,  n'est 
pas  habitué  au  travail,  il  est  insuffisant  sur  le  terrain  commercial 
et  industriel.  » 

«  La  population  de  nos  villes,  affirma  à  la  Chambre,  en  1896, 
M.  Poni,  ministre  de  l'Instruction  publique,  est  pour  la  plupart 
étrangère.  Nous  n'avons  pas  une  bourgeoisie  nationale.  » 

(2)  Il  commence  à  y  avoir  en  Valachie  un  prolétariat  national, 
mais  il  n'existe  à  peu  près  pas  en  Moldavie. 

(.3)  Le  Roumain  fonctionnaire  et  ]>udgélivore  refuse  un  si 
minime  emploi. 

(4)  Des  sociétés  d'émigration  vidant  méthodiquement  quelques 
villes  de  leurs  Juifs  artisans  et  petits  trafiquants  précipiteraient 
assurément  la  crise. 

99 


Bernard  Lazare 

Que  pourra  faire  alors  le  gouvernement,  aux  prises 
déjà  avec  des  diflieultés  financières  presque  inextri- 
cables ?  La  Roumanie  a  une  dette  de  un  milliard 
6;5  millions,  sans  compter  une  dette  flottante  de  iio  mil- 
lions. L'argent  des  emprunts,  venu  de  l'étranger,  est 
retourné  à  l'étranger;  il  est  sorti  des  colfres  pour  payer 
du  matériel  de  chemin  de  fer  ou  du  matériel  de  guerre. 
Les  chemins  de  fer,  rachetés  par  l'Etat,  ne  produisent 
pas  l'intérêt  des  capitaux  engagés,  et  par  suite  de  la 
politique  mégalomane  qui  a  fait  entrer  la  Roumanie 
dans  la  Triplice,  le  budget  de  la  guerre  s'accroît  chaque 
année  ;  il  est  de  58  millions  sur  un  budget  total  de 
240  millions,  (i)  et,  par  la  volonté  royale  de  Charles 
de  Roumanie,  il  est  irréductible.  Il  n'y  a  de  réduction 
possible  que  sur  le  budget  des  fonctionnaires,  qui 
touchent  02  millions  sur  les  182  restant.  Or,  ces  fonc- 
tionnaires, c'est-à-dire  la  bourgeoisie  roumaine  gouver- 
nante et  dirigeante,  accepteront  bien  pendant  quoique 
temps  de  se  réduire,  (2)  dans  l'espoir  de  jours  meil- 
leurs, mais  si  ces  jours  ne  viennent  pas,  ils  chercheront 
à  lever  de  nouveaux  impôts.  (3)  Sur  qui  les  lèveront- 
ils  ?  Sur  le  seul,  l'unique  imposable,  sur  le  corvéable 
dont  vit  la  classe  improductive,  sur  le  paysan. 

Un  seul  parti  eût  pu  proposer  des  solutions  autres, 
ou  s'opposer  au  moins  à  des  projets  dangereux.  C'eût 


(1)  Sans  loinplcr  rimprcvu.  Par  exemple.  :k'>0  millions  ont  été 
dépensés  pour  faire  fortifier  Huearest  par  le  général  belge  Brialmont. 

(2)  Une  (liniinulion  dc%\  millions  a  déjà  été  opérée  sur  le  dernier 
l)udgel.  D'autres  seront  eonsenties  sans  tloute.  dans  la  crainte  d'une 
bancjueroute  qui  placerait  la  Roumanie  sous  le  contrôle  financier 
tie  l'Europe,  ce  qui  serait  une  autre  solution  extérieure. 

(Il)  Le  gouvernement  essai«'rf»  bien,  avant,  d'augmenter  le  taux  <les 
fermages  île  ses  domaines,  affermés  à  une  clientèle  de  politiciens, 
mais  il  court  le  risque  de  mécontenter  gravement  cette  clientèle. 

ICX) 


CONCLUSION 

été  le  parti  socialiste  s'il  avait  été  possible  en  Roumanie  ; 
mais  son  existence  était  liée  à  l'émancipation  du  seul 
prolétariat  roumain,  c'est-à-dire  du  prolétariat  juif, 
qui,  acquérant  les  droits  politiques,  pouvait  soutenir 
le  parti.  A  défaut  de  cet  appui,  son  existence  devait 
être  précaire,  comme  sa  naissance  avait  été  artifi- 
cielle. Il  avait  été  importé  en  Roumanie  vers  1876 
par  deux  révolutionnaires  russes  :  un  orthodoxe,  Petroff, 
et  un  Juif,  Nahum  Kalz,  qui  prit  le  nom  de  Dobrogeano 
Gherea,  se  convertit,  épousa  une  Roumaine,  et  fut 
naturalisé.  A  eux  se  joignit  d'abord  un  tzigane,  Jean 
Nadedje,  plus  tard  quelques  autres  jeunes  gens,  et  la 
première  association  communiste  fut  fondée.  Elle  avait 
uniquement  pour  membres  des  ouvriers  juifs.  Le 
socialisme  était  condamné,  en  Roumanie,  à  défendre 
les  droits  des  Juifs  ou  à  disparaître,  en  l'absence  d'un 
prolétariat  national  dont  il  eût  été  le  représentant  et 
surtout  —  étant  donnée  l'organisation  politicienne  du 
pays  —  l'élu.  Il  les  défendit  à  ses  débuts,  mais  peu 
à  peu,  traqué  par  le  gouvernement  qui  empêchait  ses 
journaux  et  ses  publications  de  pénétrer  dans  les 
campagnes  ;  battu  dans  la  personne  de  ceux  des  siens 
qui  étaient  à  l'origine  députés  démocrates  et  ne  furent 
pas  réélus  comme  socialistes  ;  compromis  par  le 
parti  libéral  auquel  il  était  allié,  lorsque  ce  parti  prit 
la  tête  du  mouvement  antisémitique;  désireux  de  par- 
ticiper aux  prébendes  et  de  vivre  aussi  du  budget, 
il  disparut.  Ses  derniers  débris  fusionnèrent  avec 
les  libéraux  et  devinrent  comme  eux  nationalistes, 
protectionnistes  et  antijuifs.  Quant  aux  prolétaires 
juifs,  leur  élan  vers  le  socialisme  fut  arrêté  par  les 
persécutions,  par  les  expulsions,  et  par  l'excès  de   la 

lOI 

VI. 


Bernard  Lazare 

misère  qui  a  ruiné  les  organisations  naissantes.  Il 
n'existe  plus  aujourd'hui  que  quelques  petits  groupe- 
ments, ayant  pour  organe  une  uniijue  publication  pério- 
dique, et  faisant  paraître  de  temps  en  temps  une  bro- 
chure de  propagande. 

I^  paysan  ne  sera  donc  défendu  par  personne.  Nulle 
part,  il  nest  aussi  maltraité  qu'en  Roumanie,  aussi 
misérable.  L'homme  de  la  glèbe,  dans  ce  pays,  est 
proche  encore  du  serf  antique:  il  a  été  émancipé  nomi- 
nalement, mais  effectivement  il  est  resté  l'esclave  du 
boïard.  qui  le  maintient  dans  l'ignoranoe  et  dans  la 
crasse,  qui  considère  ses  lils  comme  sa  chose,  sa  tille 
ou  sa  femme  comme  son  jouet.  Le  politicien  n'a  rien 
fait  pour  lui  ;  pas  un  centime  de  l'argent  des  emprunts 
n'a  été  consacré  à  une  amélioration  du  sol,  pas  même 
aux  irrigations  indispensables.  L'agriculture  est  à 
ce  point  arriérée  que  ce  sol  fertile  et  riche  donne  un 
rendement  à  peine  égal  au  quart  du  rendement  obtenu 
en  France.  Quand  le  paysan  a  payé  l'impôt,  les  intéK'ts 
de  son  hypothèque  ou  de  l'argent  emprunté,  il  lui  reste 
à  peine  de  quoi  suffire  à  sa  nourriture  ou  à  celle  des 
siens.  Tel  le  Juif,  son  frère  de  douleur,  il  meurt  de  faim 
sur  son  champ,  dans  sa  maison  sordide  où  lair  lui  est 
mesuré.  J'ai  dit  coiument  on  lui  avait  attribué  son 
lopin,  conmient  il  l'avait  fatalement  morcelé,  comment 
l'Ktat  avait  été  obUgé  de  distribuer  de  nouveaux 
terrains,  comment  il  était  condamné  à  lui  en  vendre 
encore,  quitte,  comme  en  1880,  à  lui  faire  remise  des 
sommes  qu'il  doit  en  paiement  de  ses  annuités  arrié- 
rées. Cette  parcelle  qu'il  ne  peut  cultiver  faute  des 
moyens  nécessaires,  le  paysan  est  contraint  de  la  mor- 
celer sans  cesse  et  de  l'hj-pothéquer.  Finalement,  quand 

loa 


CONCLUSION 

la  terre  sera  aliénable,  elle  reviendra  aux  grands  pro- 
priétaires, auxquels  l'État  sera  forcé  de  la  racheter  un 
jour,  quand  son  propre  domaine  sera  épuisé,  pour  la 
répartir  encore  entre  les  dépouillés. 

C'est  cette  crainte  des  revendications  agraires  qui 
pousse,  inconsciemment  peut-être,  quelques  politiciens 
à  demander  des  lois  destinées  à  chasser  l'ouvrier  juif. 
Ils  espèrent  ainsi  prolétariser  quelques-uns  de  leurs 
paysans,  mais  c'est  un  espoir  chimérique  et  la  jacquerie 
reste  la  terreur  redoutable  des  gouvernants  et  des 
budgétivores  roumains.  Ils  ont  déjà  vu,  en  1888,  l'émeute 
dans  les  campagnes,  ils  ont  vu  les  pacants  soulevés 
envahir  les  propriétés,  jeter  les  récoltes  dans  les  rivières, 
détruire  tout  sur  leur  passage.  La  bourgeoisie  des 
agrariens  et  des  fonctionnaires  a  férocement  réprimé 
la  révolte,  tuant  et  emprisonnant  les  insurgés.  Elle  n'a 
pas  résolu  ainsi  le  problème.  Si  demain  elle  s'apprête  à 
charger  de  nouveau  d'impôts  son  corvéable,  elle  ral- 
lumera la  torche.  Peut-être,  si  elle  désespère  le  Juif, 
si  elle  le  pousse  à  bout,  celui-ci,  malgré  sa  passivité, 
malgré  les  conseils  de  ses  riches  timorés,  s'unira-t-il  au 
travailleur  des  champs,  et  l'aidera  à  secouer  le  joug. 
Mais  même  s'il  ne  se  joint  pas  à  lui,  c'est  un  jour  le 
paysan  roumain  révolté  qui,  directement  ou  indirec- 
tement, résoudra  en  Roumanie  l'actuelle  question  juive, 
en  se  libérant  lui-même  et  en  libérant  le  Juif. 


Jain'icr -février  1902 


Fini  d'imprimer  quatre  mille  exemplaires 
le  samedi  1 5  février  igo2 


à  l'Imprimerie  de  Suresnes 

(E.  Payen,  administrateur) 
9,  rue  du  Pont 


10/ 


Avant  trois  mois  les  exemplaires  qui  nous  restaient 
du  Jean  Costc  seront  épuisés.  Nous  reproduisons  ci- 
après  le  bref  compte  rendu  que  M.  Sorcl  publia  de  ce 
roman  Vannée  dernière  dans  le  Mouvement  SociaUslc  : 


Georges  Sorel 


JEAN    COSTE 


Je  forme  une  entreprise  quin  eut  jamais  d'exemple 
et  dont  V exécution  n'aura  pas  d'imitateur.  Je  vais 
montrer  à  mes  semblables  un  homme  dans  toute  la 
vérité  de  la  nature  et  cet  homme  c'est  moi  :  Je  me 
suis  rappelé  ces  paroles  de  Rousseau  en  lisant  Jean 
Coste  ;  ce  livre  appartient  au  genre  littéraire  inau- 
guré par  les  Confessions,  genre  qui  n'est  pas  limité 
à  des  autobiographies. 

Je  ne  suis  pas  surpris  que  des  éditeurs  habitués 
aux  romans  écrits  pour  les  gens  du  monde  aient 
mal  reçu  le  manuscrit  de  M.  Lavergne.  Ils  ne  sont 
pas  très  nombreux  les  lettrés  qui  sont  capables  de 
s'intéresser  aux  aveux  de  la  misère  humaine.  Nos 
romanciers  en  renom  placent,  d'ordinaire,  leurs 
fables  dans  un  milieu  tout  artificiel  ;  leurs  person- 
nages sont  habitués  à  ne  jamais  vivre  que  pour  la 
représentation  ;  singes  et  perroquets  se  meuvent  au 
gré  du  caprice  de  l'imagination  de  leurs  créateurs, 
qui  souvent,  pour  se  donner  encore  plus  de  liberté, 
en  font  des  névrosés. 

Ici  tout  est  sincère  et  véridique  ;  point  de  tirades 

107 


Georges  Sorel 

cornéliennes  débitées  par  des  guignols.  Jean  Costc 
est  trop  pauvre  et  trop  malheureux  pour  pouvoir 
être  un  stoïcien  et  un  révolté,  ce  luxe  est  permis 
seulement  aux  riches  (i)  :  tous  les  joui^s  ne  voyons- 
nous  pas  avec  quelle  simplicité  les  petites  gens 
quittent  la  vie  sans  songer  à  rien  briser  dans  ce 
monde  qui  a  été  si  mauvais  !  Quand  on  habite  un 
hôtel  somptueux  et  qu'on  écrit  sur  un  bureau  chargé 
d'œuvres  dart  on  peut  trouver  Jean  Coste  faible  ; 
moi  je  trouve  qu'il  est  homme. 

Je  trouve  admirable  la  scène  qui  suit  la  confé- 
rence pédagogique  :  d'abord  des  plaintes  banales  et 
abstraites  :  mais  après  que  Jean  a  révélé  à  ses  collè- 
gues la  profondeur  de  leur  misère,  tous  deviennent 
songeui^  ;  «  aucune  lueur  de  révolte  ne  brillait  plus 
dans  les  yeux  et  les  dos  courbés  semblaient  ployer 
sous  le  poids  ». 

Je  crois  que  les  camarades  apprécieront  la  vérité 
d'une  situation  de  ce  genre,  que  des  lettrés  cor- 
rompus par  la  vie  mondaine  comprendront  mal.  La 
civilisation  organise  tout  un  système  de  ruses  pour 
nous  empocher  de  regarder  en  nous  mêmes  :  mais  à 
l'épreuve  de  la  pauvreté,  tout  cet  échafaudage 
tombe  en  miettes:  le  premier  contact  de  la  misèi*e 
nous  ouvre   hi  mvstérieuse  cachette   de   l'Ame  ;   si 


(1)  Lire   les  revues  anarchico-liUcraires   qui  paraissaient   il    y  a 
»opt  ans. 

loS 


JEAN    COSTE 

Rousseau  a  été  si  pénétrant  et  a  découvert  ce  qu'il 
appelait  la  nature,  c'est  que  son  génie  avait  été 
aiguisé  par  une  vie  toujours  voisine  de  la  misère. 
Que  d'hommes  de  talent  se  sont  éteints  quand  ils 
ont  participé  aux  mensonges  conventionnels  de  la 
société  bourgeoise? 

La  force  intérieure  de  l'homme  se  mesure  dans  les 
crises  où  il  se  trouve  seul  en  présence  de  lui-même, 
au  moment  où  il  connaît  tout  ce  qu'a  d'horrible  et 
d'inexorable  l'existence.  Un  faible  cherche  à  se 
cacher  la  vue  du  calice  :  il  ferme  les  yeux  ou  s'étour- 
dit de  paroles  vengeresses  ;  le  fort  descend  jusqu'au 
fond  de  lui-même  et  se  demande  :  «  Quel  est  mon 
droit?  »  Acculé  aux  dernières  détresses,  Jean  Goste 
dit  :  «  Ai-je  le  droit  de  disposer  de  la  vie  des 
miens?  »  Question  terrible  qui  a  fait  trembler 
d'effroi  plus  d'un  malheureux  résolu  à  se  délivrer 
d'un  fardeau  trop  lourd.  Ceux  qui  ont  connu  des 
mères  ayant  passé  par  ces  angoisses,  savent  seuls  ce 
que  renferme  d'héroïsme  l'àme  de  notre  pauvre 
instituteur  ;  car  il  faut  un  courage,  qui  dépasse 
celui  des  héros  cornéliens,  pour  subir  les  impurs 
contacts  de  certaines  misères,  quand  aucune  illu- 
sion ne  vous  dissimule  plus  la  fatalité  de  la  vie. 

Mais  «  l'affreuse  pensée  »,  comme  dit  M.  Laver- 
gne,  reviendra  et  alors  ?  L'habitude  des  humilia- 
tions produit    une   déchéance    progressive    de    la 

109 


Georges  Sorel 

volonté  môme  chez  les  plus  fortement  trempés,  et 
l'expérience  nous  apprend  que  si  certaines  voies  se 
descendent  rapidement,  il  n'est  pas  aisé  de  les 
remonter.  Peu  de  gens  croient  à  la  possibilité  de 
relever  la  femme  tombée  ;  chez  elle  l'humiliation  a 
fini  par  éteindre  toute  volonté,  elle  est  comme  un 
automate.  Peut-être  Jean  rencontrera-t-il  un  aide 
avant  que  la  force  lui  manque  :  le  hasard  est 
grand  maître  en  ce  monde  ;  il  y  a  des  braves  gens, 
malheureusement  leur  puissance  est  le  plus  souvent 
trop  faible,  et  l'auteur  nous  l'apprend  lui-même 
dans  l'épisode  du  curé. 

Bien  des  fois  l'instituteur  et  sa  femme  envient  le 
sort  du  paysan  et  de  l'ouvrier,  qui  ne  sont  pas  des 
naufragés  comme  eux.  Écrasé  par  ses  maîtres, 
jalousé  par  des  travailleui*s  qui  sont  plus  heureux 
que  lui,  l'instituteur  de  village  a  reçu  pour  tout 
viatique  une  instruction  qui  le  rend  particulière- 
ment sensible  à  la  soulTrance  î 

Le  paysan  avec  son  lopin  de  terre,  l'artisan  avec 
son  modeste  outillage,  l'ouvrier  de  fabrique  compris 
dans  un  syndicat  ne  sont  pas  des  isolés  ;  ils  tien- 
nent par  un  lien  très  i*éel  aux  bases  économiques  de 
la  vie  ;  on  peut  dire  d'eux  qu'ils  ont  un  état  juridi- 
que dans  le  inonde  de  la  production,  mais  que  peut 
un  pauvre  diable  dont  le  sort  dépend  tout  entier  de 
la  bierweillance  de  chefs,  gens  médiocres,  qui  ont  la 

IIO 


JEAN   COSTE 

tête  pleine  de  préoccupations  pour  leur  propre 
avancement  ?  Il  n'est  qu'un  être  passif,  ballotté  au 
gré  de  la  tempête,  sans  force  économique  et  partant 
sans  droit,  il  est  comme  un  hors-la-loi. 

Ce  livre  nous  fournit  un  autre  enseignement  tout 
aussi  important  que  le  précédent.  Jean  Coste  ne 
trouve  point  auprès  de  lui  la  compagne  qui  pour- 
rait lui  permettre  de  vaincre,  si  quelque  jour  une 
occasion  favorable  se  présentait.  Louise  est  bien 
gentille;  mais  ce  ne  sont  pas  les  gentillesses  qui 
sont  capables  de  donner  à  l'homme  la  force  dont  il 
a  besoin.  Malheur  à  celui  qui,  trompé  par  une 
amourette,  n'a  pas  rencontré  la  femme  forte  qui 
aurait  dû  lui  révéler  sa  destinée  et  lui  donner  du 
cœur  dans  les  jours  de  défaillance  !  C'est  dans 
l'amour  d'une  pareille  compagne  que  s'engendre 
l'âme  des  hommes  qui  triompheront  de  tous  les 
obstacles. 

J'espère  que  ce  livre,  qui  est  plus  qu'un  beau 
livre,  sera  lu  et  apprécié  comme  il  le  mérite.  Si  les 
Universités  populaires  sont  bonnes  à  quelque  chose, 
qu'elles  l'expliquent  et  en  fassent  ressortir  les 
enseignements  pratiques. 

Georges  Sorel 


Tout  dans  Jean  Coste  est  sincère  et  vrai.  Il  siérait 
vain  de  disputer  si  les  misères  de  grand  seigneur  annon- 
cées dans  les  récitations  de  Corneille,  sincères  et  vraies, 
sont  pires  que  les  misères  misérables  d'un  Jean  Coste. 
Les  misères  humaines  sont  misérables  toutes.  11  est 
vrai  que  les  pauvres  et  que  les  malheureux  conduisent 
leur  soulTrance  et  ne  se  révoltent  pas.  Ils  n'ont  pas  la 
fierté  stoïcienne  ;  ils  ne  sont  pas  durs  ;  les  pauvres  sont 
mous.  Ils  ne  peuvent  se  payer  la  révolte,  ce  luxe  n'est 
permis  qu'aux  riches.  Les  seuls  guesdistes  peuvent 
s'imaginer,  inertes,  que  de  l'excès  de  la  misère,  de 
l'excès  de  la  dépression,  peut  sortir  le  sursaut  de 
révolte.  Les  seuls  guesdistes  peuvent  s'imaginer,  reli- 
gieux, que  de  l'excès  de  l'inanition  peut  sortir,  par 
miracle,  de  la  réparation. 

Je  ne  sais  si  on  entre  bien  dans  le  sens  des  œuA'res 
en  opposant  les  héros  obscurs  aux  héros  cornéliens,  en 
les  comparant  aux  héros  cornéliens,  en  mesurant  leur 
supériorité.  Toutes  les  misères  humaines  exigent  du 
courage,  et  je  ne  serais  pas  étonné  que  <lans  la  pensée 
des  grands  poètes  classiques  les  grands  personnages 
fussent  les  représentants  éminents  de  toute  l'humanité. 
Ainsi  Polyeucle  représenterait  éniincMunient  tous  les 
martyrs  obscurs,  les  lloraces  les  soldats  obscurs,  le  Cid 
les  guerriers,  et  Chimène  un  très  gi-and  nombre  de  per- 
sonnes. J'entends  par  là  qu'au  lieu  de  s'opposer  aux 
modesles  ou  aux  humbles,  les  grands  personnages 
cornéliens  les  représentent  sur  un  plan  émineut.  C'est 
pour  des  raisons  d'art,  et  non  pour  <l<^s  causes  de  matière 
sociale,  ([u'ils  sont  éminents.  Ils  ne  sont  pas  d'une  classe 
éminente,  mais  ils  sont  toute  l'humanité  considérée  sur 
un  plan  éminent,  comme  le  roi  représentait  le  royaume. 

112 


JEAN   COSTE 

En  ce  sens  les  grands  stoïciens  et  les  grands  révoltés 
représenteraient  éminemment,  ou  tragiquement,  les 
modestes  et  les  humbles.  S'il  y  avait  contrariété  des 
personnages  cornéliens  aux  hommes  ordinaires,  il  nous 
serait  impossible  de  nous  retrouver  en  eux.  Mais 
parce  qu'ils  sont  nos  représentants  éminents,  nous  nous 
reconnaissons  en  eux,  et  ils  se  reconnaissent  en  nous. 

Je  n'opposerai  donc  pas  la  misère  d'un  Jean  Goste 
aux  misères  cornéliennes,  la  misère  misérable  d'un 
Jean  Coste  aux  misères  de  grand  seigneur,  mais,  en 
art,  la  grande  misère  misérable  d'un  Jean  Coste  et  la 
grande  misère  misérable  des  cornéliens  seront  deux 
coupes,  selon  deux  plans  diliérents  parallèles,  de  la 
grande  misère  misérable  humaine,  l'une  sur  le  plan  de 
la  grandeur  classique,  du  tragique,  la  deuxième  sur  le 
plan  du  roman  contemporain,  du  sérieux.  Les  revues 
anarchico-littéraires  sont  ici  hors  de  cause,  parce 
qu'elles  ne  sont  d'aucun  art  ni  d'aucune  réalité. 

Les  cornéliens  ne  sont  pas  des  riches.  Ils  sont  des 
grands.  C'est  faire  un  contresens  que  de  les  vouloir 
attribuer  à  une  classe  sociale.  C'est  en  morale  qu'ils 
sont  caractérisés. 

Il  n'y  a  vraiment  rien  de  commun  entre  les  cornéliens 
et  les  anarchico-littéraires. 

Les  cornéliens  partent  sans  rien  casser.  Polyeucte. 

Polyeucte  a  brisé  les  images  des  faux  dieux  par 
manifestation  de  vie  nouvelle,  non  pour  tragiquer  sa 
mort.  Quand  il  meurt,  quel  admirable  détachement. 
Comme  il  se  détache  de  la  grandeur  tragique  même. 
Les  vers  de  comédie  arrivent  au  seuil  de  la  mort,  au 
testament. 

Il  est  vrai  que  pour   l'analyse  du   monde  matériel, 

ii3 


huitième  cahier  de  la  troisième  série 

mental,  moral,  pour  l'analyse  de  la  société,  la  pauvreté 
vaut  au  moins  le  génie.  A  la  plupart  des  grands 
théoriciens  socialistes,  il  a  manqué  d'être  pauvres. 

L'usure  des  talents  par  la  société  bourgeoise  est 
peut-être  l'usure  la  plus  grave  qu'il  y  ait  eu  depuis  le 
commencement  de  l'humanité. 

Je  ne  crois  pas  que  l'on  puisse  reprocher  à  Louise 
d'être  comme  elle  est.  Elle  est  exactement  en  femme  ce 
que  Jean  est  en  homme.  Elle  conduit  en  fenuue  sa 
misère  de  femme.  Ses  maladies,  sa  faiblesse,  ne  sont 
pas  accidentelles,  mais  socialement,  physiquement, 
moralement  déterminées.  11  fallait,  ayant  les  parents 
qu'elle  a,  dans  la  ville  où  elle  est,  qu'elle  fût  petite 
ouvrière;  il  fallait  que  son  métier  lui  ruinât  la  santé; 
il  fallait  que  le  mariago  l'achevât.  C'est  la  grande 
beauté,  c'est  la  grande  réalité  de  ce  livre  que  les 
misères  n'y  sont  pas  artilicieuses,  mais  qu'elles  se 
commandent  mutuellement,  qu'elles  se  tiennent  comme 
les  pièces  d'un  enfer  bien  fail. 

J'ai  lu  le  livre  attentivement  une  fois  en  copie  et  trois 
fois  en  épreuves  :  je  n'ai  pas  pu  trouver  le  joint  par  où 
passer.  Le  cercle  est  serré  de  coins  et  de  nœuds.  Notre 
ami  Pierre-Félix,  ému  profondément  à  la  simple  lecture, 
m'a  dit  :  Je  me  suis  défendu  ;  j'ai  voulu  savoir  si  on 
pouvait  s'en  tirer;  j'ai  relu  exprès  pour  trouver  le 
défaut.  Un  seul  détail  m'a  paru  douteux  ;  j'entends  par 
là  qu'il  donnait  jeu  à  deux  effets  au  lieu  d'un,  que  l'un 
des  deux  était  contraire  à  Coste,  que  le  second  pouvait 
ne  lui  être  pas  contraire. 

On  a  dit  :  C'est  trop  noir;  ce  n'est  pas  rinstituteur  de 
vj/Za^^-e.  Il  est  vrai  que  ce  n'est  pas  l'instituteur  moyen 
de   village.    Mais   l'auteur  n'a   jamais   dit   que   ce   fût 

ii5 


JEAN   COSTE  ^ 

Tinstituteur  moyen.  Avec  une  rare  probité  il  nous  a 
rappelé,  aussi  souvent  qu'il  était  nécessaire,  quelle  est 
dans  le  personnel  primaire  exactement  la  proportion 
des  Jean  Coste.  Il  n'a  jamais  prétendu  nous  montrer 
qu'une  vérité  d'exception,  et  par  un  singulier  retour  il 
rejoint  ici  le  grand  Corneille,  qui  nous  a  si  souvent 
proposé  des  vérités  d'exception.  Lavergne  ici  nous 
propose  une  histoire  vraie  d'exception.  Et  non  seule- 
ment cela,  mais  il  nous  avertit  honnêtement  qu'elle  est 
une  histoire  d'exception.  Cette  exception  est  nombreuse. 
L'auteur  nous  dit  de  quel  nombre,  et  en  quelle  propor- 
tion. Tout  au  long  du  roii  an  il  compare  son  Coste  aux 
camarades,  aux  collègues. 

Dans  la  conférence  académique  en  particulier,  nous 
voyons  combien  d'instituteurs  sont  comme  Jean  Coste, 
combien  sont  un  peu  mieux,  combien  ordinaires, 
combien  heureux. 

Pour  ces  raisons  et  sous  ces  conditions,  je  maintiens 
que  ce  livre  est  profondément  réaliste.  On  m'a  dit  : 
Parmi  tant  de  misères  humaines,  ouvrières,  paysannes, 
agraires,  populaires,  votre  Coste  ne  m'intéresse  pas.  Il 
y  a  d'autres  malheureux.  Il  croit  qu'il  n'y  a  que  lui.  — 
Je  n'ai  jamais  dit  que  Coste  fût  aimable.  J'ai  dit  qu'il 
était  malheureux.  Et  je  maintiens  que  le  roman  est 
profondément  réaliste.  Cet  accaparement  de  sollicitude 
pour  soi  est  peut-être  la  marque  la  plus  profondément 
empreinte  de  la  misère  la  plus  basse. 

La  place  me  manque  aujourd'hui.  Je  veux  dire  tout 
ce  que  fai  à  dire  de  ce  roman.  J'y  reviendrai  dans  le 
prochain  cahier. 


Quelqu'un  de  particulièrement  bien  situé  nous  pré- 
pare un  cahier  des  Poisons  industriels. 

Un  des  tout  prochains  cahiers  sera  :  Monographies 
d'Universités  populaires,  Paris  et  banlieue. 

Un  des  cahiers  suiK>ants  sera  :  Monographies  d'Uni- 
versités populaires,  départements. 

La  copie  de  ces  deux  cahiers  nous  sera  fournie  par  la 
Société  des  Universités  populaires. 


Nous  continuons  à  rece^^'oir  au  moins  un  abonnement 
par  jour.  Nous  avons  fait  le  recensement  géographique 
de  nos  abonnés.  Je  ne  sais  si  Je  pourrai  en  publier  les 
résultats  avant  le  bilan  de  la  troisième  série  dans  le 
premier  cahier  de  la  quatrième.  Il  appert  de  ce  recense- 
ment que  nous  sommes  encore  très  loin  d'avoir  épuisé 
le  pays.  La  proportion  de  nos  abonnés  varie  beaucoup 
par  départements  et  régions.  Ces  variations  sont  en 
partie  déterminées,  en  partie  fortuites,  en  partie  com- 
mandées par  la  propagande  et  le  travail  de  nos  abonnés 
anciens.  Nous  n'avons  aucun  abonné  dans  les  départe- 
ments suivants  :  Aube,  Haut-Rhin  (territoire  de  Belfort), 
Meuse,  Savoie,  Vendée. 


Le  Gérant  :  Charles  Pfguy 

Ce  cahier  a  été  composé  et  tiré  au  tarif  des  ouvriers  syndiqués 
Imphimrrib  de  Slkunks  iE.  Patem,  «dniinistraleur),  9.  ru«  du  Pool.  —  5677 

lu 

0' 


Vient  de  paraître  à  la  Société  Xoiwelle  de  librairie  et 
cV édition,  dans  la  Bibliothèque  Socialiste,  numéro  ii, 
en  vente  à  la  librairie  des  cahiers  : 

William  Morris.  —Nouvelles  de  nulle  part.  (News 

froni  nowhere)  —  Extraits  traduits  par  P.  La  Chesnais. 

I.  une  brochure  o  l'ranc  5o 

Franco  à  domicile  o  franc  <>o 

La  deuxième  parlie  de  ces  extraits  sera  le  numéro  12 

de  la  Bibliothèque. 

Édité  par  la  Société  Nouvelle  de  librairie  et  d'édition, 
en  vente  à  la  librairie  des  cahiers  : 

Henri-Charles  Lea.  —  Histoire  de  rinquisitioii 
au  Moyen-Age,  ouvrag-e  traduit  sur  l'exemplaire  revu 
et  corrii^é  de  l'auteur,  par  Salomox  Reixach.  précédé 
d'une  introduction  historique  de  Paul  Fredericq.  pro- 
fesseur à  l'Université  de  Gand. 

Tome  premier.  —  Origines  et  procédure  de 
l'Inquisition,  un  fort  volume  de  632  pages  très  denses 

3  francs  5o 

Tome  II.  —  L'Inquisition  dans  les  divers  pays 
de  la  chrétienté,  un  très  fort  volume  de  G82  pap^es 
très  denses,  avec  un  j)orlrait  de  l'auteur        3  francs  00 

Le  tome  III  est  sous  presse. 

Mêmes  éditeurs,  en  vente  à  la  librairie  des  cahiers  : 
Cii.-V.  Laxglois.  —  L'Inquisition,  d'après  des  tra- 
vaux récents,  un  voliune  in-iS  d(^  i^j^J  pages  i  franc 

Ment  de  paraître^  chez  Akan.  dans  la  Bibliothèque 
g-énérale  des  Sciences  sociales,  en  vente  à  la  libraiiie 
des  cahiers  : 

Paul  Bureau.  —  Le  contrat  de  travail,  le  rôle 
des  syndicats  industriels,  un  volume  in-octavo  carré 
de  j-i'}  pa<;es.  carlonué  à  l'anglaise  <>  francs 


Vient  de  paraître  chez  Schleicher.  en  vente  à  la 
librairie  des  cahiers  : 

Fer N AND  Pelloutier.  —  Histoire  des  Bourses  du 
Travail,  origine  —  institutions  —  avouir,  ouvrage 
posthume.  Fernand  Pelloutier  était  secrétaire  général 
de  la  Fédération  des  Bourses  du  Travail  de  France  et 
des  colonies.  Préface  par  Georges  Sorel.  Xotice  biogra- 
phique par  Victor  Dave.  Un  volume  de  282  pages 

3  francs  .5o 

Ceux  de  nos  abonnés  qui  trciK^aillent  aux  sciences  ou 
à  la  philosophie  liront  utilement  duns  la  Revue  géné- 
rale des  Sciences  pures  et  appliquées,  numéro  du 
10  Janvier  1Q02.  un  article  de  \oël  Bernard  intitulé  : 
Infection  et  Tuhérisation  chez  les  Végétaux.  Cet  article 
est,  en  partie,  le  résumé  d'un  travail  plus  étendu  : 
Études  sur  la  Tubérisalion,  Thèse  de  Doctorat,  Paris 
igoi,  et  Revue  Générale  de  Botanique,  tome  XVI, 
iQOii.  La  Revue  générale  des  Sciences  vaut  i  franc  'j'y 
le  numéro.  ' 

Nous  mettons  ce  cahier  dans  le  commerce  :  nous  le 
vendons  de u,y:  francs. 

Pour  la  propag-ande  nous  en  vendons 
six  exemplaires  pour  neuf  francs 
douze  exemjdaires  pour  seize  francs 
vingt  exemplaires  pour  vingt-quatre  francs. 

Pour  savoir  ce  que  sont  les  Cahiers  de  la  Quinzaine, 
il  suffit  d'envoyer  un  nuuxdat  de  trois  francs  cinquante 
à  M.  André  liourgeois,  administrateur  des  cahiers, 
S.  rue  de  la  Sorbonne.  Paris.  On  recevra  en  spécimens 
sLx  cahiers  de  la  deuxième  et  de  la  troisième  série. 

Xons  avons  donné  le  bon  à  tirer  après  corrections 
pour  quatre  mille  exemplaires  de  ce  huitième  cahier  le 
jeudi    1 3  février   1  ft  o  'j. 


NEUVIÈME    CAHIER    DE    LA    TROISIÈME    SÉRIE 


Tolstoï 


Une  lettre  inéditi 


CAHIERS   DE    LA  QUINZAINE 

paraissant  vingt  fois  par  an 

PARIS 

8,  rue  de  la  Sorbonne,  au  rez-de-chaussée 


Paris,  samedi  22  février  igo2 


Les  dépêches,  pour  la  seconde  fois,  nous  rassurent 
tour  à  tour  et  nous  inquiètent  sur  la  santé  de  Tolstoï. 
Nous  ne  pouvons  aujourd'hui  considérer  V ensemble  de 
sa  vie  et  Vensemble  de  son  œuvre,  Vensemhle  de  son 
action.  Mais  nous  ne  pouvons  laisser  passer  sans  pro- 
tester l'incroyable  détournement  que  l'on  a  fait,  en 
France,  du  retentissement  de  cette  action. 

Non  seulement  les  snobs,  qui  sont  en  un  sens  les 
parasites  politiques  de  l'art,  comme  les  politiciens  et 
com,me  les  politiques  sont  au  même  sens  les  parasites 
snobs  de  faction,  non  seulement  les  snobs  ont  trouvé 
ingénieux,  fabriquant  des  contrefaçons  et  des  malfaçons 
d'art,  d'opposer  aux  véritables  œuvres,  qui  elles-mêmes 
sont  les  critiques  les  plus  fortes  et  les  ennemies  les  plus 
redoutées  de  ces  contrefaçons,  la  critique  ennemie  de 
Tolstoï,  comme  si  la  critique  de  Tolstoi,  discutable 
quand  elle  veut  tomber  sur  les  œuvres  véritables, 
ne  retombait  pas  toute  toujours  de  tout  son  poids  sur  les 
contrefaçons;  mais  les  politiques  ont  trouvé  ingénieux 
d'utiliser    Tolstoi  aux  fins  de  leur  fausse  propagande. 

Si  Tolstoi  était  né  parmi  nous,  il  n'eût  pas  eu  de  plus 
grands  ennemis  que  le  troupeau  des  snobs  tolstoïsants. 
Mais  si  ce  grand  chrétien  était  né  parmi  nous,  il  n'aurait 
pas  de  plus  grands  ennemis,  de  détracteurs  plus  achar- 


\^ 


^;>t;^ 


Charles  Péguy 

nés,  d'envieux  pins  monfi-eurs  que  la  foule  de  nos 
démagogues  anticléricaux. 

Il  est  permis  d'être  antichrétien,  et  Je  crois  bien  qu'en 
un  sens  nous  sommes  inchrétiens.  Mais  c'est  par  un 
singulier  malentendu,  criminel  s'il  est  volontaire,  et 
singulièrement  plat  s'il  est  inconscient,  c'est  par  un 
contresens  inouï,  redoutable  en  tout  cas,  voulu  ou  non 
voulu,  et  béte  surtout,  que  nos  antimilitaristes  milita- 
ristes, nos  anticléricaux  cléricali^tes,  nos  démocrates 
autoritaires  vont  chercher  dans  Tolsloi  des  excitations 
qui  n'y  sont  pas,  vont  voler  dans  Tolstoi  des  encourage- 
ments qui  ne  sont  pas  faits  pour  eu,x,  des  exhortations 
chrétiennes,  et  qui  ne  soîit  pas  faites  pour  eu.w 

Si  ce  grand  chrétien  était  né  parmi  nous,  si  nous 
avions  sur  nous  l'inépuisable  poussée  de  son  génie,  si 
dans  nos  affaires  mêmes,  au  ca'ur  de  nos  passions,  dans 
nos  peines  et  dans  nos  misères  nous  avions  non  pas  son 
intervention  lointaine  et  traduite,  mais  son  intervention 
immédiate,  mais  sa  présence  même,  la  présence  de  son 
amour  et  la  présence  de  sa  charité,  par  dessus  tout  si 
nous  avions  parmi  nos  luttes  et  parmi  les  haines  et 
parmi  les  envies  et  la  jalousie  envieuse  la  présence 
encombrante,  la  présence  réelle  de  sa  pai.x  réelle,  de  sa 
pai.K  morale,  de  sa  paix  avertie,  de  sa  pai.v  première, 
antérieure,  .savante  et  naïve,  désabusée  mais  pleine  et 
grosse  d'espoir,  si  Tolstoi  vivait  à  Paris,  allait  se  pro- 
mener au  Luxembourg,  avait  affaire  à  la  Chambre  et 
au  Sénat,  comme  il  aurait  affaire  à  Antoine  et  à 
Mounet- Sully,  d'abord  nous  saurions  ce  qu'est  un 
chrétien  véritable,  et  nous  saurions  que  c'est  beaucoup 
•plus  fort  que  monseigneur  l'archevêque  de  Paris,  et 
nous  saurions  que  ça  ne  se  mange  pas  aussi  facilement 


AVERTISSEMENT 

dans  les  banquets  gras  des  vendredis  redevenus  saints, 
mais  il  n'aurait  pas  d'ennemis  plus  ennemis  que  ceux 
de  nos  Français  qui  se  réclament  le  plus  de  lui,  pour 
la  critique  sociale  et  pour  la  décomposition. 

Les  Russes  ne  s'y  sont  pas  trompés.  Quand  Vannée 
dernière  V excommunication  de  Tolstoi  eut  donné  le 
signal  d'un  mouvement  pour  la  liberté  en  Russie  et  que 
je  tâchai  défaire  avec  certains  Russes  réfugiés  à  Paris 
ce  cahier  que  la  mauvaise  foi  des  auteurs  éventuels 
rendit  impossible,  je  croyais  que  les  Russes  révolution- 
naires avaient  pour  Tolstoi  au  moins  du  respect.  Je  fus 
étonné  quand  j'entendis  comme  ils  en  parlaient,  et 
surtout  comme  ils  s'en  taisaient. 

Des  Français  qui  se  classent  révolutionnaires  ne^y 
sont  pas  trompés.  On  n'a  pas  oublié  comme  les  ensei- 
gnements de  Tolstoi  furent  d'abord  accueillis  par 
M.  Gohier.  L'acuité  surexcitée,  la  haine  surtendue  de 
ce  virulent  pamphlétaire  avait  deviné  en  Tolstoi  un 
ennemi.  C'est  alors  que  M.  Gohier  avait  raison.  Il  est 
vrai  que  M.  Gohier  serait  le  plus  grand  ennemi  d'un 
Tolstoi  français.  L'homme  qui  apporte  au.x  guerres 
civiles  un  entraînement  de  férocité  que  les  guerres 
militaires  n'ont  pas  toujours  connu  n'a  rien  de  commun 
avec  r antimilitarisme  d'un  Tolstoi. 

Anxieux  de  se  trouver  des  alliés,  m,êm,e  inconciliables, 
et  des  armes,  contradictoires,  M.  Gohier,  dans  sa  pré- 
cipitation fiévreuse,  a  depuis  adopté  envers  Tolstoi  une 
situation  intenable.  C'est  un  maniaque,  nous  dit-il,  un 
maniaque  religieux.  Il  croit  en  Dieu,  au  Dieu  chrétien. 
A  part  cela,  ses  arguments  sont  fort  bons,  et  je  m'en 
sers. 

Mais  on  ne  peut  pas  ainsi  décortiquer  un  homme.  On 

3 


Charles  Péguy 

n'a  pas  le  droit  de  le  désosser.  Toute  la  morale  et  tout 
le  progrès  des  sciences  naturelles  va  contre  un  tel  Jeu 
d'hypothèse.  Le  christianisme  est  au  fond  de  Tolstoi. 
C'en  est  la  charpente  et  la  moelle.  Écarteler  cet  fiomjne, 
tronquer  sa  pensée,  distribuer  ses  actes,  pour  usurper 
ceux  qui  nous  plaisent  ou  que  ton  croit  qui  nous 
flattent,  c'est  m.entir  à  la  morale,  c'est  mentir  à  la 
science,  mentir  à  l'histoire.  C'est  un  amusement  faux  y 
c'est  un  jeu  déloyal. 

Quand  un  grand  chrétien  nous  oppose  toute  la  grande 
blancheur  de  la  charité  chrétienne,  ce  n'est  pas  en  lui 
coupant  des  juins  de  robe  que  nous  lui  donnerons  la 
réponse  attendue.  C'est  nous-méme  en  dressant,  face  à 
la  charité  blanche,  toute  la  saine  santé  de  la  solidarité 
que  nous  aimons.  Cela  est  di(Jîcile.  Mais  cela  vaut.  Et 
ce  qui  ne  vaut  pas,  c'est  de  se  déguiser  en  cordicole  pour 
espionner  les  misérables  cordicoles. 

Ce  ne  sont  ni  les  cabotinages,  ni  les  grouillements  de 
bas- fonds  qui  décideront  de  l'humanité.  Les  débats  ne 
se  poursuivent  elJicaces  que  dans  les  hauteurs.  Celle  des 
deu.x  qui  en  définitive  sera  capable  de  réaliser  le  monde 
le  meilleur,  de  la  charité  chrétienne  où.  de  la  solidarité 
moderne,  celle  donc  qui  vaudra  le  mieiLV,  sera  celle 
aussi  qui  vaudra  le  plus. 

[  Charles  Péguy 


INTRODUCTION 


I 


I 


Romain  Rolland 


La  lettre  que  nous  publions  ici  pour  la  première  fois 
date  d'un  temps  déjà  ancien,  où  Tolstoy  n'avait  encore 
écrit  aucun  de  ses  grands  ouvrages  sur  l'art,  ou 
plutôt  contre  l'art,  qu'il  considère  dans  son  ensemble 
comme  un  vaste  système  de  corruption,  un  culte  du 
plaisir,  une  superstition  intéressée  de  l'élite  européenne 
dans  la  jouissance  égoïste. 

Mais  si,  en  1887,  ni  la  Sonate  à  Kreutzer,  ni  Qu'est- 
ce  que  VArt?  n'avaient  paru,  la  violente  antipathie  de 
Tolstoy  pour  l'art  moderne  n'en  perçait  pas  moins  au 
travers  de  tous  ses  écrits. 

J'aimais  profondément  —  comme  je  n'ai  jamais  cessé 
d'aimer  —  Tolstoy.  Depuis  deux  ou  trois  ans,  je  vivais 
enveloppé  de  l'atmosplière  de  sa  pensée  ;  j'étais  certai- 
nement plus  familier  avec  ses  créations,  avec  la  Guerre 
et  la  Paix,  Anna  Karénine,  et  la  Mort  d'Ivan  Iliitch, 
qu'avec  aucune  des  grandes  œuvres  françaises.  La 
bonté,  l'intelligence,  l'absolue  vérité  de  ce  grand 
homme,  en  faisaient  pour  moi  le  guide  le  plus  sûr  dans 
l'anarchie  morale  de  notre  temps. 

Mais,  d'autre  part,  j'aimais  l'art  avec  passion  ;  depuis 
l'enfance,  je  me  nourrissais  d'art,  surtout  de  musique  ; 
je  n'aurais  pu  m'en  passer  ;  je  puis  dire  que  la  musique 
me  semblait  un  aliment  aussi  indispensable  à  ma  vie 


Romain  Rolland 

que  le  pain.  —  Aussi,  combien  lus-je  troublé,  en  lisant 
chez  celui  que  j'étais  liabitué  à  respecter  et  à  croire, 
ces  >iolentes  invectives  contre  linimoralité  de  l'art  !  Je 
sentais  bien  pourtant  que  rien  n'était  plus  piu*  que 
rimpression  qui  vient  de  ^œu^Te  d'un  jrrand  artiste. 
Dans  une  symphonie  de  Beethoven,  ou  un  tableau 
de  Rembrandt,  on  puise  non  seulement  l'oubli  de 
l'égoïsme,  mais  la  force  d'intellig^ence  et  de  bonté,  qui 
ruisselle  de  ces  grands  cœurs.  Tolstoy  parlait  de  la 
corruption  de  l'art,  qui  déprave  et  qui  isole  leshonunes. 
Où  m'étais-je  mieux  retrempé,  où  avais-je  mieux  fra- 
ternisé avec  les  hommes,  que  dans  les  émotions  com- 
munes d'un  Œdipe-Roi,  ou  de  la  Symphonie  avec 
chœurs?  Mais  je  me  déliais  de  moi-même,  et  j'avais 
une  angoisse  profonde  à  l'idée  que  je  perdais  peut-être 
ma  vie,  qui  conuuenvait,  au  service  d'une  cause  mau- 
vaise, quand  mon  désir  était  de  la  rendre  utile  aux 
autres. 

J'écrivis  à  Tolstoy.  il  me  répondit  le  4  octobre  1887. 
—  Sa  lettre  n'a  pas  besoin  de  commentaires.  EUerelîète 
la  tranquille  et  limpide  lumière  de  son  A.me,  —  cette 
ftme  où  tout  est  raison  et  charité.  Elle  est  écrite  avec 
la  bonhomie  évangélique  de  cet  artiste,  insoucieux  du 
style,  uni(puMnent  occupé  de  se  faire  bien  comprendre, 
ne  craignant  point  de  répéter  sa  pensée  juscju'il  ce 
qu'elle  soit  enfoncée  dans  l'esprit.  On  entend  sa  parole 
familière  :  il  n'écrit  point,  il  cause. 

Je  tiens  seulement  à  dire  combien  je  me  sens  aujour- 
d'hui, —  bien  plus  encore  qu'au  moment  où  je  reçus 
cette  lettre,  —  pleinement  d'accord  avec  sa  pensée.  Si  je 
regrette  que  Tolstoy  se  soit  trompé  souvent  dans  l'ap- 
préciation de  tel  ou  tel  grand  homme,  coumie  Beethoven 

8 


INTRODUCTION 

OU  Wagner,  qu'il  a  eu  le  tort  de  juger  sans  les  connaî- 
tre, ou  du  moins  sans  les  connaître  suffisamment,  —  si 
je  regrette  aussi  qu'il  ait  jugé  de  l'art  français  d'après 
une  poignée  de  décadents  ridicules  (à  de  très  rares 
exceptions  près),  —  ce  qui  s'explique  d'ailleurs  par 
le  fait  qu'il  était  assassiné  de  leurs  poèmes  préten- 
tieux et  de  leurs  revues  malsaines,  —  en  revanche,  je 
trouve  son  jugement  général  sur  l'art  d'une  vérité 
absolue. 

Oui,  c<  les  produits  de  la  vraie  science  et  du  vrai  art 
sont  les  produits  du  sacrifice  et  non  des  avantages 
matériels  ».  —  Et  ce  n'est  pas  seulement  la  morale, 
c'est  l'art  même  qui  a  intérêt  à  ce  que  l'art  ne  soit 
plus  la  propriété  d'une  caste  sociale  privilégiée. 
Artiste,  je  suis  le  premier  à  appeler  de  mes  vœux  le 
moment  où  l'art  rentrera  dans  la  masse  commune  de 
la  nation,  dépouillé  de  ses  privilèges,  de  ses  pensions, 
de  ses  décorations,  de  sa  gloire  officielle.  Je  l'appelle, 
au  nom  de  la  dignité  de  l'art,  que  souillent  les  milliers 
de  parasites  qui  vivent  honteusement  à  ses  dépens. 
L'art  ne  doit  pas  être  une  carrière,  il  doit  être  une 
vocation.  «  La  vocation  ne  peut  être  connue  et  prouvée 
que  par  le  sacrifice  que  fait  le  savant  et  V  artiste  de  son 
repos  et  de  son  bien-être  pour  suivre  sa  vocation.  »  — 
Or  dans  la  civilisation  actuelle,  il  n'y  a  que  les  artistes 
vraiment  grands,  qui  fassent  de  réels  sacrifices  ;  ils 
sont  les  seuls  qui  se  heurtent  à  de  rudes  obstacles, 
parce  qu'ils  sont  les  seuls  qui  se  refusent  à  vendre 
leur  pensée,  et  à  se  prostituer  pour  le  plaisir  de  la 
clientèle  corrompue  qui  paye  ses  pourvoyeurs  de 
débauches  intellectuelles.  En  supprimant  les  privilèges 
de  l'art,   en  augmentant  les  diflicultés  de  son  accès,  il 

9 


Romain  Rolland 

n'est  donc  pas  à  craindre  qu'on  fasse  soulTrir  davan- 
tage les  vrais  artistes  ;  on  n'écartera  que  la  multitude 
des  fainéants  qui  se  font  intellcctuols  })our  s'éloigner 
du  peuple,  et  pour  éviter  des  travaux  plus  pénibles. 

Le  monde  n'a  pas  besoin,  bon  an  mal  an,  des  dix 
mille  œuvres  d'art  (ou  prétendues  telles)  des  Salons  de 
Paris,  de  ses  centaines  de  pièces  de  théâtre,  de  ses 
milliers  de  romans.  Il  a  besoin  de  trois  ou  quatre  génies 
par  siècle,  et  d'un  peuple  où  soit  répandue  la  raison, 
lu  bonté,  et  le  sens  des  belles  choses,  —  un  peuple  (jui 
ait  un  cœur  sain,  une  intelligence  saine,  un  regard  sain, 
qui  sache  voir,  sentir,  comprendre  tout  ce  qu'il  y  a  de 
beau  et  de  bon  dans  le  monde,  et  qui  travaille  à  en 
orner  la  \'ie. 

Il  ne  me  déplairait  pas,  je  l'avoue,  qu'on  pût  obliger 
les  artistes  à  rentrer  dans  la  condition  commune,  qu'on 
parvînt  à  répartir  entre  tous  les  hommes  sans  excep- 
tion la  somme  de  travail  manuel,  nécessaire  à  soutenir 
et  à  entretenir  l'édilice  social.  Partagée  entre  tous,  elle 
ne  serait  pas  assez  écrasante  pour  empêcher  les  vrais 
artistes  de  faire  leur  art  par  surcroît  ;  mais  elle  suflirail 
à  enlever  aux  faux  artistes  tout  désir  de  prendre  sur 
leiu's  heures  de  loisir  pour  se  livrer  à  une  occupation 
intellectuelle.  —  Et  combien  l'art  y  gagnerait  en 
santé  ! 

Goethe  a  dit  (pielcjne  part  :  or  .1  force  d'écrire  on  de 
lire  des  liK'res.  on  devient  soi-même  un  li\?re.  »  —  Le 
caractère  factice,  morbide,  étiolé  de  notre  art  d'aujour- 
d'hui vient  de  ce  qu'il  n'a  plus  de  racines  dans  la 
vie  de  la  terre  ;  il  n'est  plus  l'œuvre  d'hommes  vivants, 
mais  de  fantômes  d'hommes,  d'ombres  d'êtres,  de 
larves,  nourries  de  mots,  de  couleurs  de  tableaux,  de 

10 


INTRODUCTÏON 

sons  d'instruments  de  musique,  d'extraits  de  sensa- 
tions.—  Combien  de  vrais  artistes  ont  dû  déjà,  doivent 
encore,  pour  ne  pas  vendre  leur  art,  vivre  d'un  autre 
métier  intellectuel  à  côté  de  leur  art  !  Et  combien  ce 
métier  intellectuel  est  plus  gênant  pour  l'imagination 
créatrice,  qu'un  travail  manuel,  qui  fatigue  le  corps, 
mais  laisse  l'esprit  plus  libre  ! 

Mais  la  beauté  du  travail  artistique  n'y  perdra- 
t-elle  point  ?  L'art  n'est-il  pas  exclusif?  Accepte-t-il  de 
se  partager  avec  quoi  que  ce  soit  ?  Et  n'a-t-il  pas  besoin 
de  l'entière  propriété  de  ses  journées,  de  toute  la  vie? 
—  Mais,  je  le  demande  à  tout  artiste  de  bonne  foi  : 
«  Produit-on  beaucoup  plus  lorsqu'on  a  toute  la  journée 
libre,  que  lorsqu'on  n'a  que  deux  heures  par  jour?  » 
J'ai  souvent  fait  pour  moi  l'expérience  du  contraire.  La 
gêne  n'est  pas  inutile  à  l'esprit.  Une  liberté  trop  grande 
est  mauvaise  inspiratrice;  elle  porte  la  pensée  à 
l'apathie  et  à  l'indifférence.  L'homme  a  besoin  d'ai- 
guillons. Si  sa  vie  n'était  pas  si  courte,  il  ne  se  hâterait 
pas  tant  de  vivre.  S'il  se  sent  enfermé  dans  la  limite 
étroite  des  heures,  il  en  agira  avec  plus  de  passion.  Le 
génie  veut  l'obstacle,  et  l'obstacle  fait  le  génie.  —  Quant 
aux  talents,  nous  n'en  avons  que  trop.  Notre  civilisation 
pue  de  talents,  d'ailleurs  parfaitement  inutiles,  voire 
parfaitement  nuisibles.  Quand  la  plus  grande  partie 
d'entre  eux  disparaîtrait,  quand  il  y  aurait  moins  de 
peintres,  moins  de  musiciens,  moins  d'écrivains,  moins 
de  critiques,  moins  de  pianistes,  moins  de  cabotins,  et 
moins  de  journalistes, —  ce  ne  serait  pas  un  grand  mal, 
mais  un  très  grand  bonheur.  Et  môme  quand  l'art  y 
perdrait  en  correction,  en  style,  en  perfection  tech- 
nique, je  ne  m'en  soucierais  guère  s'il  gagnait  en  énergie 


Romain  Rolland 

morale  et  en  santé.  —  Il  y  a  des  jours  où  je  songe  sans 
aucune  indignation  à  Tincendie  de  la  bibliothèque 
d'Alexandrie.  Que  nous  fait  ce  passé  mort  qui  nous 
écrase,  et  cet  échafaudage  de  sciences,  d'arts,  de 
civihsations,  entassés  sur  la  vie  ?  Qui  nous  en  débar- 
rassera ? 

ce  La  première  science  du  monde  est  la  science  de 
vivre  de  manière  à  faire  le  moins  de  mal  possible  et  le 
plus  de  bien  possible.  Le  premier  art  du  monde  est  l'art 
de  savoir  éviter  le  mal  et  de  produire  le  bien  avec  le 
moins  d'efforts  possible.  » 

Romain  Roldand 


Nous  avons  conservé  scrupuleusement  l'orthographe 
de  la  lettre,  écrite  en  français  par  Tolstoy.  J'espère 
qu'on  ne  songera  pas  à  sourire  de  quelques  fautes  de 
style,  mais  qu'on  trouvera  dans  ces  gaucheries  mêmes 
quelque  chose  de  touchant,  à  la  pensée  de  ce  vieux 
grand  homme,  qui  s'applique  laborieusement  pour 
répondre,  dans  une  langue  étrangère,  à  un  petit  Fran- 
çais dans  la  détresse.  Pour  moi,  voici  bien  longtemps 
que  j'ai  reçu  cette  lettre;  mais  j'en  garde  à  celui  qui 
récrivit,  aussi  vive  qu'au  premier  jour,  ma  reconnais- 
sance de  tout  cœur  pour  sa  bonté  paternelle. 

Romain  Rolland 


la  lettre 


4  octobre  1887 


A  monsieur  Romain  Rolland 


Cher  frère 


J'ai  reçu  votre  première  lettre.  Elle  m'a  touchée 
le  cœur.  Je  l'ai  lue  les  Carmes  aux  yeux.  J'avais 
l'intention  d'y  répondre,  mais  je  n'en  ai  pas  eu  le 
temps,  et  d'autant  plus,  qu'outre  la  difficulté  que 
j'éprouve  à  écrire  en  français,  il  m'aurait  fallu 
écrire  très  longuement  pour  répondre  à  vos 
questions,  dont  la  plupart  sont  basées  sur  un  ma- 
lentendu. 

Aux  questions  que  vous  faites  :  pourquoi  le 
travail  manuel  s'impose  à  nous  comme  lune  des 
conditions  essentielles  du  çrai  bonheur  ?  Faut-il  se 
prif^er  volontairement  de  V activité  intellectuelle  des 
sciences  et  des  arts  qui  vous  paraissent  incompa- 
tibles avec  le  travail  manuel? 

A  ces  questions  j'ai  répondu  comme  je  l'ai  pu 

u. 


Tolstqy 

dans  le  livre  intitulé  Que  faire?  qui,  à  ce  qu'on 
m'a  dit,  a  été  traduit  en  français.  Je  nai  jamais 
envisagé  le  travail  manuel  comme  un  principe, 
mais  comme  l'application  la  plus  simple  et  naturelle 
du  principe  moral,  celle  qui  se  présente  la  premièi*e 
à  tout  homme  sincère. 

Le  travail  manuel  dans  notre  société  dépravée  — 
la  société  des  gens  dits  civilisés  —  s'impose  à  nous 
uniquement  par  la  raison  que  le  défiiut  principal 
de  cette  société  a  été,  et  est  jusqu'à  présent  celui  de 
se  libérer  de  ce  travail  et  de  profiter,  sans  lui  rendre 
la  pareille,  du  travail  des  classes  pauvres,  igno- 
rantes et  malheureuses,  qui  sont  esclaves,  comme 
les  esclaves  du  vieux  monde. 

La  première  preuve  de  la  sincérité  des  gens  de 
cette  société,  qui  professent  des  principes  chrétiens. 
philosophi(|ues  ou  humanitaires,  est  de  tâcher  de 
sortir  autant  que  possible  de  cette  contradiction. 

Le  moyen  le  plus  simple  et  qui  est  toujours  sous 
main  pour  y  parvenir,  est  le  travail  manuel  qui 
commence  par  les  soins  de  sa  propre  personne. 
Je  ne  croirai  jamais  à  la  sincérité  des  convictions 
chrétiennes,  philosophiques  ou  humanitaires,  d'une 
personne  qui  fait  vider  son  pot  de  chambre  par  une 
servante. 

La  formule  morale  la  plus  simple  et  courte,  c'est 
de  se  faire  servir  par  les  autres  aussi  peu  que  pos- 

18 


UNE    LETTRE 

sible,  et  de  servir  les  autres  autant  que  possible. 
D'exiger  des  autres  le  moins  possible  et  de  leur 
donner  le  plus  possible. 

Cette  formule  qui  donne  à  notre  existence  un  sens 
raisonnable,  et  le  bonheur  qui  s'en  suit,  résout  en 
même  temps  toutes  les  difficultés,  de  même  que  celle 
qui  se  pose  devant  vous  :  la  part  qui  doit  être  faite 
à  l'activité  intellectuelle  —  la  science  —  l'art. 

Suivant  ce  principe,  je  ne  suis  heureux  et  content, 
que  quand,  en  agissant,  j'ai  la  ferme  conviction 
d'être  utile  aux  autres.  — Le  contentement  de  ceux' 
pour  lesquels  j'agis,  est  un  extra,  un  surcroît  de 
bonheur  sur  lequel  je  ne  compte  pas,  et  qui  ne  peut 
influer  sur  le  choix  de  mes  actions.  —  Ma  ferme  con- 
viction que  ce  que  je  fais  n'est  ni  une  chose  inutile, 
ni  un  mal,  mais  un  bien  pour  les  autres,  est,  à  cause 
de  cela,  la  condition  principale  de  mon  bonheur. 

Et  c'est  cela  qui  pousse  involontairement  (i)  un 
homme  moral  et  sincère  à  préférer  aux  travaux 
scientifiques  et  artistiques  le  ti-avail  manuel  :  l'ou- 
vrage que  j'écris,  pour  lequel  j'ai  besoin  du  travail 
des  imprimeurs;  la  symphonie  que  je  compose, 
pour  laquelle  j'ai  besoin  des  musiciens;  les  expé- 
riences que  je  fais,  pour  lesquel  j'ai  besoin  du 
travail  de  ceux  qui  font  les  instruments  de  nos  labo- 


(1)  Raturé   .    k    Et    voilà   l'avantage   qu'a    sûrement   un    homme 
moral...  » 


M) 


Tolstoj' 

ratoires;  le  tableau  que  je  peins,  pour  lequel  j'ai 
besoin  de  ceux  qui  font  les  couleui'S  et  la  toile  :  — 
tous  ces  travaux  peuvent  être  des  choses  utiles  aux 
hommes,  mais  peuvent  être  aussi  —  comme  elles  le 
sont  pour  la  plupart  —  des  choses  complètement 
inutiles  et  même  nuisibles.  Et  voilà  que  pendant 
que  je  fais  toutes  ces  choses  dont  l'utilité  est  fort 
douteuse,  et  pour  produire  lesquelles  je  dois  encore 
faire  travailler  les  autres,  j'ai  devant  et  autour  de 
moi  des  choses  à  faire  sans  fin,  et  qui  toutes  sont 
indubitablement  utiles  aux  autres,  et  pour  produire 
lesquelles  je  n'ai  besoin  de  personne  :  —  un  fardeau 
à  porter,  pour  celui  qui  est  fatigué,  un  champ  à 
labourer  pour  un  propriétaire  qui  est  malade;  une 
blessure  à  panser;  mais  sans  parler  de  ces  milliers 
de  choses  à  faire,  qui  nous  entourent,  qui  n'ont 
besoin  de  l'aide  de  personne,  qui  produisent  un 
contentement  immédiat  dans  ceux  pour  le  bien 
desquels  vous  le  faites  :  —  planter  un  arbre,  élever 
un  veau,  nettoyer  un  puits  —  sont  des  actions  indu- 
bitablement utiles  aux  autres  et  qui  ne  peuvent  ne 
pas  être  préférées  par  un  homme  sincère  aux  occu- 
pations douteuses  qui,  dans  notre  monde,  sont 
prêchées  comme  la  vocation  la  plus  haute  et  la  plus 
noble  de  rhomnie. 

La  vocation  il'un  prophète  est  une  vocation  haute 
et  noble.  Mais  nous  savons  ce  que  sont  les  prêtres 


UNE    LETTRE 

qui  se  croient  prophètes,  uniquement  parce  que 
c'est  leur  avantage,  et  qu'ils  ont  la  possibilité  de  se 
faire  passer  pour  tels. 

Un  prophète  n'est  pas  celui  qui  reçoit  l'éducation 
d'un  prophète,  mais  celui  qui  a  la  conviction  in- 
time de  ce  qu'il  est  et  doit,  et  ne  peut  ne  pas  être. 
Cette  conviction  est  rare  et  ne  peut  être  éprouvée 
que  parles  sacrifices  qu'un  homme  fait  à  sa  vocation. 

De  même  pour  la  vraie  science  et  l'art  véritable. 
Un  Lulli,  qui,  à  ses  risques  et  périls,  quitte  le  ser- 
vice de  la  cuisine  pour  jouer  du  violon,  par  les 
sacrifices  qu'il  fait,  fait  preuve  de  sa  vocation.  Mais 
l'élève  d'un  Conservatoire,  un  étudiant,  dont  le  seul 
devoir  est  d'étudier  ce  qu'on  leur  enseigne,  ne  sont 
même  pas  en  état  de  faire  preuve  de  leur  vocation  : 
ils  profitent  simplement  d'une  position  qui  leur 
parait  avantageuse. 

Le  travail  manuel  est  un  devoir  et  un  bonheur 
pour  tous;  l'activité  intellectuelle  est  une  activité 
exceptionnelle,  qui  ne  devient  un  devoir  et  un  bon- 
heur que  pour  ceux  qui  ont  cette  vocation.  La  voca- 
tion ne  peut  être  connue  et  prouvée  que  par  le 
sacrifice  que  fait  le  savant  ou  l'artiste  de  son  repos 
et  de  son  bien-être  pour  suivre  sa  vocation.  Un 
homme  qui  continue  à  remplir  son  devoir  :  celui 
de  soutenir  sa  vie  par  le  travail  de  ses  mains, 
et,    malgré   cela,    prends  sur    les  heures  de    son 


Tolstoy 

repos  et  de  son  sommeil  poiii'  penser  et  produii*e 
dans  la  sphère  intellectuelle,  fait  preuve  de  sa  voca- 
tion. Celui  qui  se  libère  du  devoir  moral  de  chaque 
homme,  et.  sous  le  prétexte  de  son  goût  pour  les 
sciences  et  les  arts,  s'arrange  (i)  une  vie  de  parasite, 
ne  produira  jamais  que  de  la  fausse  science  et  du 
faux  art. 

Les  produits  de  la  vraie  science  et  du  vrai  art 
sont  les  produits  du  sacrifice,  mais  pas  de  certain^^ 
avantages  matériels. 

Mais  que  deviennent  les  sciences  et  les  arts  ?  — 
Que  de  fois  jai  entendu  cette  question,  faite  par 
des  gens  qui  ne  se  souciaient  ni  des  sciences,  ni  des 
arts,  et  n'avaient  même  pas  une  idée  un  peu  claire 
de  ce  que  c'était  que  les  sciences  et  les  arts  !  On 
dirait  que  ces  gens  n'ont  rien  tant  à  cœur  que  le 
bien  de  l'humanité  qui,  d'après  leur  croyance,  ne 
j)eut  être  produit  que  par  le  développement  de  ce 
qu'ils  appellent  des  sciences  et  des  arts. 

Mais  comment  se  trouve-t-il  qu'il  y  ait  des  gens 
assez  fous,  pour  contester  l'utilité  des  sciences  et 
des  arts  ?  (12)  Il  y  a  des  ouvriei's  manuels,  des  ou- 
vriers agriculteurs.  I^ersonne  ne  s'est  jamais  avisé 
de  contester  leur  utilité,  —  et  jamais  ouvrier  ne  se 


(1)  Tolstoy  a  d'nborci  écril  :  «  s'arroge  m. 

(2)  Batnré  :  m  VA  des  gens  encore  plus  drôles,  qui  croient  de  leur 
devoir  de  les  défendre.  » 


22 


UNE   LETTRE 

mettra  en  tête  de  prouver  l'utilité  de  son  travail.  Il 
produit;  son  produit  est  nécessaire,  et  un  bien  pour 
les  autres.  On  en  profite  et  personne  ne  doute  de 
son  utilité.  Et  encore  moins,  personne  ne  la  prouve. 

Les  ouvriers  des  arts  et  des  sciences  sont  dans 
les  mêmes  conditions.  Comment  se  trouve-t-il  qu'il 
y  ait  des  gens  qui  s'efforcent  de  tout  leur  pouvoir 
de  prouver  leur  utilité  ? 

La  raison  est  que  les  véritables  ouvriers  des 
sciences  et  des  arts  ne  s'arrogent  aucuns  droits  ;  ils 
donnent  les  produits  de  leur  travail,  ces  produits 
sont  utiles,  et  ils  n'ont  aucun  besoin  de  droits  et 
de  preuves  à  leurs  droits.  Mais  la  grande  majorité 
de  ceux  qui  se  disent  savants  et  artistes,  savent 
fort  bien  que  ce  qu'ils  produisent  ne  vaut  pas  ce 
qu'ils  consomment  ;  et  ce  n'est  qu'à  cause  de  cela 
qu'ils  se  donnent  tant  de  peines  (i),  comme  les  prê- 
tres de  tous  les  temps,  pour  prouver  que  leur  acti- 
vité est  indispensable  au  bien  de  l'humanité. 

La  science  véritable  et  l'art  véritable  ont  toujours 
existé  et  existeront  toujours  comme  tous  les  autres 
modes  de  l'activité  humaine,  et  il  est  impossible  et 
inutile  de  les  contester  ou  de  les  prouver. 

Le  faux  rôle  que  jouent  dans  notre  société  les 
sciences  et  les  arts  provient  de  ce  que  les  gens  soi- 


(1)  Raturé  :  «  Et  ils  se  donnent  toutes  les  pein«»s  du  monde.  » 
23 


Tolstqy 

disant  civilisés,  ayant  à  leur  tête  les  savants  et  les 
artistes,  sont  une  caste  privilégiée  comme  les 
prêtres.  Et  cette  caste  a  tous  les  défauts  de  toutes 
les  castes.  Elle  a  le  défaut  de  dégrader  et  de 
rabaisser  le  principe  en  vertu  duquel  elle  s'organise. 
Au  lieu  d'une  vraie  religion,  une  fausse.  Au  lieu 
d'une  vraie  science,  une  fausse.  De  même  pour 
l'art.  —  Elle  a  le  défaut  de  peser  sur  les  masses,  et 
pardessus  cela,  de  les  priver  de  ce  qu'on  (i) prétend 
propager.  Et  le  [)lus  grand  défaut  —  celui  de  la 
contradiction  consolante  du  principe  qu'ils  pro- 
fessent avec  leur  manière  d'agir. 

En  exceptant  ceux  qui  soutiennent  le  principe 
inepte  de  la  science  pour  la  science  et  de  lart  pour 
l'art,  les  partisans  de  la  civilisation  sont  obligés 
d'affirmer  que  la  science  et  l'art  sont  un  grand 
bien  (2)  pour  l'humanité.  En  quoi  consiste  ce  bien? 
Quels  sont  les  signes  par  lesquels  on  puisse 
distinguer  (3)  le  l)icii  du  mal  ?  Les  partisans  de  la 
science  et  de  l'art  [n]  ont  garde  de  répondre  à  ces 
questions.  Ils  prétendent  môme  que  la  définition  du 
bien  et  du  beau  est  impossible.  (4)  «  Le  bien  en 
général,  disent-ils,  le  bien,   le  beau  ne  peut  être 


(1)  Raturé  :  t  de  ce  que  ces  pn-tros  prétendent  ». 

(2)  liatiiré  :  •  sont  indispciisiiblcs  parce  cpiils  produis(  lit  le   plll^ 
grand  bien  ». 

(:i)  c  reconnaître  », 

^  Raturé  :  c  anti-scionliiique  et  anti-artistique  ». 

a4 


UNE   LETTRE 

défini.  »  Mais  ils  mentent.  De  tout  temps,  l'huma- 
nité n'a  pas  fait  autre  chose  dans  son  progrès  que 
de  définir  le  bien  et  le  beau.  Mais  cette  définition 
ne  leur  convient  pas  ;  elle  démasque  la  futilité,  si  ce 
n'est  les  eftets  nuisibles,  contraires  au  bien  et  au 
beau  de  ce  qu'ils  appellent  leurs  sciences  et  leurs 
arts.  Le  bien  et  le  beau  est  défini  depuis  des  siècles. 
Les  Brahmanes,  les  sages  des  Bouddistes,  les  sages 
des  Chinois,  des  Hébreux,  des  Égyptiens,  les 
stoïciens  grecs  l'ont  défini,  et  l'Évangile  l'a  défini 
de  la  manière  la  plus  précise  : 

Tout  ce  qui  réunit  les  hommes  est  le  bien  et  le 
beau,  —  tout  ce  qui  les  sépare  est  le  mal  et  le  laid. 

Tout  le  monde  connaît  cette  formule.  Elle  est 
écrite  dans  notre  cœur. 

Le  bien  et  le  beau  pour  l'humanité  est  ce  qui  unit 
les  hommes.  Eh  bien,  si  les  partisans  des  sciences 
et  des  arts  avaient  en  effet  pour  motif  le  bien  de 
l'humanité,  ils  n'auraient  pas  ignoré  le  bien  de 
l'homme,  et  ne  l'ignorant  pas,  ils  n'auraient  cultivé 
que  les  sciences  et  les  arts  qui  mènent  à  ce  but.  Il 
n'y  aui'ait  pas  de  sciences  juridiques,  de  science 
militaire,  de  science  d'économie  politique,  ni  de 
finance,  qui  n'ont  d'autre  but  que  le  bien-être  de 
certaines  nations  au  détriment  des  autres.  Si  le  bien 
avait  été  en  eflet  le  critérium  de  la  science  et  des 
arts,  jamais  les  recherches  des  sciences  positives, 

ni 


Tolstqy 

complètement  futiles  par  rapport  au  véritable  bien 
de  l'humanité,  n'auraient  acquis  Timportance 
qu'elles  ont  ;  (i)  ni  surtout  les  produits  de  nos  arts, 
bons  pour  tout  au  plus  désennuyer  les  oisifs,  («j) 

La  sagesse  humaine  ne  consiste  point  dans  le 
savoir  des  choses.  Car  il  y  a  une  infinité  de  choses 
qu'on  peut  savoir  :  et  connaître  le  plus  de  choses 
possible  ne  constitue  pas  la  sagesse.  La  sagesse 
humaine  consiste  à  connaître  Tordre  des  choses 
qu'il  est  bon  de  savoir,  —  consiste  à  savoir  ranger 
ses  connaissances  d'après  leur  importance. 

Or,  de  toutes  les  sciences  que  l'homme  peut  et 
doit  savoir,  la  principale,  c'est  la  science  de  vivre 
de  manière  à  faire  le  moins  de  mal  et  le  plus  de 
bien  possible  ;  et  de  tous  les  arts,  celui  de  savoir 
éviter  le  mal  et  produire  le  bien  avec  le  moins 
d'efforts  possible.  Et  voilà  qu'il  se  trouve  que  parmi 
tous  les  arts  et  les  sciences  qui  prétendent  servir  au 
bien  de  l'humanité,  la  première  des  sciences  et  le 
premier  des  arts  par  leur  importance  non  seule- 
ment n'existent  pas,  mais  sont  exclus  de  la  liste  dos 
sciences  et  des  arts. 

Ce  qu'on  appelle  dans  notre  monde  les  sciences 
et  les  arts  ne   sont  qu'un  immense  hiimbiig,  une 


(1)  Raturé  :  «  celle  iinportnncc  <|iii  n'a  aucune  explication  p. 

(2)  Rature    .     «  bons    pour    éniousliller    les    vieux    dépravés,    cl 
pour,  elc.  ». 

a6 


UXE    LETTRE 

grande  superstition  dans  laquelle  nous  tombons 
ordinairement  dès  que  nous  nous  affranchissons  de 
la  vieille  superstition  de  l'Eglise.  Pour  voir  clair  la 
route  que  nous  devons  suivre,  il  faut  commencer 
par  le  commencement,  —  il  faut  relever  le  capu- 
chon qui  me  tient  chaud,  mais  qui  me  couvre  la 
vue.  La  tentation  est  grande.  Nous  naissons,  —  ou 
bien  par  le  travail,  ou  plutôt  par  une  certaine 
adresse  intellectuelle,  nous  nous  hissons  sur  les 
marches  de  l'échelle,  et  nous  nous  trouvons  parmi 
les  privilégiés,  les  prêtres  de  la  civilisation,  de  la 
Kultur,  comme  disent  les  Allemands  ;  et  il  faut, 
comme  pour  un  prêtre  brahmane  ou  catholique, 
beaucoup  de  sincérité  et  un  grand  amour  élu  vrai  et 
du  bien  pour  mettre  en  doute  les  principes  qui  vous 
donnent  cette  position  avantageuse.  Mais  pour  un 
homme  sérieux  qui,  comme  vous,  se  pose  la  ques- 
tion de  la  vie,  —  il  n'y  a  pas  de  choix.  Pour  com- 
mencer à  voir  clair,  il  faut  qu'il  s'affranchisse  de  la 
superstition  dans  laquelU  il  se  trouve,  quoiqu'elle 
lui  soit  avantageuse.  C'est  une  condition  sine  qua 
non.  Il  est  inutile  de  discuter  avec  un  homme  qui 
tient  à  une  certaine  croyance,  ne  fût-ce  que  sur  un 
seul  point. 

Si  le  champ  du  raisonnement  n'est  pas  complète- 
ment libre,  il  aura  beau  discuter,  il  aura  beau 
raisonner,  il  n'approchera  pas  d'un  pas  de  la  vérité. 


Tolstoj' 

Son  point  fixe  arrêtera  tous  les  raisonnements  et 
les  faussera  tous.  Il  y  a  la  foi  religieuse,  il  y  a  la  foi 
de  notre  civilisation.  Elles  sont  tout  à  fait  analo- 
gues. Un  catholique  se  dit  :  «  Je  puis  raisonner, 
mais  pas  au  delà  de  ce  que  m'enseigne  notre  Écri- 
ture et  notre  tradition,  qui  possèdent  la  vérité 
entière  et  innnuable.»  Un  croyant  de  la  civilisation 
dit:  «Mon  raisonnement  s'arrête  devant  les  don- 
nées de  la  civilisation  :  la  science  et  l'art.  Notre 
science  c'est  la  totalité  du  vrai  savoir  de  l'homme. 
Si  elle  ne  possède  pas  encore  toute  la  vérité,  elle  la 
possédera.  Notre  art  avec  ses  traditions  classiques 
est  le  seul  art  véritable.  »  —  Les  catholiques  disent: 
«  Il  existe  hors  de  l'homme  une  chose  en  soi,  comme 
disent  les  Allemands  :  c'est  l'Eglise.  »  Les  gens  de 
notre  monde  disent  :«  II  existe  hors  de  l'homme 
une  chose  en  soi  :  la  civilisation.»  —  11  nous  est 
facile  de  voir  les  fautes  de  raisonnement  des  super- 
stitions religieuses,  parce  que  nous  ne  les  partageons 
pas.  Mais  un  croyant  religieux,  un  catholique 
môme,  est  pleinement  convaincu  qu'il  n'y  a  qu'une 
seule  vraie  religion  (i)  —  la  sienne  :  et  il  lui  paraît 
même  que  la  vérité  de  sa  religion  se  prouve  par  le 
raisonnement.  De  même  pour  nous,  les  croyants  de 
la  civilisation  :  nous   sommes  pleinement  convain- 


(1)  Ratura  :  a  qu'une  si'ulr  vcrilé  ". 
28 


UNE    LETTRE 

eus  qu'il  n'existe  qu'une  seule  vraie  civilisation,  — 
la  nôtre  (i)  ;  et  il  nous  est  presque  impossible  de 
voir  le  manque  de  logique  de  tous  nos  raisonne- 
ments, qui  ne  tendent  qu'à  prouver  que  de  tous  les 
âges  et  de  tous  les  peuples,  il  n'y  a  que  notre  âge  et 
les  quelques  millions  d'hommes,  habitant  la  pénin- 
sule qu'on  appelle  l'Europe,  qui  se  trouvent  en 
possession  de  la  vraie  civilisation,  qui  se  compose 
de  vraies  sciences  et  de  vrais  arts. 

Pour  connaître  la  vérité  de  la  vie  qui  est  telle- 
ment simple,  il  ne  faut  pas  quelque  chose  de  positif  : 
—  une  philosophie,  une  science  profonde;  —  il  ne 
faut  qu'une  qualité  négative  :  —  ne  pas  avoir  de 
superstition. 

Il  faut  se  mettre  dans  l'état  d'un  enfant,  ou  d'un 
Descartes,  se  dire  :  —  Je  ne  sais  rien,  je  ne  crois 
rien,  et  je  veux  pas  autre  chose  que  connaître  la 
vérité  de  la  vie,  que  je  suis  obligé  de  vivre. 

Et  la  réponse  est  toute  donnée  depuis  des  siècles, 
et  est  simple  et  claire. 

Mon  sentiment  intérieur  me  dit  qu'il  me  faut  le 
bien,  le  bonheur  pour  moi,  pour  moi  seul.  La 
raison  me  dit  :  tous  les  hommes,  tous  les  êtres 
désirent  la  même  chose.  Tous  les  êtres  qui  sont 
comme  moi  à  la  recherche  de  leur  bonheur  indivi- 


(1)  Raturé  :  «  Mais  quand  c'est  nous-mêmes  (jui  sommes  enveloppés 
clans  notre  croyance  sui)erstitieusc  à  notre  civilisation,  etc.  » 

29 


Tolstoy 

duel  vont  m'écraser  :  —  c'est  clair.  Je  ne  peux  pas 
posséder  le  bonheur  que  je  désire  ;  mais  la  recherche 
du  bonheur,  c'est  ma  vie.  Ne  pouvant  posséder  le 
bonlieur,  ne  pas  y  tendre,  ce  n'est  pas  vivre. 

Le  raisonnement  me  dit  que  dans  l'ordre  du 
monde  où  tous  les  êtres  ne  désirent  que  leur  bien  à 
eux,  moi,  un  être  désirant  la  même  chose,  ne  peux 
avoir  de  bien  :  je  ne  peux  vivre.  —  Mais  malgré  ce 
raisonnement  si  clair,  nous  vivons  et  nous  cher- 
chons le  Ijonheur.  Nous  nous  disons  :  Je  n'aurais  pu 
avoir  le  bien,  être  heureux,  que  dans  le  cas  où  tous 
les  autres  êtres  m'aimeraient  plus  qu'ils  ne  s'aiment 
eux-mêmes.  C'est  une  chose  impossible.  Mais  mal- 
gré cela,  nous  vivons  tous;  et  toute  notre  activité, 
notre  recherche  de  la  fortune,  de  la  gloire,  du 
pouvoir,  ne  sont  que  des  tentative^  de  se  faire 
aimer  par  les  autres  plus  qu'ils  ne  s'aiment  eux- 
mêmes.  La  fortune,  la  gloire,  le  pouvoir,  nous 
donnent  les  semblants  de  cet  état  de  choses  :  et  nous 
sommes  presque  contents,  nous  oublions  par  mo- 
ments que  ce  n'est  qu'un  semblant,  mais  non  la 
réalité.  Tous  les  êtres  s'aiment  eux-mêmes  plus 
((u'ils  no  nous  aiment,  et  le  bonheur  est  ioipossible. 
11  y  a  des  gens.  —  et  leur  nondir»»  jiugmente  de  jour 
en  jour,  —  qui,  ne  pouvant  résoudre  cette  dilliculté, 
se  brûlent  la  cervelle,  en  se  disant  que  la  vie  n'est 
qu'une  tromperie. 

3o 


UNE    LETTRE 

Et  cependant,  la  solution  du  problème  est  plus 
que  simple,  et  s'impose  de  soi-même.  Je  ne  peux 
être  heureux  que  s'il  existe  dans  ce  monde  un  ordre 
tel  que  tous  les  êtres  aiment  les  autres  plus  qu'ils 
ne  s'aiment  eux-mêmes.  Le  monde  entier  serait 
heureux,  si  les  êtres  ne  s'aimaient  pas  eux-mêmes, 
mais  aimaient  les  autres. 

Je  suis  un  être  humain,  et  la  raison  me  donne  la 
loi  du  bonheur  de  tous  les  êtres.  Il  faut  que  je 
suive  la  loi  de  ma  raison,  —  que  faime  les  autres 
plus  que  je  ne  m'aime  moi-même. 

L'homme  n'a  qu'à  faire  ce  raisonnement,  pour 
que  la  vie  se  présente  à  lui  tout  d'un  coup  sous  un 
tout  autre  aspect  qu'elle  ne  se  présentait  aupara- 
vant. Les  êtres  se  détruisent;  mais  les  êtres  s'aiment 
et  s'entr'aident.  La  vie  n'est  pas  soutenue  par  la 
destruction,  mais  par  la  réciprocité  (i)  des  êtres, 
qui  se  traduit  dans  mon  cœur  par  le  sentiment  de 
l'amour.  Depuis  que  j'ai  pu  entrevoir  la  marche  du 
monde,  je  vois  que  ce  n'est  que  le  principe  de  la 
réciprocité  qui  produit  le  progrès  de  l'humanité. 
Toute  l'histoire  n'est  autre  chose  que  la  conception 
de  plus  en  plus  claire  et  l'application  de  cet  unique 
principe  de  la  solidarité  de  tous  les  êtres.  Le 
raisonnement  se  trouve  corroboré  par  l'expérience 


(1)  Raturé  :  «  la  réciprocité  de  l'amour  des  êtres  «; 

3i 


Tolstoj' 

de  l'histoire  et  par  l'expérience  personelle.  Mais 
outre  le  raisonnement,  l'homme  trouve  la  preuve 
la  plus  convaincante  de  la  vérité  de  ce  rai- 
sonnement dans  son  sentiment  intime.  Le  plus 
grand  bonheur  que  l'homme  connaisse,  l'état  le 
plus  libre,  le  plus  heureux,  est  celui  de  l'abnégation 
et  de  l'amour.  La  raison  découvre  à  l'homme  la 
seule  voie  du  bonheur  possiI)lc.  (^l  h'  scnliincnt  l'y 
pousse. 

Si  les  idées  (jue  je  tàclie  de  vous  communiquer 
ne  vous  paraissent  pas  claires,  ne  les  jugez  pas  trop 
sévèrement.  J'espère  que  vous  les  lirez  un  jour 
exposées  d'une  manière  plus  claire  et  précise.  J'ai 
voulu  vous  donner  seulement  une  idée  de  ma  ma- 
nière de  voir. 

Léon  Tolstoy 


V 


\^ 


Fini  (Timprimer  quatre  mille  exemplaires 
le  mardi  20  février  igo2 


à  l'Imprimerie  de  Suresnes 

(E.  I*.vyi:n,  adniinislraUur)         — 
(),  rue  du  Pont 


Nous  mettons  ce  cahier  dans  le  commerce;  nous  le 
vendons  un  franc. 


]  'Nous  avons  eu  par  les  soins  de  Léon  Deshairs  une 
photographie  de  Tolstoi  et  Gorki  se  promenant  ensemble 
à  lasnaia  Poliana.  Cette  photographie  a  été  prise  par 
une  des  filles  de  Tolstoi.  Elle  a  été  communiquée  à 
Deshairs  par  le  docteur  Schlepianoff.  Nous  l'avons  fait 
reproduire  à  trois  cents  exemplaires.  Nous  la  vendons 
deux  francs. 


Nous  avons  donné  le  bon  à  tirer  après  corrections 
pour  quatre  mille  exemplaires  de  ce  neuvième  cahier  le 
samedi  22  février  igo2. 


UI8 


Le  Gérant  :  Chaulks  Péguy 


Ce  cahier  a  élë  composé  et  tiré  au  tarif  d-  •-  .m>m  i<>>^  <>viidiquét« 


0  - 


P 


DIXIÈME  CAHIER   DE   LA   TROISIÈME   SÉRIE 


les  Universités  Populaires 


1900-1901 


I   -   PARIS   ET   BANLIEUE 


CAHIERS   DE    LA  QUINZAINE 

paraissant  vingt  fois  par  an 

PARIS 

8,  rue  de  la  Sorbonne,  au  rez-de-chaussée 


les  U.  P.  Paris-Banlieue  1900-1901 


3  5- 


^3 


Toute  la  copie  de  ce  cahier  nous  a  été  fournie  par  la 
Société  des  Universités  Populaires. 

En  préparation 

les  Universités  Populaires,  i9oo-i()oi.   —    Départe- 
ments. Un  fort  cahier  d'au  moins  cent  pages. 


Gabriel  Séailles 


NTRODUCTION 


Les  notices  que  nous  publions  dans  ce  Bulletin  ont 
été  rédigées  par  les  secrétaires  des  U.  P.  qu'elles  con- 
cernent ;  elles  constituent  par  leur  seule  réunion  un 
document  précieux  sur  le  développement  général  des 
U.  P.  et  sur  la  vie  propre  de  chacune  d'elles. 

Après  l'inauguration  brillante  de  la  Coopération  des 
Idées,  quand  on  vit  surgir  spontanément  dans  les  divers 
quartiers  de  Paris  des  groupements  où  se  mêlaient  les 
noms  de  travailleurs  manuels  et  de  travailleurs  intel- 
lectuels, on  put  craindre  qu'il  n'y  eût  là  qu'un  engoue- 
ment, une  mode  passagère.  Les  jours  d'orage  amènent 
des  éclosions  soudaines  de  mouches  bourdonnantes  qui 
disparaissent  avec  les  derniers  roulements  du  tonnerre. 
Il  n'en  fut  rien.  Les  gens  à  qui  la  peur  pour  un  instant 
donna  l'illusion  d'être  généreux  se  retirent,  ferment 
leur  bourse,  remettent  leur  espoir  dans  la  platitude  qui 
décourage  l'insolence  :  on  se  passe  d'eux.  Les  U.  P.  ont 
continué  de  se  multiplier  à  Paris,  en  province  ;  elles 
ont  duré  et  elles  vivent.  A  l'inverse  des  patronages,  que 
créent  et  dirigent  des  bourgeois  avisés  ou  bienfaisants, 
beaucoup  doivent  leur  naissance  à  des  ouvriers  qui 
sollicitent  les  intellectuels  de  venir  parmi  eux  et  d'y 
prendre  la  parole.  Le  besoin  senti  crée  ainsi  l'organe 
qui  doit  le  satisfaire  et  qu'il  modifiera. 

Il  ne  faut  pas  imaginer  d'ailleurs  que  les  U.  P.  soient 
toutes  conçues  sur  un  type  uniforme  ;  elles  sont  très 
diverses,  s'adaptent  aux  circonstances  et  au  milieu, 

3 


Les  Universités  Populaires  igoo-igoi 

elles  proportionnent  leurs  moyens  d'action  à  leurs 
ressources,  aux  exig-onces  de  ceux  qui  les  fréquentenl; 
les  unes  ont  un  local  à  elles  où  elles  tiennent  leurs 
réunions  et  donnent  leurs  conférences  ;  les  autres 
reçoivent  l'hospitalité  de  la  Bourse  du  Travail,  d'une 
Coopérative,  obtiennent  la  disposition  d'une  salle  de 
mairie,  d'un  préau  d'école;  il  en  est  de  nomades  qui 
se  transportent  dans  la  ville  d'un  faubourg  à  l'autre, 
qui  hors  de  la  ville  vont  dans  des  villages  voisins,  dans 
des  centres  ouvriers,  étendant  dans  la  mesure  de  leurs 
forces  le  cercle  de  leur  action.  Ainsi,  à  considérer 
les  U.  P.  du  dehors,  dans  leurs  ressources,  dans  leur 
organisation,  dans  leurs  procédés,  il  n'est  rien  de  i)lus 
divers  ;  chacune  naît  de  l'initiative  de  ses  propres 
membres;  chacune  est  autonome,  se  donne  ses  lois, 
s'adapte  aux  besoins  de  la  région,  au  degré  de  culture 
des  habitants.  Par  elles  quelque  chose  se  fait  en  dehors 
de  l'Klat,  sans  son  concours,  sans  son  appui,  sans  la 
tyrannie  aussi  d'une  autorité  centrale  qui  tend  à  tout 
uniformiser. 

Mais  ces  groupements  multiples,  dont  chacun  jouit 
de  sa  pleine  indépendance,  qui  semblent  s'ignorer,  ne 
sont  pas,  à  dire  vrai,  étrangers  les  uns  aux  autres  ; 
tous  se  sentent  liés  par  un  lien  qui,  pour  être  moral, 
n'en  est  pas  moins  fort.  Les  U.  P.  de  Paris  et  de  la  ban- 
lieue ne  sont  pas  fédérées,  rattachées  à  un  même  organe 
central  (pii  coordonnerait  leur  action  ;  mais  elles  se 
connaissent  et  librement  collaborent  :  chaque  mois 
leurs  secrétaires  se  réunissent  au  siège  de  la  société 
des  U.  P.,  mettent  en  commun  leurs  expériences,  dis- 
cutent leurs  intérêts,  parfois  prennent  des  décisions, 
organisent    une  fête    connue   celle  (pie  nous  donnons 


I    —   PARIS    ET   BANLIEUE 

le  2  mars  en  l'honneur  de  Victor  Hugo.  Par  tout  le  pays, 
de  Lille  à  Marseille  et  à  Montpellier,  des  amis  inconnus 
savent  qu'ils  travaillent  à  une  même  œuvre.  Le  senti- 
ment de  cette  coopération  soutient  les  courages.  Dans 
l'ordre  des  choses  morales,  on  est  tenté  souvent  de 
désespérer;  les  fait  immatériels  échappent  à  la  mesure; 
chacun  a  la  conscience  de  pouvoir  bien  peu,  mais  le 
grand  effort  qu'il  accomplit,  le  petit  résultat  qu'il  obtient 
se  multiplie  par  des  millions  d'efforts  et  de  résultats 
semblables  :  l'avenir  fera  le  total  du  bien  réalisé. 

L'U.  P.  n'est  pas  figée  dans  une  forme  invariable,  elle 
se  modifie  selon  les  besoins  auxquels  elle  doit  s'a- 
dapter, elle  est  quelque  chose  de  souple,  de  mobile 
et  de  vivant;  mais,  quelque  forme  qu'elle  revête,  un 
même  esprit  la  crée  et  l'anime.  Si  elle  vit,  si  elle  résiste 
aux  causes  de  dissolution  qui  la  menacent,  —  manque 
de  ressources,  sectarisme,  exploitation  par  les  politi- 
ciens, —  c'est,  comme  je  l'ai  dit  déjà,  qu'elle  n'est  pas 
seulement  «  l'extension  universitaire  )),une  concurrence 
aux  cours  d'adultes,  des  programmes,  des  cours,  des 
discours  et  des  examens  ;  c'est  qu'elle  marque  un 
moment  de  l'évolution  normale  de  notre  démocratie, 
c'est  que,  dans  la  pensée  de  l'ouvrier,  elle  doit  aider  à 
la  lin  qui  seule  vraiment  l'intéresse  et  le  passionne,  je 
veux  dire  à  son  émancipation  économique. 

Il  semble  que  le  peuple  se  décide  à  sortir  de  la 
période  de  l'attente  et  du  rêve  pour  entrer  dans  celle  de 
la  pensée  claire  et  de  l'action  positive.  Les  travailleurs 
appellent  à  eux  ceux  qui  savent,  parce  qu'ils  pressentent 
dans  la  science  une  force  dont  ils  ne  peuvent  se  passer. 
Les  intellectuels  répondent  à  cet  appel.  Ils  vont  au 
peuple   sincèrement,   sans   arrière-pensée,  parce   que, 


Les  Universités  Populaires  igoo-igoi 

eux  aussi,  ont  besoin  de  lui,  parce  qu'ils  veulent  lui 
confler  ce  qu'ils  ont  de  plus  précieux,  les  biens  sans 
lesquels  il  ne  vaudrait  plus  la  peine  de  vivre.  Ils  voient 
ce  qu'il  y  a  d'absurde  et  de  monstrueux  à  entretenir  de 
parti-pris,  au  sein  d'une  société,  une  armée  de  barbares 
qui  peut  l'emporter  d'assaut  dans  un  jour  de  fureur  et 
d'ivresse.  Pour  sauver  de  la  civilisation  ce  qui  pour 
eux  vraiment  la  constitue,  tout  ce  que  l'honnue  a  ajouté 
d'humain  à  la  nature,  l'art,  la  science,  la  moralité,  la 
grande  œuvre  collective  de  tous  ceux  qui  depuis  des 
siècles  travaillent  et  pensent,  ils  la  mettent  sous  la  sau- 
vegarde du  peuple,  en  s'eCforçant  de  lui  en  donner  l'in- 
telligence et  l'amour.  Ainsi  se  scelle  l'alliance  du  tra- 
vail qui  réussira  sans  doute  un  jour  à  subordonner  les 
forces  qui  l'exploitent  et  l'oppriment. 

L'esprit  des  U.  P.  répond  à  ce  qu'attendent  d'elles 
ceux  qui  les  fréquentent,  c'est  un  esprit  positif  et  laïque. 
La  curiosité  ne  se  porte  pas  d'abord  sur  l'inconnaissable. 
On  se  refuse  aux  dogmes  qui  ne  reposent  que  sur  l'au- 
torité de  ceux  qui  les  aflirmenl,  on  entend  ne  se  sou- 
mettre qu'à  la  raison;  on  exige  des  faits  ou  des  preuves. 
Le  peuple  découvre  ce  que  Bacon  proclama  dès  le 
seizième  siècle,  que  la  science  est  puissance,  qu'il  faut 
savoir  pour  prévoir  et  pour  pouvoir.  Il  en  vient  à  com- 
prendre le  danger  de  prendre  ce  qu'on  désire  pour  ce 
i\\n  est,  il  voit  que  toute  action  sur  la  nature  suppose 
l'intelligence  des  lois  nécessaires  qui  déterminent  le 
possible,  et  il  demande  à  la  science  ce  qu'elle  seule 
peut  donner,  la  méthode  qui  permet  d'accorder  l'elTort 
aux  lois  des  choses.  La  nature  est  une  machine  redou- 
table qui  broie  les  ignorants  et  les  maladroits,  mais 
qui  porte  ceux  qui  savent   prendre  la  direction   de  ses 

6 


I   —  PARIS   ET   BANLIEUE 

forces  et  les  faire  concourir  dans  le  sens  même  où  ils 
veulent  aller.  L'ouvrier  n'accumule  pas  des  connais- 
sances pour  le  plaisir  ou  pour  la  gloire,  il  demande  à  la 
science  une  éducation  de  l'esprit  et  de  la  volonté,  des 
vertus  intellectuelles,  et  des  vérités  qui  éclairent  la 
route  où  il  veut  marcher;  il  ne  sépare  pas  la  pensée  de 
l'action. 

L'U.  P.  n'est  pas  un  accident,  une  fantaisie  aimable  de 
bourgeois  philanthropes,  elle  est  l'œuvre  des  travailleurs 
eux-mêmes,  elle  répond  à  une  orientation  nouvelle  de 
leur  pensée.  En  même  temps  que  les  U.  P.,  se  multi- 
plient les  groupements  corporatifs,  les  coopératives  de 
consommation,  de  production,  toutes  les  œuvres  de 
solidarité  sociale  et  d'émancipation  réelle  qui  préparent 
l'avenir  au  lieu  de  l'attendre  passivement.  Il  semble 
que  l'ère  des  Apocalypses  soit  close,  que  l'on  soit  las 
de  faire  lever  l'image  de  la  Jérusalem  terrestre  dans 
le  fracas  des  mots  sonores,  dans  la  fumée  des  pipes  et 
les  vapeurs  de  l'alcool,  au  moment  même  où  les  corps 
s'intoxiquent,  où  les  nerfs  se  détraquent,  où  l'homme 
détruit  dans  son  intelligence  et  dans  sa  volonté  les 
instruments  nécessaires  de  sa  délivrance  et  justifie  son 
esclavage.  Les  travailleurs  en  ont  assez  d'attendre  le 
grand  jour,  où  le  Messie,  qui  s'appelle  aujourd'hui  la 
Révolution,  fera  pour  eux  par  un  miracle  soudain  ce 
qu'il  n'auront  pas  su  faire  eux-mêmes  ;  ils  découvrent 
l'illusion  de  cette  providence  sans  Dieu  que  l'on  charge 
de  produire  des  effets  sans  cause.  Ils  veulent  commen- 
cer quelque  chose,  se  mettre  à  l'œuvre  sur  des  points 
multiples,  sérier  les  questions  et  les  elforts  ;  ils  cal- 
culent leurs  forces,  ils  tiennent  compte  des  résistances  ; 
ils  s'instruisent  au  contact  des  faits,  ils  apprennent  que 


Les  Universités  Populaires  igoo-igoi 

ces  faits  ont  des  lois  qu'on  ne  viole  pas  impunément,  et 
ils  veulent  la  science  qui  permet  l'action  efficace.  D'ail- 
leurs ils  ne  renient  ni  ne  trahissent  leur  foi  ancienne, 
ils  ne  renoncent  à  aucune  de  leurs  espérances,  ils  pas- 
sent seulement  du  rêve  à  la  science  et  à  l'action,  de 
l'utopie  à  l'idéal,  s'il  est  vrai  que  Tidéal  soit  l'idée  con- 
çue dans  son  rapport  au  possible,  c'est-à-dire  aux  con- 
ditions qui  permettent  de  la  réaliser. 

Le  peuple  ne  demande  pas  aux  intellectuels  un  idéal 
nouveau,  il  a  un  idéal,  il  y  tient  et  il  s'y  tient  ;  il  leur 
demande  une  méthode  et  des  niiiyens  d'action.  Grande 
serait  l'illusion  de  ceux  qui  iraient  lui  parler  du  besoin 
de  croire  et  d'espérer:  il  croit  et  il  espère.  Mais  il 
refuse  de  transporter  désormais  ses  croyances  et  ses 
espérances  dans  l'au-delà  des  paradis  inaccessibles, 
dont  la  vaine  promesse  a  bercé  sa  misère,  alors  qu'il 
désespérait  d'y  apporter  d'autres  remèdes.  Sa  foi  le 
laisse  sur  la  terre  ;  c'est  sur  la  terre  qu'il  veut  agir, 
c'est  la  vie  présente  qu'il  veut  meilleure  et  il  met  sa  con- 
fiance dans  les  progrès  de  la  science  et  de  la  puissance 
Immaines.  Il  se  refuse  à  une  prétendue  unité  des  esi)rits, 
achetée  aux  dépens  du  libre  examen  et  de  la  raison 
critique,  fondée  sur  des  dogmes  qui  échappant  au  con- 
trôle de  tous  nos  moyens  de  connaître  ne  peuvent  être 
que  décrétés  par  mie  autorité  infaillible.  11  sait  qu'on 
sacrifie  toutes  les  libertés  dans  la  liberté  de  penser, 
et  il  n'est  pas  tourmenté  par  la  soif  des  béatitudes 
éternelles  qu'on  lui  oIVre  généreusement.  Habitué  à  ne 
devoir  qu'à  lui-même  son  pain  quotidien,  il  prend  pour 
sa  part  la  làclie  ([u'aucun  Dieu  ne  s'est  encore  soucié 
d'accomplir,  la  justice  dans  les  rapports  des  hommes. 
Pour  accomi)lir  cette  tâche,  il  n';i   (jue  faire  de    théolo- 

8 


I   —   PARIS   ET   BANLIEUE 

gie,  de  métaphysique,  de  foi  aveugle,  il  a  besoin  d'une 
intelligence  lucide  et  d'une  volonté  ferme,  des  méthodes 
et  des  connaissances  qui  permettent  à  l'homme  de  faire 
concourir  à  ses  fins  les  fatalités  naturelles  dont  il  ne  se 
libère  qu'après  les  avoir  rattachées  à  leurs  causes.  Le 
peuple  est  défendu  contre  les  prêcheurs  de  morales  et 
de  religions  mortes  par  sa  foi  vivante. 

Les  jeunes  gens  très  sincères  qui  voient  le  salut  de 
notre  société  dans  le  retour  aux  vieux  dogmes  sont 
des  archéologues,  des  lettrés,  ou  mieux  des  artistes 
émus  qui  s'enchantent  de  tout  ce  que  ces  dogmes  ont 
créé  de  beauté  dans  le  passé,  des  prières,  des  hjTnnes, 
des  cathédrales,  et  plus  encore  des  vies  héroïques  ou 
charmantes,  dont  le  souvenir  se  mêla  dès  leur  enfance 
à  leurs  pensées  les  plus  hautes,  à  leurs  sentiments  les 
plus  purs.  Il  ressemblent  à  ces  derniers  païens  qui  ne 
voyaient  dans  le  crucifié  qu'un  dieu  barbare,  jaloux 
de  toute  joie,  ennemi  de  toute  beauté,  et  qui  suivaient 
anxieux  l'évanouissement  des  formes  lumineuses  qui 
si  longtemps  avaient  rayonné  dans  les  vers  des  poètes 
et  les  marbres  des  sculpteurs,  Apollon,  Zeus,  Pallas 
et  la  divine  Aphrodite,  dont  le  sourire  reste  mêlé  aux 
ondes  légères  qui  baisèrent  ses  pieds  nus  à  l'heure  de 
sa  naissance.  Mais  rien  de  ce  qui  mérite  de  vivre  ne 
meurt  entièrement.  Le  nom  d'Apollon  est  demeuré  sur 
les  lèvres  du  poète  et  le  sculpteur  cherche  encore  la 
forme  d'Aphrodite.  11  y  a  place  pour  le  dieu  de  la 
souffrance  volontaire  comme  pour  les  dieux  de  la  joie 
bienfaisante  dans  le  panthéon  de  la  mémoire  humaine. 

Condamné  au  labeur  précoce,  au  dur  apprentissage 
de  la  vie,  le  peuple  n'a  pas  le  loisir  de  se  complaire 
dans  la  vision  d'mi  passé,  dont  l'image  lointaine,  sim- 


Les  Uniçersités  Populaires  igoo-i goi 

plifiée,  embellie  se  prête  sans  résistance  au  caprice  de 
notre  rêve.  Il  sait  seulement  que  dans  le  passé  le  poids 
de  la  socfété  pesait  plus  lourdement  encore  sur  les 
épaules  des  pauvres  gens,  et  son  bon  sens  l'avertit  que 
les  dogmes  vieillis,  afTaiblis  par  l'âge  ne  seront  pas 
capables  de  l'aire  désormais  ce  qu'ils  ont  été  impuissants 
à  faire,  alors  qu'ils  régnaient  souverainement.  Enfermé 
dans  le  présent  par  la  vie  qui  le  presse,  il  tourne  son 
regard  non  pas  vers  le  passé,  dont  il  n'a  rien  à  attendre, 
mais  vers  l'avenir  qui  est  le  possible,  ce  qui  n'est  point 
encore,  ce  qui  reste  à  faire.  Moins  chargé  de  souvenirs, 
son  esprit  est  plus  accessible  aux  faits  nouveaux,  à  ce 
qu'il  y  a  d'original  et  comme  d'inédit  dans  la  société 
moderne  ;  il  est  sans  théorie,  il  n'a  d'enseignement  que 
celui  du  travail  et  de  la  vie  ;  le  sentiment  direct  des 
maux,  dont  il  est  le  premier  à  souffrir,  le  porte  à  chercher 
et  à  accueillir  l'idée  des  réformes  nécessaires.  Il  prend 
les  choses  au  point  où  elles  sont  ;  il  ne  s'attarde  pas  à 
sonder  les  intentions  de  Dieu,  il  accepte  le  monde,  tel 
qu'il  lui  est  donné,  pour  la  matière  à  lacjuolle  il  appli- 
quera son  intelligence  et  sa  volonté.  Sa  morale  n'est 
pas  d'obéir  aux  ordres  d'un  souverain  céleste,  elle  est 
l'action  sur  la  terre,  elle  consiste  à  faire  sa  besogne 
d'homme,  en  améliorant  la  société  humaine.  Son  idéal 
et  sa  foi  se  résument  dans  la  volonté  du  règne  de 
la  justice  sur  la  terre. 

Mais  si  la  foi  mystique,  avec  ses  espérances  intempo- 
relles, peut  s'enfermer  dans  la  contemplation  et  la  prière, 
celui  qui  veut  agir,  modifier  ce  qui  est,  tôt  ou  tard 
découvre  (ju'il  ne  suflil  pas  d'annoncer  qu'il  va  se 
passer  quelque  chose  et  de  se  croiser  les  bras.  Le  verbe 
de  l'homme  n'est  pas  créateur.  Parler  n'est  point  encore 

lo 


I   —   PARIS   ET   BANLIEUE 

agir  ;  pour  agir,  il  faut  traduire  son  idéal  en  fins  définies 
et  conçues  dans  leur  rapport  aux  moyens  qui  permettent 
de  les  réaliser.  L'action  positive  suppose  la  science, 
condition  de  la  puissance.  «  Nous  avons  besoin  d'hommes 
conscients  »  est  un  des  mots  qu'on  entend  le  plus 
souvent  répéter  dans  les  U.  P.  Entendez  que  les  choses 
ne  se  font  pas  toutes  seules,  mais  par  l'intelligence  et 
par  l'énergie  des  individus.  La  société  n'est  qu'une  abs- 
traction quand  on  la  sépare  des  éléments  vivants  qui  la 
composent.  L'individu  doit  agir  sur  lui-même  et  sur  les 
autres,  créer  les  sentiments  nouveaux  sans  lesquels  la 
société  de  demain  ne  sera  qu'une  forme  inédite  des 
tyrannies  anciennes.  L'U.  P.  répond  à  cette  conscience 
de  la  nécessité  de  l'effort  de  chacun  pour  le  salut  de 
tous.  Elle  vivra,  elle  se  développera,  si  le  socialisme, 
en  prenant  ce  mot  au  sens  le  plus  large,  cesse  d'être 
une  philosophie  générale  de  l'histoire,  une  théorie  de  la 
nécessité,  qui  permet  d'attendre  le  bien  au  lieu  de  le 
faire,  parce  qu'il  est  déjà  réel  dans  les  lois  de  l'évolution 
sociale  ;  s'il  passe  de  la  phase  théorique  et  mystique  à 
la  phase  réaUste,  positive  et  pratique  ;  s'il  ne  se  borne 
plus  à  la  constitution  de  partis  politiques,  de  sectes  qui 
se  divisent,  s'opposent  et  se  déchirent  ;  s'il  se  résout 
en  œuvres  multiples,  reliées  les  unes  aux  autres,  qui 
fassent  l'éducation  morale  et  sociale  de  tous  ceux  qui 
y  collaborent,  commençant  tout  à  la  fois  la  société 
future  et  préparant  des  honunes  capables  et  dignes  de 
la  réaliser. 

Gabriel  Séailles 


Les  documents  que  Von  va  lire  ne  se  rapportent  quà 
des  Universités  populaires  de  Paris  et  banlieue.  Il  est 
naturel  de  classer  ainsi,  en  un  premier  (groupe,  les 
U.  P.  parisiennes. 

Les  U.  P.  de  Paris  et  banlieue  diffèrent  beaucoup 
entre  elles;  elles  présentent  cependant  de  grandes  ana- 
logies aussi,  étant  nées  et  s' étant  développées  dans  un 
milieu  défini  sous  Vinfluence  de  préoccupations  intellec- 
tuelles presque  identiques. 

On  ne  trouvera  pas  ci-après  des  renseignements 
spéciau.x  sur  toutes  les  T.  P.  La  Société  des  Universités 
Populaires  n'a  reçu  de  notices  que  des  U.  P.  qui  dési- 
raient faire  connaître  quelque  particularité  de  leur 
naissance  récente,  de  leur  développement,  de  leur  situa- 
tion. Et  les  notices  publiées  ici  ont  toutes  été  rédigées 
en  avril-mai  igoi  ;  elles  n'indiquent  donc  pas  la  situa- 
tion actuelle,  elles  montre  rit  les  résultats  de  F  hiver 
igoo-iQoi. 

Pour  se  documenter  sur  les  U.  P.,  on  demandera  à  la 
Société  des  U.  P.  la  brochure  qu'elle  a  éditée  directe- 
ment  et  qui  contient    les   notices  pour  l'hiver    iSf^ff- 

JQOO. 


NOTICES 


La  Fraternelle,  IIP  arrondissement 

avril  1901 
Nous  avons  un  local  spécialement  aflfecté  à  l'U.  P.  du 
troisième;  sa  situation  est  assez  bonne,  puisque  nous 
sommes  dans  le  quartier  le  plus  populeux,  et  le  plus  avancé 
du  troisième  arrondissement  ;  malheureusement,  nous 
sommes  petitement  logés,  les  loyers  étant  très  chers,  et  nos 
ressources,  relativement  minimes;  malgré  cela,  grâce  à 
l'école  libertaire  qui  nous  sous-loue  son  local  pour  600  francs 
par  an,  nous  arrivons  à  couvrir  les  frais  de  loyer,  sans 
trop  de  peine.  L'administration  a  été  réduite  à  sa  plus 
simple  expression,  c'est  dire  que  s'il  y  a  association,  il  n'y  a 
pas  de  statuts  proprement  dits,  ceux  qui  existent  n'ayant 
qu'une  valeur  très  minime;  les  membres  actifs  sont  ceux  qui 
suivent  régulièrement  les  conférences,  et  les  membres  adhé- 
rents sont,  en  somme,  ceux  qui  viennent  quand  ça  leur  plaît. 
Ceux  qui  font  partie  du  conseil  appartiennent  à  la  caté- 
gorie des  actifs,  et  nous  nous  sommes  arrangés  de  telle  façon 
qu'il  n'y  a  aucune  autorité,  aucune  domination  ;  chacun  a 
sa  fonction  déterminée;  à  lui  de  se  débrouiller,  mais  pas  un 
de  ceux  qui  sont  du  conseil  n'a  de  droit  plus  qu'un  autre. 

Les  ressources  normales  sont  constituées  par  les  cotisa- 
tions très  régulières  des  membres  actifs  ;  plusieurs  d'entre 
eux  paient  même  au  delà  de  leurs  cotisations,  sans  être 
taxés  d'aucune  façon;  l'un  se  charge  des  frais  de  corres- 
pondance, l'autre  de  l'achat  de  bibelots  divers  utiles  à  notre 
travail;  d'autres,  enfin,  exécutent  gratuitement  des  travaux 
de  menuiserie,  ou  donnent  des  livres,  etc.,  mais  toutes  ces 
manifestations  de  la  volonté  d'hommes  libres  sont  com- 
prises dans  les  recettes  extraordinaires  ;  nous  voudrions 
avoir  plus  encore  de  ressources  anormales,  cai*  si  la  régularité 
des  premières  nous  rend  de  grands  services,  l'irrégularité 
des  autres  est  largement  compensée  par  leur  valeur  réelle. 

l3 


Les  Universités  Populaires  i goo-igoi 

Les  membres  adhérents  apportent  une  moyenne  de 
5o  francs  par  mois  (soit  loo  cotisations),  les  membres  actifs 
à  peu  i)rès  autant;  ce  qui  donne  en  somme  loo  francs 
par  mois  d'assuré  ;  hélas  I  ils  représentent  la  totalité  de  nos 
dépenses. 

Jusqu'à  présent,  nos  conférences  ont  lieu  les  lundi,  mer- 
credi et  vendredi  de  chaque  semaine,  d'une  façon  absolu- 
ment réj^ulière.  Nous  avons  pris  de  préférence  ces  trois 
jours,  parce  qu'ils  sont  plus  généralement  goûtés  des  fa- 
milles, et  trois  jours  par  semaine  sullisent  à  satisfaire  les 
plus  affamés  de  la  science  et  de  la  littérature. 

En  dehors  de  ces  conférences,  nous  organisons  une  fois 
par  mois  une  réunion  amicale  entre  auditeurs  et  conféren- 
ciers, —  remarquable  surtout  eu  ce  que  les  conférenciers 
n'y  viennent  jamais,  ce  que  je  comprends  très  bien. 

Malgré  l'absence  des  principaux  intéressés,  ces  petites 
réunions  servent  à  justifier  le  titre  de  notre  U.  P.;  on  cause 
de  choses  diverses,  les  familles  apprennent  à  se  connaître, 
à  s'apprécier;  universitaires  des  deux  sexes  rivalisent  d'en- 
train, et  généralement  ces  fêtes  mensuelles  se  terminent 
par  un  petit  concert  improvisé  très  réussi. 

Nous  ne  nous  en  tenons  pas  là;  nous  organisons,  chaque 
mois,  une  soirée  ou  une  matinée  littéraire  et  musicale;  la 
première,  fastueuse,  eut  lieu  à  la  salle  des  fêtes  de  la 
mairie  du  troisième  arrondissement,  une  autre  eut  lieu  à 
l'ancien  local  de  l'U.  P.,  i4.  rue  de  la  Corderie,  on  y  lut 
la  tragédie  (VAndromaquey  avec  un  talent  et  un  mérite  par- 
faits. Enlin,  au  mois  de  mars  dernier,  la  rue  de  Montmorency 
voyait  s'éclore  une  phalange  nouvelle  qui  interpréta  supé- 
rieurement Iv  liourf^eois  gcntiUiommr ;  cette  série  de  succès 
nous  a  encouragés,  et  nous  préparons  une  autre  soirée 
pour  le  a8  avril  avec  TArf/cfe  Jv^o  de  Georges  (A)urteline; 
divers  chants,  récits  et  morceaux  de  musi<iue  compléteront 
la  soirée.  Il  me  resl»'  peu  de  place  pour  parler  de  nos  projets 
pour  l'hiver  prochain;  cependant  je  liens  à  vous  aflirmer 
que  nous  cherchons  de  plus  en  plus  à  faire  de  l'U.  P.  un 
centre  intellectuel,  un  foyer  d'éducation  mutuelle  et  éman- 
cipatrice.  Les  résultats  obtenus  jusqu'à  ce  jour  nous  indi- 
quent que  nous  devons  continuer  dans  la  même  voie. 

i4 


I   —   PARIS   ET   BANLIEUE 

Il  y  a,  cependant,  une  proposition  toute  personnelle  que 
je  tiens  à  vous  faire,  et  qui  n'émane  de  personne,  je  veux 
dire  que  j'en  suis  responsable.  Étant  essentiellement  com- 
muniste, et  très  épris  de  l'art  social,  je  voudrais  que  chaque 
citoyen  apportât  son  quantum  d'art  à  nos  U.  P.  ;  donc  qu'il 
fût  fondé  une  sorte  de  musée  social,  dans  un  des  locaux 
d'U.  P.,  où  chacun  apporterait  quelque  chose  de  beau  et  de 
vraiment  artistique,  d'une  façon  anonyme,  rien  que  pour 
créer  justement  le  musée  social;  et  en  excitant  ainsi  le  sens 
de  l'esthétique  chez  chacun,  peut-être  pourrions-nous  ar- 
river à  un  très  beau  résultat.  Ce  serait,  en  somme,  le 
musée  des  U.  P. 

B. 

Union  Mouffetard,  V^  arrondissement 

L'Union  Mouffetard  est  installée,  76,  rue  Moufifetard,  dans 
un  local  qui  lui  est  spécialement  affecté.  Il  comprend  :  une 
grande  salle  pour  les  causeries  ;  une  bibliothèque  renfermant 
plus  de  2.000  volumes,  des  périodiques,  des  journaux;  plu- 
sieurs salles  de  dimensions  moindres  :  salle  de  jeux,  salle 
des  consultations  médicales,  salle  réservée  aux  réunions  de 
groupes  ou  aux  cours  spéciaux.  La  somme  annuelle  néces- 
saire au  fonctionnement  de  l'œuvre  est  d'environ  5.ooo  francs. 
On  peut  estimer  que  les  cotisations  et  les  donations  des 
membres  s'élèvent  à  2.5oo  francs  environ.  Les  conférences 
ont  lieu  tous  les  soirs.  Le  nombre  des  auditeurs  est  rare- 
ment supérieur  à  i5o,  sauf  pour  les  soirées  du  dimanche 
qui  attirent  un  public  beaucoup  plus  considérable.  Du  pre- 
mier janvier  au  20  avril  1901  on  a  compté  'j^b  inscriptions; 
le  nombre  des  adhérents  qui  ont  payé  régulièrement  leurs 
cotisations  mensuelles  e^t  de  38o  à  4oo  environ. 

L'expérience  d'une  première  année  avait  montré  le  peu 
d'efûcacité  des  causeries  isolées,  sans  lien,  faites  par  des 
conférenciers  étrangers  à  la  maison.  Le  Conseil  d'adminis- 
tration a  réussi  cette  année  à  organiser  un  enseignement 
méthodique  dirigé  par  des  professeurs  de  la  Sorbonne  et  de 
l'École  normale,  qui  ont  accepté  les  fonctions  de  délégués. 
Chaque  délégué  a  assuré  le  service  hebdomadaire  de  son 

i5 


Les  Universités  Populaires  i goo-i goi 

groupe  d'études,  en  collaboration  avec  un  membre  ouvrier. 
Autant  que  i)ossLble  les  sujets  appartenant  à  une  science 
déterminée,  à  un  même  ordre  de  recherches,  ont  été  traités 
à  un  jour  fixé  de  la  semaine.  Nos  auditeurs  savaient,  en  ve- 
nant, quel  délégué  ils  allaient  trouver,  à  quel  grenre  de  dis- 
cussion ou  d'étude  ils  allaient  participer.  Ainsi  ont  pu  se 
former  de  précieux  liens  d'intimité  et  de  confiance  entre  les 
camarades  qui  enseignaient  et  ceux  qui  venaient  régulière- 
ment les  entendre.  Les  idées  n'ont  pas  été  jetées  au  hasard 
par  des  inconnus  qu'on  savait  ne  plus  revoir,  mais  pré- 
sentées avec  suite  et  méthode,  longuement  disculées,  ac- 
cueillies ou  repoussées  avec  réflexion  et  liberté. 

Le  lundi  (délégué  :  François  Simiand.  agrégé  de  l'Univer- 
sité) est  consacré  aux  questions  économiques  et  aux  études 
professionnelles.  On  y  a  traité  des  coopératives  de  pro- 
duction et  de  consommation  en  France,  en  Angleterre,  en 
Belgique;  des  syndicats,  de  leur  méthode,  de  leur  orga- 
nisation, de  leur  but.  Plusieurs  militants  des  syndicats, 
particulièrement  de  la  Fédération  du  Livre,  ont  fait  des 
exposés  pratiques:  la  Fédération  du  Livre,  les  conseils  de 
prud'hommes,  les  marijucs  syndicales,  etc.  Les  leçons  de 
l'École  socialiste  sont  venues,  à  partir  de  mars,  compléter 
et  élargir  ce  programme. 

Le  mardi  (délégué  :  A.  Jardé,  agrégé  de  l'Université)  est 
réservé  à  l'histoire  politique  de  l'Kurope  c»ntemporaine. 

Le  mercredi  (délégué  :  Léon  Deshairs,  licencié  es  lettres) 
est  réservé  à  l'histoire  de  l'art.  Les  séances  sont  accom- 
pagnées de  projections.  Signalons  parmi  les  sujets  traités  : 
architecture  à  Paris  (7  causeries);  la  sculpture  française  au 
dix-neuvième  siècle  (5  causeries);  les  fouilles  de  Mycènes 
et  de  Troie.  Tous  les  mois  a  lieu  une  promenade  dans  un 
musée.  Une  soirée  par  mois  est  réservée  à  l'audition  d'œuvres 
musicales,  précédée  d'une  brève  causerie  :  une  a  été  con- 
sacrée à  Schumann,  une  à  Berlioz,  une  à  Pierre  Dupont. 

Le  jeudi  (délégué  :  Louis  Lapicque,  maître  de  conférences 
à  la  Sorbonne)  est  consacré  ayx  sciences  physiques  et  natu- 
relles, considérées  dans  leurs  applications.  Ces  causeries 
sont  autant  que  possible  accompagnées  d'expériences.  Si- 
gnalons les  sujets  suivants  :  Comment  doit-on  se  nourrir 

16 


I    —   PARIS    ET   BANLIEUE 

(6  causeries)  ;  le  cerveau  et  l'intelligence  (3  causeries)  ;  ce 
que  nous  devons  au  Soleil  (2  causeries);  l'homme  et  les 
animaux,  anatomie  comparée  (3  causeries). 

Le  vendredi,  une  série  de  conférences  a  été  faite  sous  la 
direction  de  Gustave  Lanson,  maître  de  conférences  à  la 
Sorbonne.  Elles  traitaient  des  Maîtres  de  la  conscience 
moderne,  c'est-à-dire  des  écrivains  qui,  depuis  le  seizième 
siècle,  ont  le  plus  contribué  à  répandre  les  idées  essen- 
tielles qui  forment  notre  conscience. 

Le  samedi  (délégué  :  Frédéric  Rauh,  maître  de  confé- 
rences à  l'Ecole  Normale)  a  été  consacré  à  des  questions 
de  morale  sociale  :  Comment  se  faire  une  croyance  sociale? 
la  justice  sociale;  le  droit  au  produit  intégral  du  travail; 
le  développement  de  la  solidarité,  etc. 

Bien  que  l'Union  se  soit  attachée  à  présenter  des  séries 
de  causeries  coordonnées,  faites  pour  laisser  des  notions 
assez  complètes  et  des  souvenirs  durables,  elle  n'a  pas 
négligé  de  tenir  son  public  au  courant  des  choses  actuelles. 
La  loi  sur  les  associations  et  les  questions  qui  s'y  rattaclient 
(morale  des  Jésuites,  les  congrégations  et  l'enseignement), 
les  jugements  du  président  Magnaud,  la  mission  Foureau, 
le  coup  d'État  finlandais,  la  question  du  blanc  de  céruse, 
ont  été  l'objet  de  causeries  et  de  discussions. 

Le  dimanche  est  consacre  à  des  soirées  littéraires  et  mu- 
sicales. Le  programme  en  est  inilniment  varié.  Nous  y 
relevons,  par  exemple  :  Philoctète,  de  Sophocle  ;  Orphée,  de 
Gluck;  l'Article  33o  et  le  Client  sérieux,  de  Courtcline. 
Ajoutons  qu'un  groupe  de  lecture  dramatique  s'est  formé 
parmi  les  membres  de  l'Union.  Son  développement  assurera 
aux  soirées  du  dimanche  des  concours  précieux  et  fidèles. 

L'Union  a  fait  plus  et  mieux  que  de  fonder  un  enseigne- 
ment. 11  n'y  a  pas  à  lUniversité  Populaire  des  élèves  et  des 
professeurs,  mais  des  camarades  qui  discutent  et  vivent 
ensemble.  On  a  favorisé  à  l'intérieur  de  l'Union  l'associa- 
tion sous  toutes  ses  formes.  Des  groupes  très  djvers  se 
sont  constitués,  groupes  de  camarades  et  d'amis  unis  par 
la  similitude  des  occupations  et  des  goûts,  attachés  les  uns 
aux  autres  par  la  pratique  journalière  de  la  vie  en  com- 
mun :  groupes  pour  les  soirées  dramatiques  et  musicales, 

n. 


Les  Uniçersités  Populaires  igoo-igoi 

pour  l'allemand,  l'anglais,  rescrime,  pour  les  études  pro- 
fessionnelles et  techniques.  D'autres  associations  déjà  for- 
mées sont  venues  nous  demander  asile  (groupe  des  Jeu- 
nesses socialistes).  Enfin,  jugeant  stérile  l'œuvre  d'éducation 
démocratique  qui  s'adresse  à  l'homme  et  néglige  l'enfant, 
nous  avons  formé  pour  les  enfants  de  nos  camarades, 
garçons  et  filles,  un  patronage  du  jeudi. 

Notre  local  tend  à  devenir  l'asile  de  toutes  les  œu>TCS  de 
propagande  démocratique.  La  F'édération  de  la  Jeunesse 
laïque  a  donné  dans  nos  salles  plusieurs  de  ses  confé- 
rences; les  sections  de  la  Ligue  des  Droits  de  l'Homme  du 
cinquième  arrondissement  y  sont  venues  s'organiser; 
l'École  socialiste,  qui  exerce  en  ce  moment  une  action  si 
puissante,  est  venue  s'installer  dans  notre  maison.  C'est 
assez  indiquer  les  tendances  de  l'Université  Populaire. 
L'assemblée  générale  du  i6  décembre  1900  a  voulu  afiirmer 
le  caractère  rigoureusement  laïque  de  l'œuvre  en  émettant 
le  vœu  suivant  :  a  Dans  aucun  cas,  le  conseil  d'administra- 
tion ne  pourra  admettre  à  prendre  la  parole  comme  confé- 
rencier un  homme  qui,  professionnellement,  est  revêtu 
d'un  caractère  confessionnel.  »  Elle  a  inscrit  dans  les 
statuts  la  règle  suivante  :  «  Les  exposés  et  les  discussions 
aj-ant  lieu  à  l'Union  seront  libres  et  pourront  porter  sur 
toutes  les  questions  politiques  et  religieuses,  à  la  condition 
d'être  placés  sur  le  terrain  rationnel  et  positif.  »  Elle  a 
entendu  déclarer  par  là  (pi'il  n'y  aurait  pas  de  questions 
réservées,  et  qu'elle  réclamait  le  droit  d'investigation  ra- 
tionnelle pour  tous  les  problèmes. 

L'Université  Populaire  du  cinquième  arrondissement 
pense  être  ainsi  restée  fidèle  au  programme  qu'elle  s'était 
tracé  et  à  la  mission  qu'elle  devait  remplir.  On  peut  consi- 
dérer qu'aujourd'hui,  au  point  de  vue  des  idées  directrices 
autant  que  de  l'organisation  matérielle,  elle  est  passée  de 
la  phase  des  essais  et  des  tâtonnements  à  celle  de  la 
constitution  définitive. 

Les  secrétaires 

Ln  et  approuvé  en  séance  du  comité  d'administration,  le 
ao  avril  icfoi. 

18 


PARIS   ET   BANLIEUE 


Voltaire,  Xle  arrondissement 

a^Til  1901 

Sur  l'initiative  de  quelques  camarades,  une  première 
réunion  eut  lieu  le  19  mars  dernier.  Les  journaux  l'avaient 
annoncée,  et  cette  convocation  groupa  environ  60  personnes. 
La  fondation  d'une  U.  P.  dans  le  centre  du  XI'  fut  décidée 
en  principe,  et  une  commission  provisoire  de  i5  membres 
nommée  pour  rédiger  les  Statuts,  chercher  le  local,  etc. 
Après  quelques  réunions  de  cette  commission,  nous  eûmes 
une  assemblée  générale  le  12  avril  courant  ;  le  nom 
«  Voltaire  »  fut  adopté,  les  Statuts  également;  une  com- 
mission définitive  fut  nommée  avec  mandat  d'organiser. 
Nous  avons  trouvé  un  local,  140,  rue  Saint-Maur,  assez  bien 
disposé  pour  nos  réunions,  car  c'était  précédemment  un 
temple  maçonnique.  Le  loyer  est  de  820  francs  par  an, 
payable  par  terme  et  d'avance,  plus  les  impositions. 

Nous  sommes  actuellement  i3o  membres  inscrits,  nos 
ressources  seront  donc  les  cotisations  de  ces  membres  dont 
nous  allons  tâcher  par  une  active  propagande  d'augmenter 
le  nombre.  Nous  aurons  aussi ,  espérons-nous,  quelques 
subventions,  et  les  sacrifices  que  les  plus  aisés  d'entre  nous 
pourront  faire. 

Débutant  au  commencement  de  la  belle  saison,  il  nous 
sera  difficile  d'organiser  sérieusement  des  conférences  dans 
notre  local,  mais  en  tout  cas  nous  y  ferons  des  lectures 
suivies  de  causeries,  et  nous  allons  tâcher  d'établir  une 
permanence  pour  qu'il  soit  ouvert  tous  les  soirs,  qu'il  y  ait 
conférence  ou  non.  En  outre,  nous  allons  essayer  des 
sorties  du  dimanche  :  conférences-concerts  à  la  campagne. 

Nous  sommes  trop  nouvellement  nés  pour  avoir  des 
projets  bien  arrêtés,  mais  nous  espérons  que  notre  bonne 
volonté  suppléera  à  notre  inexpérience,  et  qu'à  l'automne 
prochain  notre  organisation  nous  permettra  de  faire 
besogne  utile. 

Actuellement  l'élément  bourgeois  domine  plutôt  dans  nos 
i3o  membres  (commerçants,  industriels,  docteurs,  ingé- 
nieurs, employés  de  commerce,   voyageurs);  le  milieu  où 

19 


Les  Universités  Populaires  igoo-igoi 

nous  nous  fondons  va.  pensons-nous,  nous  permettre  d'y 
associer  largement  rélcmcnt  ouvrier  manuel;  c'est  le  but 
de  ru.  P.,  et  c'est  indispensable  à  sa  réussite. 

Ceci  ne  peut  encore  être  (ju'un  simple  avis  de  naissance. 
L'enfant  se  porte  bien,  à  nous  de  le  faire  vivre! 


Diderot,  XII'  arrondissement 

mai  1001 

Au  mois  de  novembre  1900,  un  appel  fait  à  tous  les 
démocrates  du  douzième  arrondissement,  réunissait,  dans 
une  salle  de  la  rue  Rondelet,  une  nombreuse  assistance, 
venue  pour  étudier  la  convenance  et  les  moyens  de  fonder 
une  Université  Populaire. 

Dès  le  début  de  la  réunion,  on  put  voir  que  l'œuvre  était 
fondée,  car  l'unanimité  des  citoyens  et  citoyennes  en 
adopta  le  principe  et,  de  plus,  manifesta  sa  volonté  de  faire 
vite  et  bien.  Séance  tenante,  des  statuts  furent  votés,  un 
Conseil  d'administration  fut  nommé  et  la  date  de  la  soirée 
d'ouverture  lixée  au  dernier  dimanche  de  novembre. 

La  première  pensée  de  la  jeune  Université  Populaire  fut 
d'être  chez  elle.  Dans  ce  but,  elle  sous-loua,  8,  rue  Rondelet, 
un  local  assez  vaste  pour  contenir  trois  cents  personnes,  et 
s'y  installa  immédiatement  dans  ses  meubles.  Des  cotisa- 
tions volontaires,  des  souscriptions,  des  dons,  émanant 
soit  de  particuliers,  soit  de  sociétés  démocrati({ues,  lui 
permirent  non  seulement  d'acquérir  le  mobilier  indispen- 
sable, mais  encore  d'installer  une  véritable  petite  scène 
avec  décors,  coulisses,  etc.,  grùce  à  lajpielle  il  est  offert 
aux  familles  des  adhérents  des  distractions  hebdomatlaires 
où  elles  peuvent  trouver  le  repos  des  fatigues  de  la 
semaine. 

C'est  dans  ces  détails  matériels  que  se  manifesta  de 
suite  l'esprit  des  nouveaux  a  universitaires  ».  Chacun,  en 
effet,  y  mit  du  sien  ;  les  frais,  grâce  à  la  collaboration 
d'ouvriers  volontaires,  furent  réduits  à  l'achat  des  matières 
premières. 

La    soirée   d'ouverture,   où    nul    n'entra    sans    payer    la 

20 


I    —   PARIS   ET   BANLIEUE 

cotisation  mensuelle,  souleva  un  tel  mouvement  d'enthou- 
siasme, que  l'on  dut  refuser  plus  de  cent  çersonnes,  et 
qu'un  grand  nombre  ayant  pris  leur  carte  ne  purent  péné- 
trer dans  la  salle  bondée. 

Sous  ces  heureux  auspices,  la  jeune  Université  se  déve- 
loppa ;  maintenant,  elle  vit  et  assurera,  par  le  recouvrement 
de  la  cotisation  de  o  franc  5o  par  mois,  ses  frais  généraux, 
lorsque,  complètement  connue,  elle  aura  pu  rassembler 
autour  d'elle  tous  ceux  qui  recherchent  ce  genre  d'orga- 
nisation. 

Des  conférences  y  sont  données  trois  fois  par  semaine 
(mardi,  jeudi  et  samedi),  par  des  savants,  des  philosophes 
et  des  hommes  de  lettres. 

Les  soirées  du  dimanche  sont  occupées  par  des  représen- 
tations ou  des  concerts.  On  y  donne,  avec  des  pièces  gaies, 
des  chefs-d'œuvre  de  la  littérature  classique  et  de  la 
musique.  C'est,  il  faut  l'avouer,  une  des  causes  de  la  réus- 
site de  l'Université.  Les  familles  trouvent,  dans  ces  soirées, 
un  élément  de  distraction  très  précieux  pour  elles,  et  un 
plaisir  qui,  tout  en  étant  peu  coûteux,  les  éloigne  de  l'hor- 
rible café-concert. 

Une  des  causes  du  succès  de  la  Société  fut  également  son 
caractère  absolument  démocratique.  Tous  les  adhérents 
participent  à  l'administration  et  à  la  gestion  de  l'Université. 
Un  Conseil  d'administration,  nommé  pour  un  an,  est,  il  est 
vrai,  chargé  de  la  besogne  matérielle,  mais  chaque  mois, 
dans  une  réunion  générale,  il  rend  compte  de  son  mandat, 
moral  et  financier.  Cette  action  commune  des  administra- 
teurs et  des  sociétaires  crée  entre  eux  des  liens  constants 
et  attache  chacun  davantage  à  l'œuvre  pour  laquelle  chacun 
travaille  effectivement. 

Lorsque  la  saison  d'hiver  reprendra,  l'Université  Popu- 
laire Diderot  espère  pouvoir  ajouter  à  son  service  de  con- 
férences et  de  fêtes,  une  bibliothèque  avec  salle  de  lecture 
sur  place  et  de  travail,  et  d'autres  services  destinés  à  faci- 
liter à  tous  l'acquisition  des  connaissances  utiles  pour 
l'émancipation  de  la  pensée. 

Peut-être  même  certaines  conférences,  devenant  pério- 
diques, constitueront-elles  un  enseignement  d'un  caractère 

ai 


Les  Universités  Populaires  i goo-igoi 

véritablement  universitaire,  peut-être  même  des  cours 
seront-ils  fondés,  cours  d'enseignement  élémentaire  ou  pro- 
fessionnel. 

C'est  le  secret  de  l'avenir. 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'Université  Populaire  «  Diderot  ». 
quoique  jeune  encore,  a  prouvé  ce  qu'il  est  possible  de  faire 
avec  de  la  volonté,  lorsqu'on  marche  dans  la  voie  du  pro- 
grès par  la  science  et  la  raison. 


Le  Contrat  Social,  Université  Populaire  des  quartiers 
de  Chaillol  et  de  la  Porte  Daiiphine  (XVI*") 

avril  1901 
La  première  préoccupation  du  Comité  d'administration  à 
la  fondation  du  Contrat  Social,  U.  P.  du  seizième,  fut  non 
seulement  de  répandre  l'éducation  et  l'instruction  supérieure 
populaire  chez  les  travailleurs  des  deux  sexes,  mais  surtout 
de  réunir  toutes  les  classes  d'individus,  qu'ils  appartiennent 
aux  intellectuels  ou  aux  manuels,  alin  d'étudier  ensemble 
tous  les  moyens  pratiques,  et  de  conquérir  leur  émanci- 
pation par  la  justice  et  la  vérité,  les  uns  en  enseignant  ce 
qu'ils  tiennent  de  la  science  par  leurs  études  antérieures, 
les  autres  en  faisant  ressortir  lîi  valeur  de  leurs  travaux 
souvent  méconnus,  de  leurs  souffrances  et  de  leurs  misères; 
de  faire  de  celte  façon  œuvre  utile,  en  concentrant  toutes 
les  forces,  et  de  participer  à  la  création  d'une  société  future, 
fondée  sur  le  travail. 

Et  comme  il  considérait  que  l'alcoolisme  est  un  des 
ennemis  principaux  du  but  à  atteindre,  il  lui  fallait  un  lieu 
de  rendez-vous  autre  que  chez  le  marchand  de  vin  ;  il  se 
mit  à  l'œuvre,  et  il  réussit,  après  bien  des  déceptions,  à 
louer  à  bail  un  hangar  <|u'il  agença  de  façon  à  pouvoir 
faire  des  conf<'renc('s-eauseries  ;  il  installa  une  petite  scène 
(pii  lui  permettait  de  donner  des  soirées  ou  matinées  litté- 
raires et  artistiques. 

Mais  au  prix  de  quels  efforts  est-il  parvenu  à  ce  résultat  ! 
Chacun  apporta  sa  part  de  labeur,  soit  au  point  dr  vue 
pécuniaire,  soit  au  point  de  vue  manuel. 


I 


I   —   PARIS   ET    BANLIEUE 

Et  l'on  peut  voir  aujourd'hui  au  12  de  la  rue  Herran, 
dans  cet  arrondissement  que  l'on  dit  pourri  par  le  cléri- 
calisme et  le  capital,  un  local  affecté  à  une  université  popu- 
laire, association  autorisée,  et  gérée  par  un  Comité  d'admi- 
nistration et  deux  sous-commissions,  qui  ont  à  charge, 
l'une  d'organiser  les  conférences  des  mercredis  et  vendredis 
de  chaque  semaine,  l'autre  les  soirées  et  matinées  littéraires 
et  artistiques. 

En  outre  une  Bibliothèque  composée  de  trois  cents  vo- 
lumes est  à  la  disposition  des  sociétaires,  les  jours  de  con- 
férences. 

Quant  aux  ressources  du  Contrat  social,  elles  ont  été 
jusqu'à  ce  jour  composées  de  dons,  quêtes  et  cotisations 
mensuelles;  le  Comité  ne  pourra  bien  les  établir  qu'à  la 
lin  de  cette  année,  attendu  que  notre  association  n'a 
que  six  mois  d'existence,  et  est  encore  à  la  période  de 
formation. 

C'est  pourquoi  avant  de  songer  aux  projets  pour  l'hiver 
prochain,  le  Comité  se  préoccupe  de  cet  été.  11  ne  croit 
pas  pouvoir  établir  l'année  des  U.  P.  comme  l'année  sco- 
laire, c'est-à-dire  d'octobre  à  juillet.  Il  croit  très  utile  à 
l'œuvre  de  profiter  de  la  belle  saison. 

Il  est  certain  que  les  travailleurs,  par  exemple  du 
bâtiment,  s'ils  ne  chôment  pas,  font  de  toutes  petites  jour- 
nées en  hiver,  et  leur  travail  fait  en  plein  air,  à  la  pluie,  à 
la  neige  et  au  froid,  ne  leur  donne  pas  à  cœur  de  quitter 
le  soir  leurs  logis,  où  régnent  souvent  la  misère  et  la  faim, 
si  ce  n'est  les  maladies. 

Les  travailleurs  de  l'atelier  font  des  veillées,  quittent 
leur  travail  fort  tard,  et  ne  peuvent  par  conséquent  assister 
à  nos  réunions,  ou  alors  nous  leur  demanderions  beaucoup 
trop,  et  leur  dévouement  à  la  cause  ne  peut  aller  jusqu'à 
faire  abnégation  de  leurs  fatigues  ou  de  leurs  peines. 

Le  Comité  espère  que  malgré  l'habitude  des  intellectuels 
de  finir  leurs  travaux  au  mois  de  juillet  pour  rentrer  en 
vacances,  et  aller  se  reposer  de  leurs  études,  soit  à  la 
campagne,  soit  aux  bains  de  mer,  que  certains  d'entre  eux 
rompront  avec  l'usage  et  viendront  en  été  discuter  avec 
le  travailleur  beaucoup  plus  heureux,  car  les  journées  sont 

23 


Les  Universités  Populaires  i goo-i (joi 

longues,  le  soleil  est  chaud,  et  le  chômage  beaucoup  moins 
fréquent. 

El  c'est  là  que  nous  serons  heureux  de  constater  que  les 
intellectuels  ont  aussi  bien  la  volonté  pratique  que  l'énergie 
de  la  parole. 

F.  I. 


L'Éducation  sociale   de   Montmartre 
X\  IIl'^  arrondissement 

avril  1901 

La  marche  de  notre  U.  P,  qui  a  été  créée  en  mars  i^oti, 
s'est  poursuivie  très  régulièrement. 

Le  nombre  de  nos  adlu'rents  s'est  notablement  élevé,  car 
aux  cartes  personnelles  sont  venues  se  substituer  peu  à 
peu  des  cartes  de  famille.  C'est  ainsi  que  l'U.  P.  comporte 
aujourd'hui  cent  quarante  cartes  personnelles  et  cent  vingt 
cartes  de  famille.  Si  Ton  compte  que  la  carte  de  famille 
correspond  à  au  moins  trois  personnes,  on  peut  dire  (juc 
cinq  cents  personnes  participent  tour  à  tour  aux  confé- 
rences de  ru.  P. 

Des  conférences  suivies  ont  été  organisées;  elles  ont 
parfaitement  réussi,  et  nous  persistons  à  penser  que  c'est 
là  la  méthode  qu'il  y  a  lieu  d'appliquer  généralement  dans 
l'organisation  des  conférences. 

Les  conférences  ont  lieu  les  mardis,  jeudis  et  samedis. 
Tous  les  quinze  jours,  le  samedi,  la  conférence  est  rem- 
placée par  une  soirée  musicale  et  littéraire. 

Les  lundis  et  vendredis  ont  lieu  des  cours  de  photogra- 
phie et  de  sténographie  aux(iuels  viendra  .s'ajouter  bientôt 
un  cours  de  musicjue. 

Quehiurs  secti«)ns  de  syndicats  ouvriers  ont  établi  des 
réunions  hebdomadaires  dans  nos  h>caux. 

La  bibliothèque  est  ouverte  tous  les  soirs,  sauf  le 
dimanche. 

Nous  avons  organisé  le  mardi  de  clia(|ue  semaine,  l'après- 
midi,  des  réunions  consacrées  à  des  questions  intéressant 
particulièrement    les    femmes.    Les  conférences,    faites  en 

a4 


I   —   PARIS    ET    BANLIEUE 

général  par  des  femmes,  sont  suivies  de  lectures  et  de 
musique.  La  réunion  se  termine  à  l'heure  où  les  enfants 
sortent  de  l'école. 

Les  réunions  de  jour  ont  l'avantage  de  permettre  l'accès 
de  ru.  P.  à  des  femmes,  que  leurs  occupations  de  famille 
retiennent  le  soir  à  la  maison. 

Elles  resserrent  les  liens  d'intimité  qui  unissent  tous  les 
adhérents. 

Nous  n'avons  rien  à  ajouter  aux  indications  données 
dans  la  notice  de  l'année  dernière  en  ce  qui  concerne 
l'organisation  et  les  ressources  de  l'U.  P. 

Madame  W. 


La  Maison  commune,  XIX*^  arrondissement 

mai  1901 

Notre  U.  P.  doit  sa  naissance  à  la  collaboration  de  quel- 
ques ouvriers  socialistes  et  de  quelques  bourgeois  du 
«  modèle  »  qu'on  a  coutume  d'appeler  désormais  des  intel- 
lectuels. 

Pendant  les  hésitations  et  les  lenteurs  inséparables  de 
la  création  d'une  œuvre  que  nous  voulons  forte  et  dura- 
ble, nous  eûmes  la  bonne  fortune  de  rencontrer  le  concours 
d'une   œuvre    d'enseignement  du  quartier. 

Armés  ainsi  contre  les  difficultés  matérielles  et  contre  les 
découragements  passagers,  nous  pûmes  réunir  à  notre 
séance  constitutive,  qui  eut  lieu  en  octobre  1900,  une  qua- 
rantaine de  militants  dont  le  dévouement  ne  s'est  pas 
démenti.  De  ce  jour  date  l'organisation  de  l'U.  P.  dirigée 
par  un  comité  de  quinze  membres,  moitié  ouvriers,  moitié 
bourgeois.  On  vota  les  statuts,  d'après  le  modèle  proposé 
par  la  Société  des  U.  P.  Enfin  grâce  aux  dons  que  nous 
avions  recueillis,  on  put  arrêter  un  local  qui  serait  bien  à 
nous,  une  grande  boutique  de  la  rue  Matins,  tout  proche 
de  la  rue  de  Flandre. 

Les  travaux  nécessaires  furent  faits  pour  l'approprier  à 
sa  destination,  et  notre  salle  prit  un  aspect  clair  et  gai 
tout  à  fait  engageant. 

25 


Les   Universités  Populaires  igoo-igoi 

Désirant  faire  de  notre  inauj,'uration  une  solennité 
publique  et...  grandiose,  nous  décidâmes  qu'elk'  aurait  lieu 
non  dans  notre  local  que  nous  juirions  trop  étroit,  mais 
dans  un  préau  d'école,  et  le  9  décembre,  sous  la  présidence 
de  M.  Louis  Ilavet,  nous  eîimes  la  grande  joie  devoir  plus 
de  mille  personnes  venir  applaudir  notre  concert,  qui  fut 
splendide,  et  l'exposé  de  notre  programme  fait  d'une  façon 
magistrale  par  M.  Havet. 

Nos  conférences  commencèrent  le  lendemain  rue  Mathis, 
et  dès  le  mois  de  janvier  elles  devinrent  quotidiennes.  Cer- 
taines furent  très  brillantes.  Nos  conférenciers  abordent 
tous  les  sujets:  philosophie,  histoire,  littérature,  écono- 
mie politique  ou  science  ;  autant  que  possible  nous  les 
orfi^anisons  en  séries.  Nous  avons  aussi  des  cours  réguliers 
de  dessin  et  de  couture  pour  les  jeunes  tilles  et  les  femmes, 
de  récitation  pour  les  hommes. 

Les  samedis  sont  scrupuleusement  réservés  à  des  soirées 
littéraires  et  musicales,  organisées  pour  la  plupart  avec 
nos  propres  ressources.  Nous  y  sommes  simultanément 
acteurs,  musiciens,  metteurs  en  scène,  régisseurs...  etc.  La 
faveur  du  public  a  jusqu'ici  récompensé  nos  efforts  d'une 
façon  pres(|ue  inespérée. 

Le  nombre  de  nos  adhérents  est  resté  à  peu  près  de  aôo, 
dont  100  familles.  Celui  des  auditeurs  varie  considérable- 
ment suivant  la  nature  des  conférences.  Les  fêtes  du 
samedi  seules  remplissent  régulièrement  notre  salle  qui 
contient  environ  aoo  personnes. 

Le  dimanclie  après-midi  les  enfants  des  membres  peu- 
vent venir  s'amuser  au  patronage.  L'été,  on  les  conduira 
faire  des  promenades.  Nous  avons  organisé  aussi  pour  les 
grandes  personnes  des  promenades  instructives  ou  sim- 
plement amusantes. 

A  la  suite  d'un  incident  rassemblée  générale  s'est  pro- 
noncée d'une  façon  formelle  contre  toute  politique  de  parti. 

La  libre  discussion  des  opinions  a  créé  entre  nous  une 
estime  mutuelle,  et  le  titre  de  «  camarade  ».  échangé  par 
tous,  traduit  bien  la  cordialité  des  relations  qui  règne  dans 
notre  U.  T. 

Madame  T. 

aO 


I   —   PARIS   ET    BANLIEUE 

Fondation  Universitaire  de  Belleville 
XIX®  arrondissement 

La  F.  U.  B.  n'est  pas  à  proprement  parler  une  U.  P.  : 
Créée  par  un  groupe  d'étudiants,  organisée  d'ailleurs  bien- 
tôt par  la  collaboration  progressive  des  adhérents  ouvriers 
—  elle  s'est  proposé  un  double  but  :  i"  créer  des  relations 
de  camaraderie  entre  ceux  qu'on  est  convenu  d'appeler  tra- 
vailleurs manuels,  travailleurs  intellectuels  ;  2'  créer  un 
enseignement  populaire  universitaire,  c'est-à-dire  fondé  sur 
les  principes  mêmes  de  l'Université  :  études  méthodiques  et 
recherches  personnelles  ;  —  collaboration  du  maître  et  de 
l'élève.  Toute  l'organisation  de  la  F.  U,  B.  a  été  dès  l'abord 
conçue  en  vue  de  ce  but  ;  il  convient  cependant  de  mettre 
en  relief  deux  organes  qui,  chacun  de  son  côté,  y  répondent 
plus  particulièrement,  et  par  suite  constituent  l'originalité 
de  la  F.  U.  B.  :  les  résidents  et  les  groupes  d'études. 

On  a  parfois, en  parlant  de  la  F.  U.  B.,  méconnu  l'utilité 
des  «  résidents  »  et  l'on  s'est  étonné  de  l'importance  que 
nous  attachions  à  cette  création.  L'article  8  de  nos  statuts 
dit  en  effet  :  «  Le  rouage  le  plus  important  de  l'association, 
le  groupe  des  résidents,  est  formé  soit  par  des  étudiants  qui 
veulent  se  mettre  au  courant  des  questions  ouvrières,  soit 
par  des  étudiants  ou  ouvriers  étrangers  qui  désirent  trou- 
ver à  Paris  une  amicale  hospitalité,  soit  par  des  ouvriers 
membres  actifs  de  l'association  depuis  plus  d'un  an,  admis 
par  le  Comité  exécutif,  et  voulant  entreprendre  un  travail 
déterminé.  »  Ce  qui  constitue  la  fonction  de  «  résident  », 
ce  n'est  pas  le  fait  d'avoir  sa  chambre,  «  de  coucher  »  à 
la  Fondation:  cela,  c'est  une  facilité  donnée  à  l'étudiant 
qui  habite,  comme  il  arrive  le  plus  souvent,  le  centre  de 
Paris  ;  qu'il  en  profite  ou  non,  peu  importe  ;  il  suflit  qu'il 
soit,  —  pendant  le  laps  de  temps  qu'il  s'est  fixé,  —  présent 
tous  les  soirs.  Le  résident  est  dabord  au  point  de  vue 
matériel,  administratif,  une  sorte  de  gérant  chargé  de  veil- 
ler au  fonctionnement  de  l'association  et  à  la  bonne  tenue 
de  toute  la  maison  ;  de  contrôler  les  recettes  de  la  buvette, 


Les  Universités  Populaires  igoo-igoi 

la  rentrée  des  cotisations,  etc.  Il  doit  d'autre  part  présenter 
les  conférenciers,  pourvoir  à  leur  remplacement  quand  ils 
sont  empêchés  —  ou  au  besoin  les  suppléer.  Mais  son  prin- 
cipal rôle  est  celui-là  même  qui  répond  au  premier  but  de 
la  F.  U.  B.,  j'entends  la  formation  de  relations  d'amitié 
entre  tous  ses  membres,  et,  comme  il  est  naturel,  plus  spé- 
cialement entre  les  deux  éléments  qui  la  composent,  les 
ouvriers  et  les  étudiants.  C'est  lui  en  elTet  qui  «  reçoit  »  les 
nouveaux  arrivants,  leur  fait  visiter  le  local,  les  présente 
aux  camarades  présents,  les  renseigne  sur  la  vie  et  l'orga- 
nisation de  l'association. 

a  Le  résident  enlin  est  cette  ligure  connue  et  bien  vite 
amie,  que  nos  camarades  ouvriers  retrouvent  chaque  soir, 
que  nos  camarades  étudiants  connaissent  pour  la  plupart. 
Le  résident  va  voir  ceux  de  nos  adhérents  qui  sont  malades; 
il  rencontre  les  autres  ici  ou  là,  à  l'heure  des  repas,  dans 
ses  courses  ;  tel  ou  tel  d'entre  eux  l'invite  à  venir  causer 
chez  lui.  Il  est  l'âme  de  notre  association.  »  Depuis  la 
création  de  la  F.  U.  B.,  les  résidents  se  sont  succédé 
sans  interruption.  Tous  ont  emporté  de  leur  séjour  des 
impressions  durables;  aucun  n'a  quitté  sa  chambre  sans 
une  profonde  émotion.  Mais  parmi  eux  l'un  des  plus  atta- 
chés à  la  Fondation  est  certainement  un  camarade  t)uvrier 
qui,  sur  la  lecture  d'un  journal  parlant  de  la  F.  U.  B.,  était 
venu  de  Londres,  où  il  travaillait,  chercher  parmi  nous  une 
solide  éducation  intellectuelle  qui  en  lui  donnant  la  possi- 
bilité d'entrer  dans  le  métier  des  lettres  auquel  il  se  sentait 
destiné,  lui  permît  de  remplir  le  rùle  social  qu'il  ambition- 
nait. —  Il  devait  trouver  à  la  Fondation,  outre  des  ami- 
tiés profondes  et  sûres,  le  moyen,  par  la  discussion  sérieuse 
et  le  contact  incessant  avec  des  lu)mmes  d'éducations  et  de 
vies  très  diverses,  d'enrichir  le  fond  de  ses  connaissances, 
d'agrandir  le  champ  de  ses  observations.  Il  est  certes  à 
souhaiter  que  le  fait  se  renouvelle;  mais  dùt-il  rester 
isolé,  la  F.  U.  B.  aurait  trouvé  là  une  de  ses  meilleures 
raisons  d'être. 

Groupes  d'ctndcs.  —  Nous  entendons  par  là  la  réunion  un 
jour  lixe  par  semaine  de  tous  les  camarades  qu'intéresse  un 
ordre  particulier  de    (|iirstions.  Les  sujets    sont  passés    en 


I   —   PARIS    ET   BANLIEUE 

revne  méthodiquement  suivant  un  pro^'amme  fixé  à 
l'avance  et  discuté  par  chaque  groupe  dans  sa  première 
séance.  Quelques  jours  avant  chaque  réunion  un  résumé 
autographié  de  la  conférence  est  remis  aux  camarades, 
ce  qui  permet  aux  auditeurs  peu  familiers  avec  l'ordre  des 
questions  qu'on  traite  tel  soir  de  suivre  plus  aisément 
la  conférence,  et,  à  ceux  qui  ont  déjà  une  certaine  prépa- 
ration, d'étudier  la  question  au  préalable,  de  faire  quelques 
lectures  spéciales  et  d'apporter  à  la  discussion  qui  suivra 
l'exposé  des  arguments  mûris.  Les  groupes  d'études  de  la 
F.  U.  B.  correspondent  en  somme  assez  exactement  à  l'or- 
ganisation des  études  supérieures,  à  la  Faculté  des  lettres 
par  exemple,  et  surtout  à  l'École  pratique  des  Hautes  Études. 

Il  convient  de  noter  ici  que  tous  les  groupes  n'ont  pas  eu 
le  même  succès.  On  peut  en  effet  à  ce  point  de  vue  les 
classer  ainsi  :  groupe  d'études  philosophiques,  —  écono- 
miques, —  artistiques,  —  historiques,  —  scientifiques,  — 
littéraires. 

A  côté  des  groupes  d'études,  il  importe  maintenant  de 
signaler  une  initiative  cpii  s'est  produite  cette  année  :  un 
groupe  de  camarades  —  six  ou  sept  —  conviennent  de  se 
réunir  une  fois  par  semaine  poui*  étudier  à  fond,  soit  un 
sujet  qui  les  touche  particulièrement  mais  qui  est  trop  spé- 
cial pour  intéresser  tous  les  membres  de  l'association  et 
rentrer  dans  le  programme  d'un  groupe  d'études,  soit, 
comme  il  est  arrivé  pour  le  groupe  dont  je  parle,  une 
œuvre  dont  il  était  brièvement  question  et  qui  a  été  sim- 
plement signalée  dans  une  conférence. 

Un  groupe  de  ce  genre  n'a  pas  nécessairement  une  durée 
permanente  :  il  se  dissout  de  lui-même  quand  il  a  achevé 
l'étude  en  vue  de  laquelle  il  s'est  constitué.  Et  c'est  là  très 
exactement  ce  qui  se  passe  dans  ces  «  University's  selt- 
lements  »  qui  ont  servi  de  modèle  à  la  F.  U.  B.,  et  notam- 
ment à  Toynbee-IIall,  où  nous  trouvons  une  «  Toynbee 
Elizabethan  Society  »  (groupe  pour  l'étude  de  la  littérature 
du  règne  d'Elisabeth),  une  «  Toynbee  Shakespeare  Society  » 
(groupe  pour  l'étude  de  Shakespeare),  etc. 

Conférences.  —  Un  jour  par  semaine  est  réservé  aux 
conférences    proprement    dites ,    conférences    d'actualité, 

29 

m. 


Les  Uniçersités  Populaires  igoo-igoi 

récits  de  voyages,  conférences  de  propagande,  données  par 
diverses  sociétés  (Ligue  contre  la  tuberculose  —  Société  pour 
l'arbitrage  entre  nations  ;  —  contre  le  blanc  de  céruse,  etc.) 

Bibliothèque.  —  Environ  2.G00  volumes,  —  prêts  du 
premier  avril  au  3i  décembre  1900  :  y  3:2  volumes  dont  : 
400  romans,  54  livres  de  philosophie,  5i  de  sociologie,  29  de 
sciences;  —  la  moyenne  des  prêts  par  mois  est  de  ijS  vo- 
lumes. 

Jeudis  scolaires.  —  Fondés  l'an  passé  par  un  de  nos 
camarades,  réorganisés  cette  année  sous  la  direction  d'un 
comité  de  dames  membres  actifs  de  l'association,  ils  réunis- 
sent les  enfants  des  adhérents  moyennant  une  cotisation  de 
20  centimes  par  mois  pour  chacjue  enfant;  —  des  leçons  de 
lecture,  de  cliant,  occupent  l'après-midi;  on  apprend  à  faire 
des  fleurs  en  papier,  on  regarde  des  projections  et...  on 
goûte.  Les  jeunes  membres  actifs  sont  au  nombre  de  09. 

Groupe  d'aide  mutuelle.  —  (]e  groupe  a  pour  but  de  pro- 
curer à  ses  membres  un  secours  en  cas  de  maladie  :  con- 
stitué par  des  camarades  au  sein  de  l'association,  il  s'atimi- 
nistre  lui-même  et  possède  naturellement  un  budget 
indépendant.  Crée  le  premier  janvier  1901,  il  compte  actuel- 
lement 3"  membres.  Au  début,  pour  constituer  un  fonds  de 
réserve  les  adhérents  ont  versé  i  franc  par  mois,  puis  la 
cotisation  a  été  abaissée  à  o  franc  5o.  Voici  son  bilan  : 

Rocotlos  :  cotisations Francs      93  50 

Produit  d'une  tombola (îO    j» 

Total.   .   .   .     Francs    l.%3  50 


3  vcr.semenls  ont  étr  faits  :  l'un  de  lo  francs  5o,  l'autre 
de  02  francs  ôo,  le  troisième  de  3i  francs  .h)  —  ce  ([ui  fait 
un  total  Ae  ()^  francs  .'îo. 

Local.  —  La  F.  L^  H.  e.st  «  chez  elle  »  :  une  maison  avec 
jardin.  Au  rez-de-cliaussée  :  salle  de  conférences (i.-)o  places) 
buvette,  une  chambre  de  résident.  Au  premier  :  bibliothèque, 
salle  de  lecture  (revues,  périodicpies  divers),  salle  de  réu- 
nion. Au  second,  trois  chambres,  l'une  contenant  un  billard, 
les  deux  autres  servant  de  chambres  de  résidents.  Eniin 
une  salle  de  lliéàtre  occupe  une  aile  séparée. 


'ÎO 


J 


I    —   PARIS    ET    BANLIEUE 

Ressources  financières.  —  Elles  comprennent  :  I.  Les 
cotisations  des  membres  actifs  (0,00  par  mois  ou  6  francs  par 
an)  encore  insuffisantes  malheureusement  pour  permettre  à 
la  F.  U.  B.  de  vivre  par  elle-même.  —  II.  Les  cotisations  de 
membres  honoraires,  les  unes  fixes  (minimum  10  francs), 
les  autres  sous  forme  de  dons.  —  III.  La  buvette,  dont  les 
recettes  jusqu'ici  indépendantes  et  servant  à  organiser  des 
«  thés  »,  un  peu  luxueux,  rentrent  désormais  dans  la  caisse 
générale,  et  fournissent  un  boni  de  5o  francs  en  moyenne 
par  mois. 

Projets.  —  Divers  projets  sont  à  l'étude  ou  en  voie  de 
réalisation  :  I.  Au  point  de  vue  intellectuel  et  social  : 
1°  création  de  cours  professionnels,  pour  les  ou^Tiers  méca- 
niciens entre  autres.  2°  Organisation  dans  les  salles  de  la 
F.  U.  B.  d'expositions  artistiques  grâce  au  concours  déjà 
assuré  de  grands  artistes  contemporains.  3°  Pour  la  saison 
d'été,  excursions  aux  environs  de  Paris.  —  II.  Au  point  de 
vue  de  la  propagande  et  du  développement  des  ressources 
financières  :  1°  Création  d'un  journal  périodique,  soit  spécial 
à  la  F.  U.  B.,  soit  partagé  avec  d'autres  U.  P.  et  vendu  aux 
membres  de  la  F.  U  B.  2"  Développement  de  la  buvette 
dans  le  sens  d'une  coopérative  de  consommation. 

Résultats  acquis.  —  La  F.  U.  B.  dont  l'élaboration 
remonte  à  la  fin  de  1898  a  ouvert  ses  portes  le  5  no- 
vembre 1899.  Le  28  mai  1900,  trop  à  l'étroit  dans  le  petit 
pavillon  du  i5i  de  la  rue  de  Belleville,  elle  s'installe  au  19, 
dans  le  local  actuel.  Aujourd'hui,  à  la  fin  d'avril  1901,  elle 
compte  773  membres  (dont  47»  ouvriers,  181  étudiants  et 
122  membres  honoraires)  et  09  enfants.  Deux  réunions 
importantes  l'ont  fait  connaître  à  Belleville  et  au  quartier 
latin  :  l'une,  organisée  avec  le  concours  d'artistes  de  la 
Comédie-Française,  de  l'Opéra,  de  l'Opéra-Comique,  de 
l'Odéon,  etc.,  et  précédée  d'une  causerie  de  M.  Chantavoine, 
a  réuni  plus  de  3oo  Bellevillois.  L'autre,  dans  ramphithéàtre 
Descartes  de  la  Sorbonne,  a  groupé  5oo  étudiants  qui,  après 
l'appel  de  notre  camarade  Ch.  Charpentier  exprimant  avec 
une  simplicité  noble  et  forte  le  sens  de  l'action  que  nous 
prétendions  exercer  à  Belleville,  la  grandeur  des  leçons 
que     nous    y    recueillions,  ont     applaudi    l'allocution    de 

3i 


Les  Universités  Populaires  igoo-igoi 

M.  Ernest  Lavisse  disant,  en  des  paroles  que  la  plupart  des 
journaux  ont  reproduites,  la  «  nécessité  d'un  progrès  vers 
la  justice  »,  et  montrant  la  collaboration  à  la  F.  U.  B.  comme 
un  moyen  d'y  tendre  efticacemcnt. 

C'était  là  un  précieux  encouragement  :  il  en  est  un 
meilleur  encore  pour  les  membres  de  la  F.  U.  B.,  c'est  de 
se  savoir  amis,  de  l'être  devenus  peu  à  peu,  par  le  contact 
incessant  et  la  discussion  loyale,  de  le  devenir  chaque  jour 
plus  intimement.  C'est  là  la  raison  de  notre  eonliancc  en 
l'avenir  :  la  fondation  universitaire  vivra,  parce  qu'elle  est 
une  maison  de  travail  et  d'amitié,  et  n'est  que  cela. 

A.  1. 
La  Semaine,  XX^  arrondissement 

avril  1001 

La  Semaille  fut  inaugurée  en  juillet  1900  au  préau  de 
l'École  de  la  rue  des  Pyrénées  (prés  celle  de  Ménilmontant) 
sous  la  présidence  de  M.  Duclaux  et  avec  le  concours  du 
poète  Maurice  Bouchor.  Elle  est,  je  crois,  la  dernière  née 
de  toutes  les  U.  V.  de  Paris.  Son  noj'au  fondamrntal  était 
composé  (le  mécaniciens.  Depuis,  le  nombre  des  adhérents 
étant  de  q3S,  tons  les  corps  de  métiers  sont  à  pen  près  repré- 
sentés. De  suite  la  Semaille  s'installa,  au  i3  de  la  rue  du 
Cambodge,  dans  un  local  composé  de  deux  pièces;  celle 
d'entrée  réservée  au  bureau  ainsi  qu'à  la  bibliothèque 
(contenant  environ  800  volumes  et  brochures),  et  l'autre, 
plus  grande,  servant  de  salle  de  conférences  et  de  lieu  de 
réunion. 

Notre  université  fonctionne  sous  la  direction  d'un  secré- 
taire assisté  d'un  sous-secrétaire  ainsi  (pie  d'un  trésorier. 
Plus  un  conseil,  composé  de  trente  membres,  se  subdivisant 
en  commissions,  s'occupant  de  l'administration.  Malgré  ça, 
chaque  membre  a  l'obligation  morale  de  s'occuper  des  inté- 
rêts communs,  et  par  ses  actes  de  contribuer  au  bon  fonc- 
tionnement de  notre  association. 

Jusqu'à  présent,  sauf  au  début  un  don  (^oo  francs  je 
crois),  la  Semaille  a  pu  subvenir  à  ses  besoins  par  ses  seules 

32 


I   —  PARIS   ET   BANLIEUE 

ressources  provenant  des  cotisations  de  ses  membres  à  rai- 
son de  0  franc  5o  par  personne  et  o  franc  ^5  par  famille. 

Nous  n'avons  pu  jusqu'à  ce  jour  donner  à  nos  camarades 
que  trois  conférences  par  semaine  :  les  mardis,  jeudis, 
samedis.  Ces  conférences  sont  tour  à  tour  historiques, 
philosophiques,  sociologiques,  scientifiques.  En  plus,  une 
soirée  de  dimanche  par  mois  est  consacrée  aux  concerts 
musicaux  de  M.  de  Solenière.  Des  matinées  et  des  soirées 
enfantines  ou  amicales  réunissent  souvent  tous  les  cama- 
rades. 

Jusqu'ici,  les  difficultés  de  l'heure  présente  et  le  peu  de 
temps  que  nous  pouvons  consacrer  à  la  Semaille  ne  nous 
ont  pas  permis  d'établir  des  projets  pour  l'hiver  prochain. 
Mais  que  les  camarades  se  rassurent,  nous  tâcherons  tou- 
jours de  faire  mieux.  Déjà  nous  organisons  une  petite 
troupe  théâtrale  qui  pourra  bientôt  divertir  en  instrui- 
sant.' 

Tout  notre  dévouement  est  acquis  à  cette  œuvre  qui 
nous  est  chère,  et  de  ne  pas  nous  sentir  seuls  dans  notre 
marche  vers  l'émancipation  nous  donnera  le  courage  pour 
la  mener  à  bien. 


L'Émancipation  de  Vincennes,  Yincennes 

mai  1901 
«L'Émancipation  de  Vincennes»  a  ouvert  ses  portes  dans 
une  saison  assez  peu  propice  aux  conférences,  en  plein 
été,  au  mois  de  juillet  1900.  Cette  raison,  jointe  à  ce  que 
nous  nous  trouvons  dans  un  local  maçonnique,  n'a  pas  peu 
contribué  à  nous  faire  végéter  pendant  quelques  mois. 
Bien  qu'au  début  le  nombre  des  cotisants  s'élevât  à  cin- 
quante environ,  chaque  samedi  une  dizaine  d'auditeurs  se 
pressaient  dans  la  salle  qui  précède  le  grand  local  de  la 
Loge  où  nous  avons  depuis  donné  des  matinées. 

La  fête  d'inauguration,  qui  eut  lieu  au  mois  de  novembre, 
a  été  un  grand  succès  pour  les  idées  avancées,  succès  auquel 
il  était  assez  difficile  de  s'attendre  au  milieu  d'une  popu- 
lation   cléricale  et  militariste  comme  celle  de  Vincennes. 

33 


Les   Unii>ersités  Populaires  i goo-i goi 

Depuis  nous  avons  toujours  été  en  augmentant,  sauf  pen- 
dant la  période  de  mauvais  temps. 

Nous  avons  dit  que  l'Émancipation  de  Vincennes  se 
réunit  dans  le  même  local  que  la  Loge  maçonnique;  elle 
en  est  cependant  indépendante,  ainsi  que  de  tout  autre 
groupe  politique  de  la  région.  Elle  a  été  autorisée  par  le 
préfet  de  police,  un  mois  après  son  ouverture. 

Pendant  la  saison  d'hiver,  les  conférences  ont  eu  lieu  le 
mercredi  et  le  samedi  soir;  depuis  la  fêle  d'inauguration 
une  matinée  a  été  donnée  régulièrement  le  deuxième 
dimanche  de  chaque  mois.  N(ms  avons  eu  aussi  une  visite 
à  l'Institut  Pasteur,  une  conférence  au  Musée  du  Louvre, 
enfin  une  visite  à  l'usine  à  gaz  de  Sainl-Mandé. 

L'été,  les  conférences  auront  lieu  le  samedi  soir  seule- 
ment. 

Malgré  le  nombre  croissant  des  adhérents,  les  cotisations 
ne  sullisent  pas  à  assurer  l'existence  de  l'Émancipation  de 
Vincennes.  Une  moyenne  basée  sur  l'expérience  des  mois 
écoulés  nous  permet  de  compter  sur  cent  cotisations  men- 
suelles, c'est-à-dire  sur  une  recette  annuelle  de  600  francs. 
Comme  les  dépenses  dépassent  1.000  francs,  c'est  donc  qua- 
rante francs  qu'il  nous  faut  retrouver  chaque  mois,  soit  par 
subventions,  soit  par  dons,  ou  encore  en  tâchant  de  réduire 
les  dépenses,  soit  en  demandant  un  local  à  la  munici- 
palité, ce  qui  supprimerait  les  frais  de  loyer,  de  gaz  et 
de  chauffage,  soit  en  faisant  les  conférences  moins  fré- 
quentes. 

Mais  ce  n'est  pas  tout  de  vivre,  il  faut  progresser.  Nous 
avons  pour  l'hiver  prochain  un  projet  de  décentralisation 
que  pourraient  adopter  aussi  nos  camarades  d'autres  U.  P. 
de  banlieue,  —  s'ils  se  trouvent,  comme  nous,  au  milieu 
d'une  population  indifférente  qu'il  faudrait  prescjue  aller 
chercher  à  domicile.  Nous  avons  l'inlention.  au  lieu  de 
donner  toutes  nos  conférences  à  Vincennes,  d'en  organiser 
aussi  dans  le  canton,  à  Saint-Mandé,  à  Fi>ntenay-sous-Bois. 
Parmi  1rs  camaratles  qui  assisteraient  à  ces  réunions,  il  y 
en  aurait  certainement  qui  s'intéresseraient  à  notre  œuvre 
et  qui  viendraient  grossir  le  nombre  de  nos  adhérents.  C'est, 
croyons-nous,  une  question  à  étudier. 

34 


I 


I    —   PARIS   ET    BANLIEUE 


Germinal,  Nanterre 

mai  1901 

Ce  que  nous  disions  de  «  Germinal  »  au  mois  de  juin 
dernier,  dans  la  notice  parue  dans  le  bulletin  n°  2  de  la 
Société  des  U.  P.,  n'a  guère  changé  depuis;  notre  public 
est  presque  exclusivement  ouvrier  et  notre  programme  est 
de  faire  œuvre  d'éducation  mutuelle,  laïque  et  sociale. 

Pourtant,  depuis  le  mois  de  juin  1900,  notre  champ  s'est 
sensiblement  étendu. 

D'abord  «  Germinal  »  a  organisé  une  grande  fête  cham- 
pêtre à  laquelle  ont  été  conviées  toutes  les  U.  P.  de  Paris 
et  de  la  banlieue,  et  cette  fête  a  eu  un  succès  tel  qu'il  a 
dépassé  toutes  nos  espérances;  ensuite,  Nanterre  a  élu  une 
municipalité  cléricale,  militariste,  nationaliste,  et  ces  deux 
causes  réunies,  succès  de  la  fête  et  nomination  de  la  nou- 
velle municipalité,  n'ont  pas  peu  contribué  à  nous  créer 
des  difficultés.  Craignant,  nous  ne  savons  trop  pourquoi, 
notre  réussite  rapide  à  Nanterre,  les  Sœurs,  qui  tiennent 
une  école  libre,  louèrent  cinq  locaux  vacants  dans  l'im- 
meuble où  se  trouvait  notre  siège  social,  et  parmi  ces 
locaux  ce  dernier  :  d'où  notre  expulsion. 

Nous  voilà  donc  sans  domicile,  et  ne  trouvant  aucun 
propriétaire  consentant  à  nous  louer.  Ce  n'est  qu'après 
deux  mois  de  recherches  que  nous  réussîmes  enlin  à  trou- 
ver une  maison  entière  qu'on  nous  loua  pour  la  somme 
annuelle  de  600  francs. 

Ce  local  se  composait  d'un  rez-de-chaussée  de  trois  pièces 
et  une  cuisine,  et  d'un  premier  étage  de  quatre  pièces.  Un 
petit  jardin  d'agrément  devant,  un  grand  jardin  derrière, 
enfin  un  sous-sol  de  plain  pied  avec  le  jardin  de  derrière 
complétaient  l'immeuble. 

Un  camarade  sous-loua  le  premier  étage  pour  lui  et  sa 
famille,  et  nous  pûmes  ainsi  nous  établir  d'une  façon 
jusqu'à  un  certain  point  coopérative;  noire  camarade  bé- 
néficiant d'un  loyer  très  modeste  pour  l'emplacement  dont 
il  disposait,  et  nous,  ayant  l'avantage  d'avoir  quelqu'un  à 
demeuie   qui  put  entretenir  le    local,   et  dont   la   femme 


Les  Universités  Populaires  i goo-jgoi 

voulût  bien  s'occïiper  du  service  de  la  hibliolhèque  et  du 
prêt  à  domicile. 

De  deux  des  pièces  du  rez-de-chaussée  nous  fimcs  une 
salle  de  conférences  en  abattant  la  cloison;  la  troisième 
nous  sert  de  bibliothèque.  Enfin,  nous  espérons  sous  peu 
utiliser  le  sous-sol  pour  y  créer  une  buvette  de  tempé- 
rance; nous  comptons  dès  les  beaux  jours  pouvoir  disposer 
dans  le  jardin  des  jeux  de  boules,  quilles,  tonneau,  etc. 

Nous  avons  actuellement  i35  membres  ou  familles  adhé- 
rents, dont  5o  membres  actifs. 

Nos  conférences  ont  lieu  deux  fois  par  semaine  et  sont 
suivies  par  un  public  régulier  de  3o  à  4©  camarades.  Ce 
nombre  monte  quelquefois  à  Go  ou  80  quand  les  sujets 
traités  intéressent  plus  particulièrement  notre  public.  Sur 
ce  nombre  nous  avons  un  bon  tiers  de  public  féminin. 

Enûn,  deux  fois  par  mois,  nous  donnons  des  matinées 
musicales  et  littéraires  qui  sont  très  suivies;  tous  les  di- 
manches soir  ont  lieu  des  veillées  familiales  auxquelles 
chacun  contribue,  soit  par  une  lecture,  soit  par  une 
chanson. 

Nous  organisons  en  ce  moment  des  cours  de  dessin  et  de 
.solfège  gratuits  pour  les  membres  et  enfants  des  mend)res 
de  ru.  P.,  et  sous  peu  nous  aurons  des  concerts-confé- 
rences sur  l'histoire  de  la  musicjue. 

Ce  qui,  à  notre  avis,  est  des  plus  intéressants,  c'est  linli- 
mité  des  rapports  qui  se  sont  créés  entre  «  Germinal  »  et 
«  la  Ruche  »,  société  coopérative  de  consommation  de  Nan- 
lerre.  Outre  le  ferme  appui  matériel  et  nu)ral  «jue  nous 
prêtent  les  camarades  administrateurs  de  a  la  Huche  »,  ces 
derniers  se  sont  encore  adressés  à  nous  pour  l'organisation 
de  leur  matinée  annuelle,  ce  (jui  leur  a  permis  de  suppri- 
mer (juel(]ues-uns  <le  leurs  numéros  genre  café-concert,  peu 
faits  pour  développer  les  goûts  et  les  sentiments  du  public, 
et  de  les  renq>lacer  par  (piehiues  beaux  vers  dits  par  Mau- 
rice Bouchor,  une  conférence  du  camarade  Charles 
Guieysse,  et  une  piécette  de  Courteline  jouée  par  les  cama- 
rades de  «  Germinal  ». 

Le  côté  qui  laisse  certainement  le  plus  à  désirer  de  notre 
l>elil  groupement,  c'est  le  point  de  vue  budgétaire,  car  nos 

36 


1    —   PARIS   ET   BANLIEUE 

frais  d'installation  et  l'augmentation  de  nos  frais  de  loyer 
sont  durs  à  couvrir,  mais  nous  avons  hon  espoir  et  bonne 
confiance  et  sommes  persuadés  qu'avec  ces  deux  facteurs 
on  arrive  à  tout. 

L'Idée,  Puteaux 

mai  1901 

L'Université  Populaire  de  Puteaux  s'est  constituée  au  mois 
de  novembre  1900,  date  à  laquelle  le  développement  de  ces 
institutions  était  déjà' très  prononcé. 

Quelques  camarades  s'étaient  entretenus  à  ce  sujet,  et 
l'avis  était  général  que  la  création  d'une  U.  P.  à  Puteaux 
avait  toutes  chances  d'aboutir  à  un  bon  résultat. 

Une  grande  réunion  fut  organisée  dans  la  salle  des  Fêtes 
de  la  Revendication,  Société  coopérative  de' consommation, 
pour  recevoir  les  adhésions.  Sans  donner  les  résultats  que 
nous  étions  en  droit  d'espérer,  nous  recueillîmes  néan- 
moins une  trentaine  d'adhérents.  C'était,  à  notre  avis,  plus 
que  suffisant,  et  l'U.  P.  était  fondée  avec  cette  nuance,  tou- 
tefois, que  nous  étions,  comme  les  vagabonds,  sans  domi- 
cile connu,  les  lois  fondamentales  de  la  propriété  ne  nous 
permettant  pas  de  considérer  comme  tel  la  salle  à  manger 
qu'un  de  nos  camarades  voulait  bien  nous  prêter  et  qui, 
d'ailleurs,  était  notoirement  insuffisante.  Enfin,  après 
avoir  fouillé  dans  tout  Puteaux,  nous  finîmes  par  décou- 
vrir un  hangar  à  charbon  qui  nous  parut  faire  merveilleu- 
sement notre  affaire,  vu  la  modicité  du  prix  de  location. 
Après  lui  avoir  fait  subir  de  nombreux  lavages  et  i)assé 
quatre  couches  de  chaux  sur  les  murs,  nous  nous  y  instal- 
lâmes et  nous  y  sommes  encore,  avec  l'espérance  d'en 
sortir  le  plus  rapidement  possible.  Nous  sommes  aujour- 
d'hui 125  adhérents  et  ce  chiffre  va  en  progressant  graduel- 
lement. 

Nos  ressources  financières  se  composent  purement  et 
simplement  de  nos  cotisations,  notre  U.  P.  ne  comprenant 
jusqu'ici  que  des  ouvriers;  les  quelques  éléments  bour- 
geois qui  peuvent  exister  à  Puteaux  sont  d'un  cléricalisme 
bon  teint. 

Toutefois,  nous  sommes   convaincus  que  nous  pouvons 

37 


Les  Unwer sites  Populaires  igoo-igoi 

vi\Te,  étant  donnée  l'agglomération  ouvrière  à  Puteaux,  par 
le  nombre  d'adhérents.  Mais,  pour  cela,  il  est  indispensable 
que  nous  trouvions  un  local  convenable  où  nous  pourrons 
donner  des  fétos  et  matinées  le  dimanche  après-midi,  pour 
attirer  à  nous  les  dames  et  les  enfants.  Au  sujet  de  ces 
derniers,  l'institution  d'un  patronage  laïque  par  TU.  P. 
nous  paraît  strictement  nécessaire. 

En  résumé,  nous  regardons  l'avenir  avec  coniiance.  L'es- 
prit dominant  dans  l'U.  P.  est  très  large  ;  on  y  discute 
toutes  les  questions,  et  des  opinions  bien  des  fois  contra- 
dictoires sont  émises  sans  se  départir  de  la  plus  entière 
courtoisie  et  avec  la  volonté  d'arriver  à  s'entendre. 

Nous  sommes  d'ailleurs  tous  convaincus  que  parmi  les 
organisations  existantes,  seules,  les  Universités  Populaires, 
dégagées  de  toutes  coteries  politiques  et  de  tout  sectarisme, 
peuvent  préparer  des  hommes  véritablement  dignes  de  la 
cité  libre  et  juste  de  l'avenir. 


La  Vérité,  Lcvallois-Pcrret 

Admirateurs  fervents  de  l'œuvre  des  U.  P.,  conscients  du 
bien  qu'elles  peuvent  faire  dans  nos  milieux  travailleurs 
et  pensant  qu'il  n'y  avait  pas  de  raison  pour  que  Levallois- 
Perret  restât  en  deliors  de  ce  beau  mouvement  de  progrès 
social  créé  dans  la  grande  cité  parisienne,  entre  quelques 
camarades  que  les  événements  de  ces  dernières  années 
avaient  fait  se  connaître  et  s'estimer,  nous  avons  fondé  en 
mars  190*)  la  Vérité. 

La  longue  période  électorale  qui  survint  peu  tle  temps 
après  retarda  beaucoup  noire  première  organisation,  si 
bien  (pi'en  été  étant  encore  trop  peu  nombreux  pour  solli- 
citer le  concours  de  conférenciers,  nous  fîmes  appel  aux 
amis  de  bonne  volonté,  et  à  tour  de  rôle,  pour  intéresser 
la  séance,  une  causerie  était  faite  par  l'un  d'eux,  toujours 
très  écoutée,  et  motivant  même  parfois  un  échange  d'idées 
général.  Kn  automne,  après  notre  belle  matinée  d'inaugu- 
ration, à  laquelle  assistaient  plus  de  sept  cents  personnes, 
bon  noml)re  d'adhésions  nous  furent  acquises  et,  de  plus, 

:i8 


I    —   PARIS   ET   BANLIEUE 

nous  étant  fait  connaître  d'un  bon  public,  nous  commen- 
çâmes, après  annonces  faites,  la  série  de  nos  conférences 
hebdomadaires,  étant  alors  assurés  du  précieux  concours 
des  hommes  qui  se  sont  dévoués  à  la  cause  de  l'enseigne- 
ment populaire. 

Depuis  cette  époque,  la  moyenne  d'auditeurs  à  nos 
séances  a  varié  de  quarante  à  quatre-vingts. 

Nous  fonctionnons  donc  normalement,  et  même  légale- 
ment. 

L'impossibilité  de  trouver  jusqu'à  présent  dans  les  prix 
possibles  pour  nous  un  local  à  notre  convenance,  nous 
oblige  à  rester  encore  pour  quelque  temps  les  locataires 
du  café  Moderne,  où  nous  avons,  il  est  vrai,  une  belle  salle 
à  notre  disposition  pour  les  jours  qui  nous  conviennent. 

Nos  cotisations  sont  fixées  à  5o  centimes  par  membre  et 
par  mois,  ou  75  centimes  par  famille. 

Nous  sommes  cent  vingt  inscrits  mais  nous  ne  pouvons 
guère  compter  que  sur  quatre-vingts  pour  la  régularité  du 
paiement. 

Voilà  donc  l'état  de  nos  ressources;  si  elles  ne  sont  pas 
élevées,  du  moins  elles  suffisent  présentement  à  couvrir 
nos  frak. 

Nous  n'avons  jusqu'à  présent  qu'un  jour  de  conférence 
par  semaine,  le  mercredi.  Nous  devons  nous  réunir  en 
assemblée  générale  tous  les  deux  mois.  Puis  nous  organi- 
sons des  matinées  littéraires  et  musicales,  le  plus  artistiques 
possible  et  absolument  gratuites,  en  adoptant  toutefois  le 
système  de  quête,  qui  est  très  bien  reçu,  et  couvre  un  peu 
nos  frais.  Ces  matinées  ont  un  succès  très  grand  :  trois 
cents  personnes  assistaient  à  la  dernière. 

Les  résultats  obtenus  jusqu'à  présent  et  l'accueil  fait  à 
notre  œuvre  dans  certain  milieu,  nous  permettent  d'espérer 
une  certaine  réussite  dans  l'avenir,  surtout  si  nous  savons 
déployer  l'action  désirable  pour  cela.  Aussi  avons-nous 
l'intention  de  redonner  une  grande  fête  en  automne  dans 
le  nouvel  immeuble  de  l'Alliance  des  Travailleurs,  société 
coopérative  de  Levallois-Perret. 

Puis  nous  désirons  donner  un  second  jour  de  conférence 
dans  la  semaine,  quand  même  nous  devrions  rester  où  nous 

39 


Les   Universités  Populaires  igoo-igoi 

sommes  actuellement,  mais  nous  espérons  bien  d'ici  là 
trouver  un  local,  ce  qui  nous  permettrait  de  nous  installer 
chez  nous  et  d'atteindre  par  cela  même  le  but  que  nous 
poursuivons  tous,  qui  est,  nous  croyons,  d'offrir  à  nos  amis 
un  lieu  de  réunion  oii  l'on  trouve  le  bon  enseignement  qui 
réconforte  la  raison,  et  la  saine  distraction  si  nécessaire  à 
la  détente  et  au  repos  de  l'esprit. 


L'Avenir,  Colombes 

avril  1901 

Nous  regrettons  inliniment  que  les  idées  de  solidarité  et 
d'humanité  ne  suscitent  pas  dans  l'élément  laïque  des 
dévouements  cl  des  générosités  semblables  à  ceux  dont 
bénéficie  l'élément  religieux.  Notre  section  en  sait 
quelque  chose,  malheureusement,  car  notre  fonds  social  est 
si  pauvre  que  nous  ne  savons  comment  nous  ferons  pour 
entreprendre  la  campagne  de  l'hiver  prochain.  Mais  il  n'y  a 
que  la  foi  qui  sauve,  disent  les  chrétiens,  et  comme  nous 
avons  la  ferme  volonté  de  travailler  quand  même  pour  le 
développement  intellectuel  de  nos  concitoyens,  nous  irons 
jusqu'aux  derniers  efforts  humainement  possibles. 

Mais  cela  sera  dur!  Notre  commune  est  certainement  une 
des  plus  réfractaires  aux  idées  de  solidarité,  étant  habitée 
en  grande  partie  par  des  employés,  dont  vous  devez 
connaître  la  marque  distinctive,  qui  est  le  j'm'enfoulisme  le 
plus  invétéré. 

Mais  il  est  inutile  que  je  m'étende  plus  longuement 
sur  ce  sujet. 

Les  locaux  publics  de  la  commune  étant  peu  nombreux 
et  fort  chers  de  location,  nous  avons  été  obligés  de  nous 
conliner  dans  la  salle  de  la  Loge  maçonnique  de  la  Garenne. 
C'est  fort  regrettable,  attendu  que  nous  voulions,  lors  de 
notre  création,  donner  nos  c«>nférences  sur  tous  les  points 
de  la  commune  dont  le  territoire  est  très  grand,  ce  qui, 
du  reste,  croyons-nous,  est  une  des  causes  de  notre  peu  de 
succès  jusqu'à  ce  jour. 

D'autre  part  nous  ne  pouvons  faire  aussi  bien  que  nous 
le  voudrions  afin  d'attirer  un  plus  grand  nombre  d'au- 
to 


I    PARIS    ET    BANLIEUE 

diteurs,  nos  ressources  ne  consistant  uniquement  que  dans 
les  cotisations  de  o  franc  5o  que  nous  versent,  plus  ou  moins 
régulièrement,  les  quelque  soixante  adhérents  que  nous 
sommes  parvenus  à  recruter  avec  tant  de  peine  que  nous 
ne  pensons  pas  voir  ce  nombre  augmenter  beaucoup. 

D'où  il  résulte  qu'ayant  peu  d'argent  nous  ne  pouvons 
multiplier  les  conférences  gratuites,  lesquelles,  la  semaine, 
sont  presque  totalement  délaissées  par  la  population,  ce 
qui  nous  oblige  à  faire  surtout  des  fêtes  familiales,  le 
dimanche,  lesquelles  tout  en  nous  couvrant  presque  des 
frais  qu'elles  occasionnent,  nous  donnent  au  moins  la 
satisfaction  d'avoir  du  monde.  Cet  auditoire  est,  il  est  vrai, 
composé  en  grande  partie  d'indifférents,  venus  pour 
s'amuser  plutôt  que  pour  s'instruire,  mais  que  l'éloquence 
de  nos  conférenciers  parvient  tout  de  même  à  secouer  de 
leur  torpeur  en  les  obligeant  à  réfléchir  sur  des  questions 
qui  peuvent  développer  chez  eux  des  sentiments  qu'ils 
ignorent  encore. 

En  somme,  depuis  notre  fondation  (novembre  1900)  jus- 
qu'au 12  mai  prochain,  nous  aurons  eu  douze  réunions, 
dont  huit  fêtes  familiales  ! 

Nous  ne  vous  cacherons  pas  que  nous  ne  sommes  pas 
enthousiasmés  plus  que  cela  de  ces  fêtes  qui  finiraient  par 
faire  considérer  notre  U.  P.  comme  une  société  lyrique,  ce 
à  quoi  nous  ne  tenons  pas  du  tout!  Si  le  concert  est  quel- 
quefois obligatoire,  surtout  le  dimanche,  nous  voudrions 
pourtant  arriver  à  en  bannir  les  gaudrioles  de  café-concert, 
en  intéressant  notre  public  par  des  interprétations  abso- 
lument littéraires,  accompagnées  de  bonne  et  belle  mu- 
sique. 

Pour  arriver  à  ce  résultat,  absolument  nécessaire,  il  faut 
qu'on  nous  aide  à  recruter  de  bons  et  dévoués  artistes  volon- 
taires, qui  viendraient  dans  notre  commune  réveiller  l'âme 
de  nos  concitoyens,  en  interprétant  quelques-unes  de  ces 
belles  poésies  qui  prédisposent  à  comprendre  et  à  aimer  la 
vie  en  la  voulant  rendre  meilleure  à  tous. 


IV. 


LA    QUESTION    BUDGÉTAIRE 


Les  principales  difficultés  que  rencontrent  les  U.  P. 
de  Paris  sont  d'ordre  budgétaire.  Ces  mêmes  difficultés 
sont  moindres  dans  la  banlieue,  et  beaucoup  moindres 
dans  les  départements. 

Il  est  utile  de  les  signaler  en  publiant  la  note  ci-après 
d'Edouard  Dujardin,  qui  a  rempli  les  fonctions  de 
secrétaire  adjoint  de  la  Société  des  Universités  popu- 
laires depuis  sa  fondation,  et  qui  connaît  bien  la 
question. 

VU.  P.  parisienne  a  besoin  pour  vivre  d'un  budget  qui 
peut  A'arier  entre  2.000  et  4'^^c*<^  francs  selon  l'importance 
de  son  local  et  le  prix  des  loyers  dans  le  «juarlier  où  elle 
est  installée. 

Pour  la  réalisation  de  celte  somme,  elle  dispose  aujour- 
d'hui des  cotisations  de  ses  membres,  des  dons  et  des 
subventions.  Dons  et  subventions  deviendront  de  moins 
en  moins  fréquents,  et  il  apparaît  clairement  que  d'ici 
quehpie  temps.  l'U.  P.  ne  devra  plus  compter  pour  vivre 
rjue  sur  ses  propres  forces. 

La  cotisation  ordinaire  commune  à  presque  tontes  les  U.  P. 
est  de  5o  centimes  par  mois  ;  ce  qui  indique  pour  un  budget 
minimum  de  a.otM  francs  une  moyenne  de  'Uxi  à  15o  cotisants 
par  mois.  11  est  nécessaire  de  remarquer  que  pendant  la 
période  qui  va  de  juin  à  octobre  la  vie  de  ITI.  P.  est 
prescpie  suspendue.  Les  recettes  de  ce  fait  sont  moins  impor- 
tantes. On  ne  comprendrait  pas  bien  cette  diminution  dans 
les  recettes  si  je  n'ajoutais  que  contrairement  à  toutes  les 
habitudes  de  la  vie  journalière,  l'adhérent  à  l'U.iP.  vient 
bii-mcrae  verser  sa  cotisation.  Ce  système  est  daftgereux, 
en  ce  sens  qu'il  permet  l'accumulation  des  cotisations  en 
retard,   et  éloigne  ainsi  de  l'U.  P.  des  travailleurs  qui  à  la 

42 


I    —    PARIS    ET    BANLIEUE 

rigueur  peuvent  verser  5o  centimes  ou  i  franc,  mais  ne 
peuvent  débourser  2  francs  5o  ou  3  francs  d'un  seul  coup. 

La  perception  de  la  cotisation  peut-elle  se  faire  autrement, 
à  domicile  par  exemple?  je  ne  le  crois  pas,  avec  l'orga- 
nisation actuelle. 

Pourtant  on  a  vu  telle  U.  P.  de  banlieue,  à  la  veille  de 
payer  un  terme,  sans  un  sou  en  caisse,  réaliser  la  somme 
en  quelques  jours  en  établissant  la  perception  à  domicile 
des  cotisations  arriérées. 

C'est  là  une  précieuse  indication  qu'on  aurait  tort  de 
négliger. 

Mais  la  cotisation  à  l'U.  P.  est  une  dépense  qui  n'est  point 
encore  prévue  au  budget  familial.  Il  me  semble  bien  difficile 
de  présenter  à  la  ménagère  un  reçu  de  cotisation  pour  une 
œuvre  dont  elle  ignore  le  fonctionnement,  à  laquelle 
surtout  elle  ne  voit  pas  de  but  immédiat.  Qu'on  ne  se 
méprenne  pas  sur  le  sens  de  ce  que  j'écris  ;  j'entends  dire 
par  là,  que  la  ménagère  n'a  pas  toujours  le  temps  de 
fréquenter  l'U.  P.,  quand  elle  travaille  au  dehors,  et 
surtout  si  le  ménage  a  des  enfants.  Qu'a-t-on  fait  poui 
elle  ?  les  conférences  pour  la  plus  grande  partie  ne  sont 
pas  de  nature  à  l'intéresser.  En  réalité  peut-être  ne  pouvait- 
on  rien  faire.  On  a  créé  des  cartes  de  famille  :  je  ne  sais  pas 
si  elles  ont  été  beaucoup  utilisées  en  dehors  des  matinées 
du  dimanche. 

C'est  la  lutte  pour  la  vie.  L'organisation  de  l'enseigne- 
ment dans  l'U.  P.  a  absorbé  toutes  les  forces  vives.  Les 
plus  actifs  parmi  les  membres  ont  été  tour  à  tour  secrétaires 
de  l'association.  On  a  choisi  le  caissier  parmi  les  plus 
pondérés,  car  c'est  ainsi  qu'on  se  représente  ordinairement 
un  bon  trésorier.  N'a-t-on  pas  fait  le  contraire  de  ce  qu'il 
fallait  faire  ? 

On  s'est  préoccupé  à  différentes  reprises  de  la  manière 
dont  ru.  P.  vivrait  matériellement  dans  l'avenir. 

Il  est  apparu  qu'elle  avait  à  sa  disposition  un  certain 
nombre  de  moyens.  Par  exemple  :  le  rattachement  de 
ru.  P.  à  une  coopérative  de  consommation  ;  la  fondation 
d'une  coopérative  par  les  membres  de  l'U.  P.  ;  l'organisation 

43 


Les  Universités  Populaires  igoo-igoi 

de  matinées  littéraires  ou  musicales  du  dimanclie,  payantes, 
et  dont  le  produit  serait  versé  dans  la  caisse  de  l'U.  P.;  en 
dernier  lieu   on  a  songé  à  l'augmentation  de  la  cotisation. 

Je  ne  crois  pas  qu'il  faille  rechercher  une  solution  type 
applicable  à  toutes  les  U.  P.  Ceci  a  été  maintes  fois  répété: 
une  U.  P.  ne  ressemble  pas  à  une  autre  U.  P.  ;  qui 
connaît  une  U.  P.,  ne  connaît  pas  toutes  les  U.  P. 

Une  U.  P.  a  pu  obtenir  d'une  coopérative  de  son  quartier, 
dont  certains  membres  étaient  communs  aux  deux  groupe- 
ments, une  subvention  annuelle  renouvelable.  Ce  serait 
une  grande  faute  pour  cette  U.  P.  si  elle  tablait  ses  pré- 
visions budgétaires  sur  le  renouvellement  annuel  de  cette 
subvention.  La  répartition  du  boni  dans  les  coopératives  est 
à  la  merci  de  l'assemblée  générale  des  coopérateurs.  La 
subvention  ne  peut  être  légalement  accordée  que  par 
l'assemblée  générale.  L'assemblée  générale  subit  la  loi  de 
la  majorité.  La  majorité  n'a  pas  toujours  raison. 

Je  comprendrais  mieux  un  grou[)ement  de  coopérateurs 
adhérant  à  une  U.  P.  qui  fonctionnerait  au  sein  même  de 
la  coopérative,  chacun  abandonnant  à  la  caisse  de  l'U.  P. 
sa  part  de  ristourne.  Je  m'étonne  que  dans  les  coopératives, 
où  les  avis  sont  si  partagés,  celte  solution  n'ait  pas  encore 
été  mise  en  pratique. 

Une  certaine  U.  P.  s'est  constituée  au  sein  même  d'une 
coopérative  ;  les  membres  nouveaux  ont  adhéré  aux  deux 
associations.  La  coopérative  qui  végétait  a,  de  ce  fait,  con- 
sidérablement augmenté  son  chiffre  d'affaires.  La  coopéra- 
tive reconnaissante  abrite  l'U.  P.  ;  elle  tient  gracieusement 
un  local  à  la  disposition  de  celle-ci,  lui  enlevant  par  cela 
même  tout  souci  matériel.  Voilà,  ce  me  semble,  un  excel- 
lent exemple. 

Les  membres  de  l'U.  P.  peuvent-ils  fonder  la  coopérative 
qui  doit  leur  fournir  les  moyens  de  faire  vivre  l'U.  P.? 
C'est,  à  mon  avis,  la  solution  la  plus  dillicile  à  réaliser. 

L'U.  P.  ne  possède  pas,  en  général,  d'adhérents  ayant  le 
temps  de  s'occuper  d'une  coopérative  de  consommation.  Un 
administrateur  de  coopérative  doit  être  bon  administra- 
teur, bon  comptable,  bon  épicier.  Puis  la  fondation  d'une 
coopérative    réclame   une    mise  de    fonds  considérable    : 

44 


I   —   PARIS   ET   BANLIEUE 

loyers  d'avance,  agencement  d'un  local,  marchandises  à 
emmagasiner.  Quelques  billets  de  mille  francs  sont  vite 
absorbés.  On  a  pu  voir  des  coopératives  se  fonder  avec 
beaucoup  moins  d'argent  en  caisse,  vivant  tout  simplement 
sur  le  crédit  qui  leur  a  été  accordé  par  certains  fournis- 
seurs, celui  qui  fournissait  le  vin,  par  exemple;  mais  elles 
se  livraient  ainsi  à  ces  fournisseurs  qui  les  tenaient  pour 
longtemps. 

L'organisation  par  l'U.  P.  de  matinées  payantes,  outre 
qu'elle  détruit  complètement  l'ancienne  conception  morale 
de  ru.  P.,  offre  d'autres  inconvénients.  Peut-on  espérer 
toujours  trouver  des  artistes  bénévoles?  On  aura  la  res- 
source de  créer  au  sein  de  l'U.  P.  un  groupe  artistique, 
mais  il  est  à  craindre  qu'on  ne  se  lasse  bien  vite  d'écouter 
des  camarades,  pleins  de  bonne  volonté,  dont  le  répertoire 
est  limité  et  insuffisant. 

Il  reste  à  examiner  la  possibilité  d'une  augmentation 
de  la  cotisation.  J'ai  déjà  dit  que  cette  augmentation  me 
semblait  devoir  être  défavorablement  accueillie  avec  le 
système  actuel.  11  faudrait  porter  de  o  franc  5o  à  i  franc, 
et  plus,  la  cotisation  mensuelle,  être  assuré  d'une  moyenne 
de  cent  à  cent  cinquante  cotisants,  ce  qui  représente 
actuellement  deux  à  trois  cents  inscrits,  car  à  l'U.  P.  la 
moyenne  des  défections  est  considérable. 

Il  faut  à  tout  prix  limiter  ces  défections.  Il  faut  à  tout 
prix  que  la  cotisation  de  l'U.  P.  puisse  être  inscrite  au  bud- 
get familial. 

Pour  cela  il  faut  offrir  à  la  femme  d'autres  avantages  que 
les  avantages  intellectuels,  dont  elle  ne  peut,  quant  à 
présent,  qu'imparfaitement  profiter. 

Or,  nous  venons  de  recevoir  à  la  Société  des  U.  P.  une 
lettre  d'un  membre  d'U.  P.  dont  voici  le  passage  essentiel  : 

«  ...  Les  U.  P.  sont  maintenant  créées,  elles  vivent  et 
vivront  longtemps  j'ose  l'espérer. 

«  Néanmoins,  afin  d'assurer  un  noyau,  recueillir  de  nou- 
velles adhésions,  et  maintenir  le  chiffre  de  ses  membres, 
ne  pensez-vous  pas  qu'il  faudrait  créer  à  coté  une  œuvre 
nouvelle,  qui  en  serait  le  complément,  en  assurerait  la  vie  ? 

45 


Les   Universités  Populaires  i goo-igoi 

«  Les  membres  des  U.  P.  sont  en  majorité  des  petits 
emploj'és  ou  des  ouvriers. 

«  Leurs  appointements  sont  modestes,  et  pour  subvenir 
aux  ditrérents  besoins  de  la  vie  de  Paris,  chacun  sait  qu'il 
faut  quelquefois  faire  des  sacrilices. 

«  Quand  par  malheur  la  maladie  entre  au  foyer,  c'est 
souvent  la  misère  et  toutes  ses  conséquences. 

«  On  n'a  pas  été  prévoyant,  par  négligence  si  ce  n'est  par 
ignorance,  on  ne  s'est  pas  allilié  à  une  société  de  secours 
mutuels,  et  dans  les  moments  douloureux  et  dilTiciles,  on 
se  trouve  seul  pour  lutter  contre  l'adversité. 

«  Ne  pensez-vous  pas  qu'il  y  aurait  là  une  question  à 
étudier  ? 

«  Ne  pourrait-on  pas  établir  une  société  de  secours  mu- 
tuels, entre  les  membres  actifs  des  U.  P.?...  » 

Peut-être  pourrait-on  créer  tout  au  moins  dans  VV.  P.  une 
caisse  de  secours  médicaux  et  pharmaceutiques  dont  pro- 
literait  l'adhérent  et  toute  sa  famille. 

Ainsi  il  serait  possible  de  faire  recouvrer  à  domicile  les 
cotisations;  on  limiterait  les  défections  au  minimum 
possible;  on  intéresserait  la  femme  au  bon  fonctionnenu-nt 
de  l'association. 

La  cotisation  serait  portée  à  i  franc  5o  ou  2  francs,  dont 
la  moitié  sulhrait  pour  la  caisse  de  secours,  et  dont  l'autre 
moitié  assurcfait  \c  foncf ioniiciiitMit  d»*  VV.  P. 

Ldouard  Dujardin 


LISTE  DES  U.  P.  DE  PARIS  ET  BANLIEUE 

à  la  date  du  j^'"  mars  igo2 

Paris 

Le  Réveil  des  P^  et  IP,  14,  rue  Marie-Stuart. 

La  Fraternelle  du  IIP,  6,  rue  de  Montmorency. 

L'Aube  du  IV^,  24,  rue  du  Bourg-Tibourg. 

Union  Mouffetard,  76,  rue  MomTetard. 

L Égalité  du  VIP,  salle  Rousselet,  21,  rue  Cler. 

L'Égalité  des  IX^  et  X^,  4^»  rue  Richer. 

UU.  P.  du  X^,  io3,  quai  de  Valmy. 

L'Idéal  social  du  X^,  5,  rue  de  l' Hôpital-Saint-Louis. 

La  Coopération  des  Idées,  107,  faubourg  Saint- Antoine. 

Voltaire  du  XP,  140,  rue  Saint-Maur. 

Diderot  du  XIP,  8,  rue  Rondelet. 

Solidarité  du  XIIP,  4,  rue  Véronèse. 

Union  du  XIV^,  5,  rue  Texel. 

L'Émancipation  du  XV^,  38,  rue  de  l'Église. 

L'Aurore  du  AT/^,  61,  rue  Boileau. 

Le  Contrat  social  du  XVP,  12,  rue  Herran. 

L'Aube  sociale  du  XV IP,  8,  rue  des  Apennins. 

Le  Foyer  du  Peuple  du  XV IP,  8,  place  Boulnois. 

L'U.  P.  des  Batignolles,  71  bis,  rue  de  La  Condamine. 

L'Éducation  sociale  de  Montmartre,  3et5,rueJules-Jouy. 

L'Enseignement    mutuel    du    XV IIP,   41  >    rue  de    la 

Chapelle. 
La  Maison  commune  du  XIX^,  27,  rue  Mathis. 
La    Fondation  universitaire  de  Belleville,   19,   rue  do 

Belleville. 
La  Semaille  du  A'A'^,  78,  rue  des  Partants. 

47 


Banlieue 

Alfortville  et  Maisons-Alfort  :  L'Idée,  G  bis,  rue  des 

Camélias,  à  Alfortville. 
AuGENTEUiL  :    LU.  P.,    boulevard   lléloïse    (ancieune 

mairie). 
AsNiÈREs  :  Floréal.  17,  rue  de  la  Station. 
Bezons   :    Fructidor,   maison    Dubuisson,    7,   quai   de 

Seine. 
Ciiarextox  :  UFssor.  29,  rue  de  Paris. 
Choisy-le-Roi  :  U Éducation  mutuelle,  36,  rue  de  Vitrj'. 
Clichy  :  L'U.  P.,  82,  rue  de  Paris. 
Colombes  :  L'Avenir,  salle  de  l'Etoile,  ^i,  boulevard  de 

la  République,  à  la  Garenne. 
Levallois-Peruet  :  La  Vérité,  40,  rue  Rivay. 
Les  Lilas  :  Le  Progrès  social,  4>  rue  Bernard. 
Meudon  :  chez  M.  Guichard,  4.  ï'UO  Lavoisier. 
MoNTREuiL-sous-Bois  :   Soirées  ouvrières,  i5,  rue  des 

Ecoles. 
MoxTRouGE  :  L Effort,  33,  rue  du  Marché. 
Nantkrre  :  Germinal,  3^,  rue  Sadi-Carnot. 
Saint-Ouex  :  VU.  P.,  chez  M.  Lamotte,  8,  rue  Raspail. 
PuTEAUx  :  Uldée,  i5,  rue  Parmentier. 
Versailles  :  L" Institut  populaire.  10,  rue  Colberl. 
Villeneuve-Salnt-Georges    :    L"  1-kiucation   m.utuelle, 

chez  M.  Bedeaux,  11,  rue  de  Crosne. 
Vlncexnes  :  L'Émancipation.  3.  rue  de  l' Eglise. 


Le  Gérant  :  Charles  Pkguy 


Ce  cahier  a  c^tt-  composé  et  tiré  au  tarif  des  ouvriers  syndiqués 
lupMiMKRiB  UE  St'BESNEs  (E.  I'ayen.  administrateur),  9.  rue  Uu  Pont.  —  :>642 


û 


2 


Nous  mettons  ce  cahier  dans  le  commerce:  nous  le 
vendons  un  franc. 

Pour  la  propagande  nous  en  vendons 
six  exemplaires  pour  cinq  francs 
douze  exemplaires  pour  huit  francs 
vingt  exemplaires  pour  douze  francs. 


Nous  avons  donné  le  bon  à  tirer  après  corrections 
pour  quatre  m,ille  exemplaires  de  ce  dixième  cahier  le 
jeudi  2 y  février  igo'j. 


CIRCUï:ATF    ^^  MO^J^CF^APH 

AP  Cahiers  de  la  quinzaine 

20 

C15 

sér.3 

no  5-10 


PLEASE  DO  NOT  REMOVE 
CARDS  OR  SLIPS  FROM  THIS  POCKET 

UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY